Attaque contre le 1er mai et crise du syndicalisme face à l’extrême droite

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Pour la politiste Sophie Béroud, « la défiance envers les syndicats existe depuis plusieurs années », mais ces violences rappellent les modes opératoires de l’extrême droite. À l’arrivée de la manifestation du 1er-Mai, place de la Nation, à Paris, samedi vers 18 heures, des militants CGT ont été violemment pris à partie par d’autres manifestants. Dans un communiqué publié samedi soir, la confédération syndicale a fait savoir que 21 de ses militants avaient été blessés, « dont quatre [grièvement] ». Ces derniers ont été hospitalisés jusqu’à dimanche. Une enquête pour « violences volontaires » et « dégradations » en réunion a été ouverte, a fait savoir le parquet de Paris, dimanche 2 mai.

Pour Sophie Béroud, autrice d’En luttes ! Les possibles d’un syndicalisme de contestation, « la défiance envers les syndicats existe depuis plusieurs années », mais les événements de ce week-end rappellent aussi les modes opératoires de l’extrême droite que la CGT a désignée comme responsable des violences de samedi. Comment analysez-vous les événements survenus ce week-end ?

« C’est important de ne pas faire d’amalgame entre ce qui s’est passé ce week-end dans la manifestation du 1er-Mai et la distance qui peut exister parmi certains manifestants envers les syndicats. Cette distance est notamment apparue au printemps 2016, lors des mobilisations contre la loi travail, avec la volonté d’individus et de groupes de se situer en tête de manifestation, devant les cortèges syndicaux, et qui revendiquent plus de radicalité. L’attaque de samedi semble relever d’une nature différente. Les témoins parlent d’une attaque ciblée, visant des militants CGT, qui dépasse la critique des syndicats, mais concerne un vrai rejet du syndicalisme. Ce rejet est typique des mouvances d’extrême droite. Les militants attaqués évoquent, par ailleurs, les propos homophobes et racistes tenus par leurs assaillants. En cela, l’événement de samedi souligne plus une confiance actuelle des réseaux d’extrême droite pour occuper l’espace public, qu’une défiance éventuelle envers les syndicats, même si elle existe aussi.»

« Vous parlez d’une distance envers les syndicats, comment l’expliquer ? » Il faut remettre en perspective cette question avec la difficulté des syndicats ces dernières années à gagner des batailles. On l’a notamment vu avec l’échec de la mobilisation contre la loi travail ou encore celle contre la réforme de la SNCF. Ces actions organisées par les syndicats apparaissent comme trop limitées aux yeux de certains militants, comme les black blocs ou les « gilets jaunes », qui veulent faire monter le rapport de force. Ce positionnement face aux syndicats - qui est plus de l’ordre de la critique que du profond rejet - repose sur la façon de se positionner face aux pouvoirs publics. Il y a également un croisement entre les difficultés syndicales à gagner des luttes sociales et la façon dont les pouvoirs publics restreignent les manifestations, en alimentant un climat de violence, et en limitant la liberté de manifester, provoquant des affrontements à chaque rassemblement. Je pense à la période des mobilisations contre la loi travail où le gouvernement en était même venu à interdire une manifestation. Ces dernières années, on est face à des rassemblements moins contrôlables, car ils sont traversés par différentes logiques, avec le cortège de tête, l’émergence de petits commandos présents pour se battre et des manifestants plus mobiles. De plus, les nouvelles stratégies de maintien de l’ordre, axées sur la répression, mettent en difficulté l’organisation des manifestations par les syndicats et notamment le rôle de leur service d’ordre.»

« Les services d’ordre des syndicats semblent particulièrement visés par les critiques, pour quelles raisons ? » Les services d’ordre des syndicats existent depuis longtemps. Ils sont intrinsèques à l’organisation du mouvement syndical. Dans une volonté d’autonomie, on ne demande pas à l’Etat une protection, mais on l’organise de l’intérieur, en demandant à des manifestants de s’en charger. Les tensions autour du service d’ordre existent depuis des décennies. Dans les années 1968, le service d’ordre de la CGT avait déjà des relations assez rudes avec certains militants de gauche, comme les groupes féministes et [les militants pour les droits des] homosexuels. Mais ce qui s’est passé samedi ressemble à autre chose. Si l’enquête démontre que les auteurs des faits sont bien issus de l’extrême droite, comme l’affirme la CGT, cela fait penser aux années 1970, quand, dans le secteur de l’automobile, mais aussi de l’agroalimentaire, des syndicats « maison » d’extrême droite étaient payés pour réprimer les militants de la CGT. C’est inquiétant sur ce que cela dit de l’influence de l’extrême droite en France plus que sur ce que cela transparaît de la perte de vitesse des syndicats.»

