Bonne année d’Audiard : l’esprit, la gouaille et les répliques du cinéma français

Michel Audiard a profondément marqué le cinéma français par des dialogues reconnaissables entre mille, nourris par la gouaille parisienne, l’argot, l’ironie et une poésie populaire. Dialoguiste, scénariste, réalisateur, écrivain et chroniqueur de presse, il a offert à Jean Gabin, Lino Ventura, Mireille Darc et à de nombreux autres acteurs des répliques devenues cultes.

« Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière » dit Michel Audiard. La citation célèbre ne passe pas inaperçue, elle laisse, elle aussi, paraître la lumière, vive comme l’esprit et la plume de son auteur. Michel Audiard, toute une vie à dialoguer le cinéma.

Un dialoguiste qui a transformé la parole au cinéma

La gouaille de Michel Audiard a renouvelé l’art du dialogue et durablement marqué le cinéma de son empreinte. Une écriture nourrie par la biographie du titi parisien, pris dans les soubresauts de la guerre, puis les temps difficiles de la reconstruction, jusqu’à l’entrée fracassante de sa parole au cinéma, portée par les plus grands acteurs.

Une musique du Paris oublié, riche d’une langue qui témoigne de l’histoire des classes populaires et devenue emblématique du cinéma français d’après-guerre. Le ton d’Audiard est immédiatement identifiable : un humour ravageur, des répliques comme des bombes.

Les acteurs phares du cinéma d’après-guerre, Jean Gabin et Lino Ventura en tête, donnent corps peu à peu à l’écriture sur mesure du scénariste qui adapte des romans à l’écran et en réinvente le style. Chaque film recèle en lui son propre pastiche, une parodie intégrée à l’œuvre elle-même.

C’est la force du style et de l’écriture que Michel Audiard déploiera pleinement - après un passage par la réalisation et l’écriture romanesque - en se spécialisant dans les dialogues, faisant de l’exercice un art en soi, une incarnation de la repartie, de la poésie au cinéma.

Michel Audiard et cinéma français

La révélation Jacques Prévert

À la question « À quel moment avez-vous compris que vous étiez fait pour ces phrases de cinéma ? », Michel Audiard répond par l’oreille. « C'est en écoutant certainement un des premiers films de Jacques Prévert. C'est en écoutant du Prévert que je me suis dit “Tiens, il y a un langage cinématographique”. Ça m'a paru évident, tout d'un coup.

J'ai dit “on peut faire parler des acteurs au cinéma”. J'ai eu une espèce de révélation, d'une possibilité et je me suis lancé là-dessus. S'il n'y avait pas eu Prévert, je n'aurais certainement jamais écrit pour le cinéma. »

Le Paris populaire comme école de langage

L’enfance et la jeunesse de Michel Audiard se déroulent dans le Paris populaire du 14ème arrondissement. Tour à tour soudeur, vendeur de journaux, coureur cycliste, Audiard vit cent vies avant le cinéma, cent métiers dont ses dialogues gardent les teintes.

Sa biographie est parsemée d’anges gardiens, comme l’oncle Léopold qui l’a élevé, de deuils, notamment celui de son fils François, et de secrets. On ne connaît du personnage public que le farceur, une pose démentie par la gravité de son roman autobiographique La nuit, le jour et toutes les autres nuits.

Le dialoguiste trouve son inspiration dans les rues du 14e arrondissement de son Paris natal. Jeune, il les arpente à vélo et s'assoit aux tables des cafés. Il n'y a plus qu'à tendre l'oreille.

« Un dialoguiste, c'est avant tout un voleur. On pique des mots. Moi, j'ai piqué des mots à des chauffeurs de taxi, à des garçons. Une fois, j'ai fait dire à Gabin dans un film : “Je pense que quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner”. Deux ans avant, j'avais entendu ça par un chauffeur de taxi qui s'engueulait avec un cycliste dans la rue », racontait Michel Audiard en 1981.

Un style populaire, imagé et immédiatement compréhensible

Certaines répliques sont devenues des proverbes. Chez Audiard, les mots cognent parfois plus fort qu'un coup de poing. « Le mot “bourpif”, c'est pas un mot qu'on utiliserait vraiment dans la vie, mais on le comprend.

On comprend que c'est un coup de poing dans la gueule. Lui, justement, ce qu'il veut, c'est être compris de tous. Il y a des images, des métaphores », commente Philippe Lombard, auteur d'une biographie sur le dialoguiste, Michel Audiard, le livre petit mais costaud.

