Triptyque In Vitro à la table des générations: La Noce, Derniers remords avant l’oubli et Nous sommes seuls maintenant

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Avec le collectif « In Vitro » le terme de collectif prend tout son sens. Pleinement. Ce dernier présente au Théâtre des Abbesses un triptyque qui réunit « La Noce » de B. Brecht, « Dernier remord avant l’oubli » de J-L. Lagarce et « Nous sommes seuls maintenant » création/improvisation de ce groupe dynamique.

Trois pièces, trois générations, trois situations qui se répètent à l’identique ou presque. Dans La Noce, le banquet tourne à l’aigre et, comme les meubles, se déglingue. Les rancœurs enfouies, les jalousies tues, les désirs inavoués remontent à la surface. Un allègre et joyeux jeu de massacre. Où l’avenir des jeunes mariés semble, comme leur nuit de noce, déjà consommé.

Et comme en écho de cette génération petite bourgeoise sans idéaux autres qu’un « confort douillet », « Dernier Remord avant l’oubli » interroge, avec cette ironie implacable et mordante, les idéaux perdus de ces trois qui s’aimaient avant de se déchirer et de se séparer. Et de refaire leur vie. Vingt ans après, avec la vente d’une maison, les non-dits, les mensonges, les incompréhensions, font de nouveau exploser le groupe réuni à cette occasion. Au regard de leurs aspirations passées, de leurs désirs et leurs rêves, le présent semble devenu bien étriqué. Et c’est justement cette tension insupportable entre ce passé raté, les aspirations envolées, et ce présent devenu minuscule aujourd’hui mis à nu qui fait tout sauter.

« Nous sommes seuls maintenant » est sans nul doute bien plus acide et plus amer. Réunion de famille où le jeu de la vérité, impitoyable et aviné, finit par tout faire là aussi imploser. Et salement. Qui aurait donc pu penser que la révolution chilienne finirait dans une ferme des Deux-Sèvres ? Car c’est bien une question d’héritage que met en exergue la metteuse en scène Julie Deliquet.

Explorant les années 70 -la Noce est sans doute ici à l’aube de 68- jusqu’aux années 90, c’est une plongée dans la transmission. Consciente ou non. Que sont devenus les enfants de 68 ? Un regard sur nos propres aspirations et illusions éclatées, nos ratages flamboyants, nos idéaux pervertis, nos contradictions irrémédiables. Nos résistances arc-boutées aussi contre l’évidence avérée de l’échec. Et comment tout nous saute un jour ou l’autre à la figure.

Julie Deliquet ne démine pas le terrain mais par sa prédilection au plan-séquence étiré au maximum et au travail d’improvisation - exercice délicat mais auquel ce collectif est rompu - mène tambour battant ses comédiens dans une tension permanente jusqu’au point de rupture où tout vole en éclat. Long plan séquence que la table sans doute, unique et central objet du décor, résume le mieux. On ne la quitte pas cette table, avant qu’elle ne soit renversée, qui devient la scène principale autour de laquelle la parole se libère en un flot furieux et saccadé.

Et ce qui saute aux yeux, magnifiquement, c’est la très grande fluidité de la parole et des corps. L’impression que cette parole est spontanée, s’inventant sur l’instant. Les répliques fusent et même se mordent parfois l’une l’autre ou sont à peine audibles comme un remord vite étouffé. Ce qui semble compter est l’énergie formidable, cette circulation infernale et dynamique de la parole qui ne cesse comme l’alcool d’enivrer et de noyer les invités. Une parole qu’on ne parvient plus à maitriser, ou mal, et qui finit par dévider la vérité de l’échec. Et quand le silence se fait, quand tout est dit, on reste abasourdi, sonné, vide et désespéré. Saoul. Et seul.

