Affiche russe du 1er mai 1920 par Kotcherguine

L’affiche russe du 1er mai 1920 par Kotcherguine s’inscrit dans la propagande politique des premières années du pouvoir soviétique et dans l’affirmation de la Journée des travailleurs comme l’une des principales fêtes du nouveau régime. L’une des principales fêtes était la Journée des travailleurs, le 1er mai, et de nombreuses affiches lui étaient consacrées.

Elle appartient à une période où l’affiche devient un instrument essentiel de mobilisation, d’éducation politique et de diffusion des symboles révolutionnaires. Pendant la guerre civile, il y a eu beaucoup de propagande militaire et politique.

Le 1er mai dans la culture visuelle soviétique

Dans l’Empire russe, on ne connaissait pas encore l’affiche de propagande telle qu’elle s’épanouira sous le régime soviétique. Mais une tradition, celle du "Lubok", a gardé vivante une imagerie populaire aux dessins naïfs et aux messages mordants. L’ affiche prend son essor pendant la première guerre mondiale.

Le mouvement Constructiviste va donner un souffle et une harmonie à cet élan créateur. Ce courant est né en 1917 en réaction à, ce que ces artistes russes qualifiaient d’ "ordre ancien". Les créateurs initient une nouvelle école qu’ ils mettent au service du système politique, en imprimant livres, tracts et affiches.

Le graphisme entre au service de la révolution bolchevique. Les Affiches Soviétiques feront le tour du monde, la propulsant au rang d'outil de communication révolutionnaire. Les fondateurs du mouvement, développeront un style et une imagerie novatrice qui se perpétuera à travers diverses tendances et filiations, jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989.

Une affiche liée à la guerre civile

En 1919-1920, date probable de création de cette affiche, la guerre civile fait rage en Russie. Le coup d’État d’octobre et, surtout, la dispersion brutale de l’Assemblée constituante le 8 janvier 1918, puis la paix séparée de Brest-Litovsk le 3 mars 1918, ont levé une armée hétéroclite d’opposants au nouveau régime.

Une vingtaine de pouvoirs locaux se réclament de la Constituante, unifiés bientôt à Oufa sous la direction des députés conservateurs, puis à Omsk sous la férule de l’amiral Koltchak. Les socialistes-révolutionnaires, parti historiquement lié au terrorisme, lancent des soulèvements partout sur le territoire, tandis que les anarchistes de Makhno résistent en Ukraine à la fois aux occupants allemands, aux nationalistes et aux armées blanches.

Les nationalistes ukrainiens (Petlioura), baltes, finlandais se libèrent de la tutelle impériale par les armes. Et les puissances étrangères finissent par s’allier, à la fois pour abattre le spectre du communisme et se tailler des parts de l’économie nationale.

Britanniques au nord, Polonais et Allemands en Ukraine, Français à Odessa et Sébastopol, et une coalition des armées française, japonaise, américaine dirigée par le général Janin en Sibérie sont les piliers de « l’intervention étrangère ».

Au milieu de ces uniformes bigarrés, la légion tchèque et slovaque fait régner la terreur en 1918 en Sibérie, et les déserteurs paysans de tous les camps, les « Verts », diffusent la violence dans les moindres parcelles du pays.

L’affiche comme instrument de mobilisation

Dès le début, les bolcheviques ont compris la force et l’ efficacité de l’art de l’affiche, pour supporter l’ idéologie de l’État et contrôler l’ inconscient des masses. Le langage artistique des affiches s’ ouvre sur une grande variété de styles : de l’ académisme à l’ avant-garde, y compris par des œuvres satiriques et des photomontages.

Les bolcheviks ont pris le pouvoir grâce à un habile coup d’État, mais il leur reste une nation entière à conquérir. Ils ont pour eux un prolétariat assoiffé de revanche sociale et de jeunes artistes qui, tel Dmitri Ivanovitch Melnikov (1889-1956), s’engagent de façon précoce et active du côté « rouge ».

Ayant achevé ses études artistiques à Moscou en 1917, Melnikov est plongé immédiatement dans le bain politique. Il tire parti des hésitations de la vieille garde qui, au mieux, redoute les bolcheviks, les hait le plus souvent.

Il fait donc partie des peintres recrutés pour assurer l’exécution des décors des grandes manifestations lors des fêtes (1er Mai) ou des anniversaires (Commune de Paris, révolution d’Octobre).

Outre la mobilisation militaire, les affiches soviétiques de cette période célèbrent la dictature du prolétariat, l’unité des travailleurs et la transformation sociale. Certaines affiches présentent encore des échos de l’orthographe prérévolutionnaire - avant la réforme de l’alphabet, lorsqu’existait encore en russe la lettre « i ».