Avec une centaine de films en tant que dialoguiste, scénariste ou réalisateur, Michel Audiard compte un nombre de chefs-d'œuvre. Avec des mots hauts en couleur, condensés d'humour français : imagé et ravageur.

Un personnage provocateur - jouant du mensonge - dont les ambiguïtés ont alimenté les critiques, notamment celles de la Nouvelle Vague, et que la postérité permet peu à peu d’éclaircir. 2020 est l’année du centenaire de sa naissance.

Le métier de dialoguiste selon Audiard

Le métier de dialoguiste Michel Audiard tranche nette la question : « Dialoguiste, c'est pas vraiment un métier. Ce n’est pas tout à fait normal parce qu'on prend un bouquin, on change à peu près tout pour commencer, sauf si c'est un bon livre, et puis alors, on fait parler des gens.

En vérité, le métier de dialoguiste, c'est plus un don qu'un métier, je crois. On naît dialoguiste, on ne le devient pas. On peut, peut-être, devenir scénariste en lisant beaucoup et en plagiant beaucoup mais dialoguiste c'est un don, vous comprenez ? Les vrais dialoguistes, il n'y en a pas eu des tonnes. »

Marc Lemonnier l'analyse de la manière suivante : « C'est un personnage qui est très complexe, bien différent de celui qu'on imagine. C'est un dilettante qui n'arrête pas de travailler, qui fait du cinéma populaire alors qu'il est nourri de littérature classique.

C'est quelqu'un qui pratique l'ironie alors qu'il a une face très sombre, liée à son deuil principalement, mais qui a construit aussi cette image de dilettante, de rigolo pour dissimuler le fait que son apparente facilité à aligner les bons mots étaient peut-être aussi le résultat d'un travail. »

Des répliques devenues cultes

Il est resté le tonton gouailleur des Français. Son métier, faire parler les autres : Jean Gabin, Lino Ventura, Mireille Darc. Michel Audiard, le titi parisien qui a offert au cinéma français ses plus beaux dialogues, des répliques ciselées, devenues cultes.

  • « Deux intellectuels assis vont moins loin qu'une brute qui marche », dans Un taxi pour Tobrouk.
  • « Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît , dans Les Tontons flingueurs.
  • « Je pense que quand on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner », dans Le Pacha.
  • « Un barbu, c'est un barbu, trois barbus, c'est des barbouzes », dans Les Barbouzes.

Des dialogues qui résonnent encore. Il y a 40 ans, le roi de la punchline à la française nous quittait, laissant derrière lui des scènes entrées au panthéon du cinéma tricolore.

« Les cons ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît », se souvient un passant, quand un deuxième garde en mémoire : « Je dynamite, je disperse, je ventile ». Même les plus jeunes ont un souvenir du cinéaste français : « Moi, je pense à la scène dans une cuisine où ils sont en train de boire. J'ai déjà vu cette scène assez culte ».

les perles de Michel Audiard

Les thèmes et les formules de Michel Audiard

Dans la guerre, il y a une chose attractive : c’est le défilé de la victoire. L’emmerdant c’est avant.

Une habitude bien française consiste à confier un mandat aux gens et de leur contester le droit d’en user. À partir de novembre, pour les clochards, il n'y a plus que deux solutions : la Côte d'Azur ou la prison.

L’été : les vieux cons sont à Deauville, les putes à Saint-Tropez et les autres sont en voiture un peu partout. Conduire dans Paris, c’est une question de vocabulaire.

Les conneries c’est comme les impôts, on finit toujours par les payer. Quand on parle pognon, à partir d’un certain chiffre, tout le monde écoute.

Entre truands, les bénéfices ça se partage, la réclusion, ça s’additionne. Je sais que la bière fait grossir et que je devrais y renoncer. Mais j'ai préféré renoncer à la coquetterie.

Si on bricolait plus souvent, on aurait moins la tête aux bêtises. Un secret consiste à ne le répéter qu’à une seule personne à la fois.

Les traditions ? C'est comme ça qu'on appelle les manies dès qu'il s'agit de fêtes militaires ou religieuses. Les producteurs de films ont tous des Rolls-Royce parce que, dans le métro, il faut payer comptant.

Les Français m’agacent prodigieusement, mais comme je ne connais aucune langue étrangère, je suis bien obligé de parler avec eux. La vérité n’est jamais amusante sinon tout le monde la dirait.

La pire maladie des hommes c’est de donner tout son amour à une seule bonne femme. Que ce soit la révolution ou la paëlla, rien de ce qui est espagnol n'est simple.