Évidemment on peut regretter que la limite de cet exercice soit de perdre la langue de l’auteur, leur style propre. Brecht et Lagarce sont ainsi mis sur le même plan stylistique afin de privilégier un certain (hyper)naturalisme, au détriment de l’écriture singulière de chacun des auteurs. Mais l’intérêt du collectif «In Vitro», et sa force, tient aussi à la remarquable cohésion de ce groupe, au talent de ses comédiens qui acceptent ce pari insensé d’improviser - ou presque - chaque soir offrant une création mouvante, en constante mutation. Chapeau ! Rare de voir une telle et belle unité au service d’un projet global aussi audacieux. Un travail cohérent et fragile, qui par cette saga, trois pièces se suivant, apparaît clairement et de façon nette. C’est ce qui donne à ce collectif sa force et sa conviction.

Des tables, du vin, de la fumée, un brouhaha, neuf convives. Un repas de noces pris en cours comme un déjeuner de famille des années 70. On mange, on rit, on s’organise autour de cette communauté festive. Puis on explose les codes, on fait craquer la robe parce que ça serre trop, on casse les chaises. Une grande proximité de la table en fête face aux spectateurs, des acteurs presque intrusifs...

« On n’est plus vierge, les traditions on n’en veut plus et la famille est écrasée par les amis. Production Collectif In Vitro. Avec le soutien d’Arcadi, du Théâtre de Vanves (compagnie en résidence) et du Théâtre d’Alfortville. Avec l'aide d'Arcadi Île-de-France / Dispositifs d'accompagnement. En collaboration avec le Bureau FormART. Coréalisation Théâtre de la Ville-Paris ; Festival d’Automne à Paris (pour les représentations du 18 au 28 septembre) // Le Collectif In Vitro est associé au TGP. Triptyque : La Noce de Bertolt Brecht / Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce /Nous sommes seuls maintenant, création collective Autour de la table centrale, le temps d’un long repas rocambolesque, trois décennies et trois spectacles défilent. Le premier, La Noce de Bertolt Brecht, fantasme le mariage de Jacob et Maria transposé dans les années 1970.

Le second, Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce, s’ancre à la fin des années 1980, lorsqu’Hélène, Paul et Pierre se retrouvent pour vendre leur maison achetée en commun en 1968. De cette somme de personnages « baby-boomers », de l’envie de les faire vieillir, d’imaginer ce que pèsent leurs rêves dans les yeux de leurs enfants, est née une troisième pièce. Collectivement créée et improvisée chaque soir, Nous sommes seuls maintenant s’implante dans une maison des Deux Sèvres dans les années 1990 où Bulle, 20 ans, observe ses aînés, d’anciens jeunes éternellement jeunistes, solder les comptes et régler l’addition. Fresque chorale, saga générationnelle déployée à coup de bouteilles de vins et d’utopies contrariées, Des années 70 à nos jours acte la naissance d’un jeune collectif, In Vitro, soucieux de replacer le plaisir de l’acteur au centre des préoccupations.

En tout cas, Julie Deliquet, metteure en scène à la tête de ce groupe fondé en 2009, tient à cette règle du jeu : sur un plateau pauvre, sans coulisses, on improviserait chaque soir les situations de jeu. Réalisé avec toute l’énergie de la jeunesse, et grâce à une belle scénographie de Charlotte Maurel, faite avec des éléments de récupération, ce spectacle lui doit beaucoup, et s’est encore bonifié. La gestuelle et le jeu en général sont plus précis, les costumes ont été heureusement revus mais il reste quelques problèmes de diction: on entend souvent mal les comédiens qui ont tendance à bouler leur texte.

Cette fête de mariage ratée imaginée par Brecht, et remise au goût du jour, a été l’occasion, dit Julie Deliquet, de choisir une écriture différente que celle de Jean-Luc Lagarce, et c’est à « une sorte de voyage généalogique » qu’elle nous convie: chacun des volets de ce triptyque est joué autour d’une table où les participants prennent un repas. C’est en fait le dénominateur commun; merci qui? Merci Antoine Vitez qui, il y a presque quarante ans, avait imaginé ce dispositif pour Catherine d’après Les Cloches de Bâle d’Aragon. Donc autour de cette table, on trinque, et on retrinque, on mange un peu et on parle beaucoup.