Cette affiche célèbre l’année de la dictature du prolétariat et lance un appel : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

Le langage graphique de l’avant-garde

L’affiche de film soviétique atteste de la richesse de la production cinématographique des années 1920-1930. Dans l’esprit constructiviste, l’affiche se caractérise par la complexité de son graphisme où convergent des recherches propres à d’autres domaines de création comme la photographie, le design, la mise en scène et évidemment le cinéma.

Les frères V. et G. Stenberg en sont les représentants les plus marquants. A partir d’effets mimétiques, ils développent un certain « réalisme magique », combinant l’idée de simulation propre à la photographie et différents montages et perspectives, sans pour autant avoir recours directement à la photographie et en particulier au photomontage.

Ils parviennent à réaliser des formes silhouettées qui frappent l’œil encore aujourd’hui. Leurs recherches anticipent celles de « La Nouvelle Figuration » dans les années soixante.

D’autres affichistes moins connus appartiennent également à l’avant-garde des arts appliqués : N. Proussakov, G. Borissov, Alexandre Naoumov. Ils poursuivent une recherche originale sur le plan formel qui anticipe les réalisations cinétiques, par le découpage, la recherche d’effets optiques de l’image et le photomontage.

Affiche soviétique du 1er mai 1920

La composition révolutionnaire et ses symboles

La composition dynamique de cette image verticale associe une multiplicité d’éléments dans un nuancier privilégiant les couleurs primaires rouge, jaune, blanc et noir.

On distingue à l’autre bout de l’affiche, en bas à droite, deux discrets traits noirs formant une faucille et un marteau, et on devine le slogan Tout le pouvoir aux soviets sur une banderole. Ces éléments suffisent à exposer le contexte de la lutte mise en scène.

Elle oppose un géant mécanique en train de plier sous les assauts d’une masse rouge, d’où se détachent des silhouettes d’ouvriers et, surtout, de soldats de l’Armée rouge, reconnaissables à leur coiffe triangulaire molle, la boudionovka.

Le géant porte un haut-de-forme, emblème du capitaliste en Russie, ici constitué de deux immeubles, tout comme ses jambes, et de bras en forme de grues. En revanche, difficile d’identifier à quoi se réfère le corps.

Ce terrain industriel est relevé d’un aspect technologique, avec le vol de deux avions de chasse souligné de traits indiquant la vitesse, et de l’intéressante reconfiguration d’un symbole majeur de l’iconographie ouvrière, le soleil de l’avenir radieux.

Au lieu d’être placé à droite, au bout du sens de lecture, il irradie avec des ondes circulaires bien visibles la scène depuis la gauche. Si l’on ajoute le fait que le terrain de lutte est sphérique, il apparaît que le message ne concerne pas que la Russie en guerre civile, mais le monde entier embrasé par la « lueur venue de l’Est ».

Le capitalisme comme ennemi désigné

Le capitalisme, voilà l’ennemi. Plus que jamais, la révolution doit être mondiale et la refondation de l’humanité totale.

Les Russes ne les ont d’ailleurs pas attendus pour étendre leur critique virulente du tsar, une « araignée s’abreuvant du sang du peuple », à d’autres adversaires désignés, comme le clergé ou les entrepreneurs.

La délégitimation de la figure impériale du fait de l’affaire Raspoutine a conduit à l’éclatement, au printemps 1917, d’une première glasnost où la violence verbale et symbolique a atteint des sommets.

L’affiche de Melnikov est remarquable, car elle utilise à la fois des codes iconographiques classiques du monde ouvrier - les usines, les grues - et un imaginaire en plein développement, celui de l’anticipation, avec les avions, les rayons et les robots.

On peut déceler aussi une influence directe du défi de représentation de la guerre moderne. L’audace esthétique d’une partie de la production « rouge » séduit aujourd’hui notre œil, qui a incorporé les leçons graphiques de l’art du XXe siècle.

Une culture visuelle en évolution

Le style artistique des affiches a évolué au fil du temps. Par exemple, Goustav Kloutsis a été le premier à utiliser des collages de photos en combinaison avec des graphiques, pour modifier la perspective et les proportions de l’image.

Le mouvement initial entrera progressivement en disgrâce auprès des autorités, à partir de 1921. Lénine préférait l’art traditionnel aux arts nouveaux (expressionnisme, futurisme). Il voulait que l’art soit accessible aux masses.

C ’est Staline à partir de 1932, qui a imposé la domination du gouvernement sur les arts et notamment le style « réaliste Soviétique ». Concept artistique imposant aux artistes d’ illustrer de la manière la plus figurative possible, dans des postures à la fois académiques et héroïques, la « réalité sociale » des classes populaires, des travailleurs.