Les salariés sont les êtres les plus vulnérables du monde capitaliste : ce sont des chômeurs en puissance. Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche.

Une mauvaise action trouve toujours sa récompense. Un amant exceptionnel ne peut faire qu’un mauvais mari. On n’emmène pas de saucisses quand on va à Francfort.

Si les femmes s’occupaient de savoir d’où vient l’argent qu’elles dépensent, les bijoutiers fermeraient boutique. Un marchand de tableaux est un voleur inscrit au registre du commerce.

Les Français se divisent en deux catégories, ceux qui attendent le téléphone et ceux qui attendent la tonalité. Il vaut mieux s’en aller la tête basse que les pieds devant.

C’est le sort des familles désunies de se rencontrer uniquement aux enterrements. Votez à droite c’est soit pour préserver la société soit pour écraser l’ouvrier.

On ne peut pas essayer d’être amoureuse de Papa. Maman a déjà essayé. L’éloquence sacrée, c’est comme la musique religieuse : pas besoin de comprendre pour écouter.

Dans la vie il y a deux expédients à n’utiliser qu’en dernière instance : le cyanure ou la loyauté. Je me suis marié parce que ça donnait le droit à un costume pur laine et des chaussures en cuir : voilà où ça mène l’élégance.

Moins qu'avant : la jeunesse française boit des eaux pétillantes, et les anciens combattants, des eaux de régime. Puis, surtout, il y a le whisky… C'est le drame ça, le whisky.

La bave du crapaud n'empêche pas la caravane de passer ! Les cons, ça ose tout ! C'est même à ça qu'on les reconnaît. Le jour est proche où nous n'aurons plus que l'impôt sur les os.

Le piano, c’est l’accordéon du riche. « Parle à mon colt, ma tête est malade. » Quand il y a du talent dans une œuvre, l’auteur est en général très inférieur à son talent.

Le scénariste n’est qu’un brodeur d’histoire. Faut pas parler aux cons, ça les instruit. La danse, c’est du pelotage : tout ce qu’on fait avec les pieds est parfaitement secondaire. Tout le monde s’en fout.

J’ai divisé la société en deux catégories : mes amis ou mes cons à moi et les cons des autres que je ne supporte pas. Pour coucher avec un flic, on éteint la lumière, on ferme les yeux et on pense à autre chose.

Gouverner ne consiste pas à aider les grenouilles à administrer leur mare ! Aux courses, les petits tuyaux font les grandes misères. Les mauvaises pensées ne sont permises qu'aux gens importants.

Qu'un homme puisse aimer sa femme et surveiller la note de gaz est d'une ambiguïté difficile à supporter. Pendant douze ans on a fait chambre commune mais rêve à part.

L’avarice est le pire défaut qui existe, si on compte ses sous, on compte aussi ses sentiments. Le grand défaut des comédiens, un égoïsme plus démesuré encore que chez les autres êtres humains.

L’idéal quand on veut être admiré, c’est d’être mort. Une minute d'écart, ça peut se transformer en années de placard. C'est pas parce qu'on a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule.

Un financier, ça n'a jamais de remords. Même pas de regrets. Tout simplement la pétoche. L’essentiel en enfer est de survivre.

Depuis Adam se laissant enlever une côte jusqu'à Napoléon attendant Grouchy, toutes les grandes affaires qui ont foiré étaient basées sur la confiance. Pendant la guerre, les Français parlaient aux Français. Mais les Allemands aussi !

Tout romancier, tout cinéaste, a au fond de lui un nombril du monde à exhiber. Dans la flatterie, aucune précaution à prendre, aucune limite à respecter. On ne va jamais trop loin.

Un metteur en scène, c'est un monsieur qui a une grosse montre pour surveiller si les acteurs ne se débinent pas avant 7 heures. La fréquentation des salons m’a appris une chose : à ne plus chercher à acheter au coin des rues ce que l’on trouve gratuitement auprès des femmes du monde.

Une amitié pour être bien trempée doit l’être dans le sang des autres. Le jour est proche où nous n’aurons plus que « l’impôt » sur les os.

Quand un homme a un bec de canard, des ailes de canard et des pattes de canards : c’est un canard. C’est vrai aussi pour les petits merdeux. Si t'as pas de grand-père banquier, veux-tu me dire à quoi ça sert d'être juif.

Si on t’avait foutu à la lourde chaque fois que t’as fait des conneries, t’aurais passé ta vie dehors.