Derniers remords avant l’oubli (1987) est sans doute l’une des meilleures pièces de Jean-Luc Lagarce, mort du sida en 95, et souvent jouée par les nouveaux collectifs qui se forment après la sortie d’une école. L’histoire? Mais le temps a passé et les deux autres, un homme et une femme veulent absolument la vendre; les pièces rapportées, y compris la très jeune fille de l’un d’entre eux, qui ne se connaissent pas du tout, comptent un peu les points sans prendre parti… Ambiance! Les choses ne vont donc pas être faciles à négocier. Même si chacun tente d’y mettre du sien…

La direction d’acteurs est impeccable, et Julie Deliquet, passée par l’école Lecoq, possède, c’est évident, une sacrée maîtrise du plateau. Même si comme dans La Noce, on entend parfois mal les acteurs. On parle de tout et de rien. Mais elle dit que « c’est une pièce à part et que le texte est improvisé chaque soir. C’est de la création instantanée, la parole est vraiment collective donc c’est un sacré travail d’écoute ». Cela dit, les comédiens sont tout à fait sensibles et expérimentés, entre autres: Jean-Christophe Laurier, Annabelle Simon, Eric Charon: ils savent ce qu’une impro veut dire, et en connaissent à fond toutes les ficelles orales et gestuelles.

Oui, mais… Il y a quand même dans ce troisième opus de graves défauts dans la conception comme dans la mise en scène. Désolé de le dire aussi brutalement mais ces interminables bavardages sur la campagne et la philosophie de la vie sont vraiment sans intérêt et distillent vite un parfait ennui; le spectacle, très textuel, ne tient donc pas vraiment la route, surtout sur plus de quatre-vingt-dix minutes! Et, comme les dialogues sont souvent à un deuxième degré qui rejoint le premier, là, cela ne va plus du tout!

D’autant qu’il y a une erreur cette fois encore rattrapable: douze personnages (!) sont assis la plupart du temps ou debout autour de la grande table de repas tout à fait crédible… mais disposée de telle façon que le public en est exclu. On a en effet la désagréable impression de ne pas faire partie de cette famille élargie où les gens se font plaisir. Bon, cela s’apprend et ce sont juste des erreurs de tir!

Reste, même encore brut de décoffrage, la consécration d’un collectif, puisque collectif il y a, et qui constitue un des meilleurs éléments de cette nouvelle et jeune génération de chefs de troupe et metteurs en scène comme Muriel Sapinho, Thomas Jolly, Anne Barbot, Jean Bellorini, Jeanne Campbel, Benjamin Porrée, Julien Gosselin, etc…. Formée au Conservatoire de Montpellier, au Studio Théâtre d’Asnières puis à l’École internationale de théâtre Jacques Lecoq, Julie Deliquet s’impose comme une metteuse en scène de troupe, dont le travail fait dialoguer le répertoire et les écritures d’aujourd’hui.

En 2009, elle fonde le collectif In Vitro, avec lequel elle se fait remarquer en présentant Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce dans le cadre du concours Jeunes metteurs en scène du Théâtre 13, où elle reçoit le prix du public. Elle prolonge ce mouvement avec La Noce de Brecht puis Nous sommes seuls maintenant, création collective. Ces spectacles constituent un triptyque repris intégralement au Théâtre de la Ville puis au Théâtre Gérard Philipe - centre dramatique national de Saint-Denis dans le cadre du Festival d’Automne à Paris 2014.

Elle signe ensuite Gabriel(le) pour le projet « Adolescence et territoire(s) » initié par l’Odéon - Théâtre de l’Europe, puis Catherine et Christian (fin de partie), épilogue du triptyque. Son travail est par ailleurs présenté dans de grandes institutions. À la Comédie-Française, elle met en scène Vania d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov en 2016, puis Fanny et Alexandre d’après Ingmar Bergman en 2019 et Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… d’après Molière en 2022.