Le réalisme socialiste fait de l’ art un instrument d’ éducation et de propagande. Cette tendance se poursuivra jusqu’à l’ ouverture du pays en fin des années 80.

Les thèmes associés au 1er mai

Le Productivisme : Gloire au travail et au travail des femmes tant aux champs qu’ à l’ usine. « Homme nouveau », « Héros du travail », « Bâtisseur du socialisme », autant de qualificatifs, issus souvent de la bouche même de Staline, qui ont glorifié le mineur de charbon du bassin ukrainien du Donbass : Alexey Grigorievitch Stakhanov.

La dureté des mesures prises pour augmenter la productivité en 1932 s’ accompagnent d’une intense propagande notamment par l’ affiche qui encense les Héros du Travail Socialiste et qui voue aux gémonies les profiteurs et autres dilettantes.

  • Reconstruisons, pour la Gloire (de la Patrie)
  • Avec plus de Pain, notre Patrie sera plus forte
  • 1931, Donne de la Qualité !
  • Réalisons le Plan des Grandes Œuvres
  • Accélérez dans la Construction
  • 1932. Toutes nos Forces et nos Moyens réunis pour la réalisation du plan quinquennal

La Révolution industrielle : Après avoir imposé la collectivisation agraire et la renationalisation du commerce et de l’ industrie, le régime se lança dans une politique de planification. Un premier plan quinquennal, en 1928, définit les objectifs de production pour les années suivantes.

De nouveaux plans lui succédèrent en 1933, puis en 1939 et permirent pour l’ essentiel la réalisation des objectifs assignés. L’ URSS se dota ainsi en quelques années d’ une solide industrie lourde, qui fit de ce pays si longtemps sous-développé, la troisième puissance industrielle du monde.

Travailleurs, paysans et émancipation sociale

« La victoire de la révolution dans la coopération des ouvriers et des paysans ». Un principe important était l’unité des travailleurs et des agriculteurs collectifs (kolkhoziens), qui allait bientôt culminer dans son monument le plus célèbre.

Les autorités soviétiques promouvaient activement les idées du féminisme. La femme était désormais un membre à part entière de la société, elle pouvait voter, travailler et étudier.

L’affiche « Ce que la révolution d’Octobre a apporté à l’ouvrière et à la paysanne » raconte comment les femmes ont été sauvées de l’esclavage domestique et comment ont été mis en place des jardins d’enfants, des écoles pour adultes et d’autres choses encore.

En 1918, le premier code de la famille a reconnu aux femmes le droit libre d’ avorter. Entre 1917 et 1927, la Russie puis l’URSS se dotent d’ un cadre législatif pour la famille qui pose les principes à la fois d’égalité entre hommes et femmes, d’ autonomie pour l’ individu, de responsabilité des parents à l’égard des enfants, d’équivalence entre filiation naturelle et filiation légitime.

Une affiche au cœur de la guerre des images

La guerre des images est aussi une guerre pour imposer une lecture simple du conflit et de l’avenir. Pendant la guerre civile, elle permettait une reconnaissance immédiate d’un style, mais ne garantissait pas une lecture enthousiaste ni un impact décisif.

Outre l’unicité du chef, la fermeté de l’idéologie, la discipline de fer et une politique mêlant promotion sociale et répression politique très brutale, les bolcheviks se sont imposés en 1921 en gagnant la guerre des images.

Ils sont parvenus à saturer l’espace public et l’horizon politique avec leurs slogans simples, leur manichéisme efficace, les couleurs innovantes d’un horizon forcément radieux.

Les affiches soviétiques ont ainsi associé texte bref, symboles immédiatement identifiables, figures collectives et mouvement visuel. Leur influence a dépassé le contexte de la guerre civile et de la célébration du 1er mai.

L’affiche de propagande, notamment sous l’URSS, a joué un rôle majeur dans l’évolution de la publicité moderne. Par son utilisation stratégique de l’image, du texte et de la couleur, elle a démontré comment capter l’attention et susciter une réaction émotionnelle forte.

Des slogans percutants, des visuels puissants, une composition claire et dynamique : autant de techniques que l’on retrouve aujourd’hui dans les campagnes publicitaires. Les graphistes et publicitaires ont repris ces codes pour attirer l'œil et provoquer des réponses directes chez le spectateur.

L‘affiche La naissance de la publicité

L’affiche russe du 1er mai 1920 par Kotcherguine doit donc être regardée comme un objet politique et artistique à la fois. Elle participe à la construction d’une culture visuelle où la fête des travailleurs, la révolution, l’unité sociale et la lutte contre les adversaires du pouvoir sont représentées par des formes dynamiques et des signes facilement mémorisables.

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