« Face aux critiques, les syndicats se sont-ils repositionnés ces dernières années ? » Depuis 1995, il y a cette idée d’avoir des mouvements plus festifs dans les rassemblements, même si cela s’étiole avec la répression actuelle. C’est surtout les « gilets jaunes » qui ont contraint les syndicats à se repositionner. Les « gilets jaunes » osaient investir des espaces bourgeois et symboliques, en perturbant les forces de l’ordre. Alors que les syndicats, avec des parcours très routiniers, ne bouleversent pas grand-chose. C’est aussi pour cette raison qu’ils sont critiqués.

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Éléments contextuels et actions récentes

Le 1er mai 2019, le secrétaire général de la confédération CGT, Philippe Martinez, avait déjà dû être exfiltré de la manifestation. Les services d’ordre des syndicats semblent particulièrement visés par les critiques, pour quelles raisons ?

Tract CGT « ALERTE ! Ce vendredi 10 avril, une proposition de loi visant à élargir les catégories de salariés autorisés à travailler le 1er mai, seul jour officiellement « chômé » en France depuis 1948 - c’est-à-dire où les salariés ont l’obligation légale de ne pas travailler - sera soumise au vote à l’Assemblée. À l’heure actuelle, certains secteurs, « dont la nature de l’activité ne peut pas être interrompue », font déjà travailler leurs salariés le 1er mai : la sécurité, la santé, l’hôpital. Le but de la proposition de loi est d’étendre cette exception aux « commerces de bouche de proximité » (boulangeries, boucheries), aux secteurs répondant à un « usage traditionnel propre au 1er mai » (fleuristes), et aux établissements exerçant « une activité culturelle » (cinémas, théâtres). La proposition fait suite à une polémique, lancée l’an dernier, lorsque des boulangers ont été sanctionnés par l’Inspection du travail pour avoir fait travailler leurs salariés le 1er mai. Le gouvernement s’est depuis empressé de soutenir la proposition de loi en engageant une procédure accélérée, pour permettre aux salariés de certains établissements et services de travailler dès cette année. Initié par deux sénateurs centristes au printemps 2025, le texte a ensuite été porté par les députés LR en janvier 2026 lors de leur niche parlementaire à l’Assemblée, où ils ont échoué à faire examiner le texte par manque de temps. L’ensemble des groupes de gauche ont rejeté la proposition de loi au Sénat, et l’intersyndicale a publié un communiqué contre la mesure, affirmant que, « sous couvert d’une liste d’établissements visés, elle constitue une première brèche et remet en cause la précieuse exceptionnalité du 1er mai ».

La CGT avait prévenu dans un précédent communiqué : « Pas question que le gouvernement reprenne à son compte cette proposition de loi et la présente à nouveau à l’Assemblée nationale ! Plus récemment, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a recadré Gabriel Attal, président des députés Renaissance, l’interpellant sur son souhait de faire travailler les salariés sur la base du « volontariat » le jour de la Fête du travail. Malgré la mobilisation, les députés macronistes reprennent la proposition de loi sénatoriale, et publient même une pétition pour obtenir des soutiens sur leur texte. Gabriel Attal, président du parti, a en effet décidé d’en faire son combat du moment afin d’apporter une « solution à ceux qui veulent bosser », avec le soutien de Jean-Pierre Farandou. En effet, le ministre du Travail se dit favorable à cette proposition de loi, évoquant un « trou dans la raquette » du Code du travail et soulignant que « clarifier cette pratique par un cadre légal [lui] paraît de bon sens ».

La voie pour l’adoption du texte par les députés semble toute tracée, grâce au soutien de l’ensemble des partis du centre, de la droite et de l’extrême droite en commission des affaires sociales, en début d’année. La macronie et ses soutiens ouvrent ainsi une brèche, dans laquelle les futurs gouvernements ne manqueront pas de s’engouffrer pour finir par liquider le 1er mai, jour chômé gagné en 1947 après des décennies de lutte pour de meilleures conditions de travail. Attaquer le 1er mai, c’est aussi attaquer cette mémoire ouvrière, et c’est pour cette raison qu’il est fondamental de dénoncer cette offensive.

Tableau récapitulatif des enjeux et acteurs

ÉlémentDescription
Acteurs clésCGT, gilets jaunes, extrême droite, pouvoirs publics
EnjeuxDroit du travail le 1er mai, sécurité des manifestations, maintien de l’ordre
Tendancesmontée de la contestation, utilisation de la violence lors des rassemblements
illustration violence manifestation 1er mai

Manifestations du 1er mai, la violence est-elle devenue nécessaire pour se faire entendre ?

tags: #attaque #cgt #1er #mai