Une filmographie associée à l’histoire du cinéma populaire

Ce documentaire revient sur une trajectoire qui se confond avec celle du cinéma populaire et de ses vedettes, en compagnie de son fils Jacques Audiard, de la comédienne Marlène Jobert, et des critiques et spécialistes de son cinéma, Marc Lemonnier et Stéphane Germain.

FilmAnnéeRéalisateur
Gas-Oil1955Gilles Grangier
Le Sang à la tête1956Gilles Grangier
Archimède le clochard1959Gilles Grangier
Le Cave se rebiffe1961Gilles Grangier
Un Singe en hiver1962Henri Verneuil
Les Tontons flingueurs1963Georges Lautner
Les Barbouzes1964Georges Lautner
La Métamorphose des cloportes1965Pierre Granier-Deferre
Il ne faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages1968Michel Audiard
L’incorrigible1975Philippe de Broca

Une œuvre entre humour et gravité

Sa biographie est parsemée d’anges gardiens, de deuils et de secrets. On ne connaît du personnage public que le farceur, une pose démentie par la gravité de son roman autobiographique La nuit, le jour et toutes les autres nuits.

Marc Lemonnier souligne qu’Audiard est « un dilettante qui n'arrête pas de travailler » et qu’il a construit « cette image de dilettante, de rigolo pour dissimuler le fait que son apparente facilité à aligner les bons mots étaient peut-être aussi le résultat d'un travail ».

Parfois qualifié d'anarchiste de droite, un des seuls regrets qu'on lui connaisse est de ne pas avoir eu le temps d'adapter à l'écran Le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.

Michel Audiard dans la mémoire française

Michel Audiard, né le 15 mai 1920 à Paris 14e et mort le 28 juillet 1985 à Dourdan, est un dialoguiste, scénariste et réalisateur français de cinéma, également écrivain et chroniqueur de presse.

S'inspirant de la gouaille du peuple parisien, les dialogues de Michel Audiard constituent l'un des meilleurs témoignages de l'irrévérence détachée propre aux années 1960. Michel Audiard, qui a marqué l’histoire du cinéma français, nous quittait le 28 juillet 1985.

Considéré comme l’un des plus grands scénaristes et réalisateurs français, il laisse un héritage inestimable. Avec une centaine de films en tant que dialoguiste, scénariste ou réalisateur, Michel Audiard compte un nombre de chefs-d'œuvre.

Portrait de Michel Audiard

Émissions, films et musiques autour d’Audiard

Des extraits d'émissions télévisées permettent notamment de retrouver Michel Audiard visitant le XIVème arrondissement dans L’invité du dimanche du 12.02.1970, Michel Polac avec des livreurs de journaux parisiens dans Bibliothèque de poche du 12.08.1969, ainsi que Bernard Blier interviewant Michel Audiard dans Samedi loisirs du 18.03.1972.

Michel Audiard et Jean Gabin ont également été interviewés par Max Favalelli dans L’invité du dimanche du 15.02.1970. Michel Audiard a parlé de son livre La Nuit le jour et toutes les autres nuits dans Apostrophes, sur Antenne 2, le 28.04.1978.

Les musiques associées à cet univers comprennent des extraits de la bande originale du Pacha, de Georges Lautner, par Serge Gainsbourg en 1968, de la bande originale des Barbouzes, de Georges Lautner, par Michel Magne en 1964, et de la bande originale de L’incorrigible, de Philippe de Broca, par Georges Delerue en 1988.

S’y ajoutent la bande originale de Il ne faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages, de Michel Audiard, par Georges Van Parys et Stéphane Varègues en 1968, la bande originale de Touchez pas au Grisbi, de Jacques Becker, par Jean Wiener en 1954, ainsi que Titi parisien de Seth Gueko, extrait de l’album Professeur punchline de 2015.

Bibliographie

  • L’intégrale de Michel Audiard, Hors collection, 2012.
  • Audiard par Audiard, collection La mémoire du cinéma français, René Château, 1995.
  • Le monde des Tontons flingueurs et l'univers de Michel Audiard : petit dictionnaire façon puzzle, Marc Lemonier, City, 2015, 2012.
  • Les tontons flingueurs et le cinéma de Michel Audiard, Stéphane Germain, collection Cahier d'été, Casa, 2020.
  • Le dico flingueur des tontons et des barbouzes, Stéphane Germain, Hugo Image, 2013.
  • La nuit, le jour et toutes les autres nuits, Michel Audiard, collection Pocket Best, n° 14708, Pocket, 2012.

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