Elle poursuit ses mises en scène avec Mélancolie(s), spectacle inspiré de Les Trois Sœurs et Ivanov de Tchekhov, créé en 2017 au Théâtre de Lorient - centre dramatique national de Bretagne et présenté la même année au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’Automne. En 2019, Julie Deliquet adapte Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin à la Comédie de Saint-Étienne - centre dramatique national ; le spectacle est ensuite repris à l’Odéon - Théâtre de l’Europe dans le cadre du Festival d’Automne. Elle réalise également Violetta, un court-métrage conçu pour la 3e scène de l’Opéra de Paris, sorti en salle pendant la pandémie sous le titre Celles qui chantent, aux côtés de films de Sergei Loznitsa, Karim Moussaoui et Jafar Panahi. Ce programme devait être présenté en Sélection officielle au Festival de Cannes 2020.

tableau de scènes et disposition des acteurs autour de la table

La même année, elle devient la marraine de la 29e promotion de l’École supérieure d’art dramatique de la Comédie de Saint-Étienne, avec laquelle elle crée Le ciel bascule à partir d’un travail d’écriture de plateau. En mars 2020, Julie Deliquet prend la direction du Théâtre Gérard Philipe - centre dramatique national de Saint-Denis, où elle déploie un projet artistique mêlant productions, travail de troupe et compagnonnage artistique. Elle y créé en 2021 Huit heures ne font pas un jour d’après Rainer Werner Fassbinder et l’année suivante, Fille(s) de, spectacle co-mis en scène avec Lorraine de Sagazan, Leïla Anis et les actrices du collectif In Vitro. En 2023, elle crée Welfare, d’après le film de Frederick Wiseman, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes au Festival d’Avignon. La même année, elle met également en scène Une nuit invisible nous enveloppe, spectacle de sortie de la promotion 2023 du Conservatoire national supérieur d’art dramatique - PSL. En 2025, elle met en scène La guerre n’a pas un visage de femme d’après le livre de Svetlana Alexievitch, un spectacle choral porté par la parole des femmes.

Interview intégrale du Professeur René Frydman du 16 Mars 2016

Éléments de mise en scène et réception

La salle et le dispositif mettent en avant une table centrale autour de laquelle les convives évoluent, offrant une lisibilité du travail d’improvisation et de création collective. La table devient le cœur du récit, un espace tangible où se nouent les échanges et où se dénouent les dynamiques familiales et sociales. Le travail d’improvisation, au service d’un naturalisme pseudo-documentaire, confère une impression de spontanéité qui peut toutefois masquer une certaine fragilité dans l’écriture et la diction.

La direction d’acteurs est soulignée comme une force majeure du spectacle, même si les critiques signalent des enjeux de diction et des longueurs, particulièrement dans la partie consacrée à Nous sommes seuls maintenant. Néanmoins, la cohésion du groupe et la densité collective du travail d’In Vitro apparaissent comme des points forts essentiels, marquant une réussite relative dans le paysage des jeunes compagnies qui cherchent à fusionner répertoire et création contemporaine.

Le triptyque, conçu comme une fresque générationnelle, se situe entre héritage et modernité, et invite le public à interroger ses propres rêves, éclats et compromissions. Par l’usage du plan-séquence et l’improvisation maîtrisée, Julie Deliquet pousse les comédiens à jouer à la lisière de l’écriture et de l’improvisation, brouillant les frontières entre réel et fiction et questionnant la pérennité des idéaux face au temps.

Tableau récapitulatif des volets

PièceAuteurCadre temporelSujet central
La NoceBertolt BrechtAnnées 1970Mariage, tensions, dislocation
Derniers remords avant l’oubliJean-Luc LagarceFin des années 1980Vente d’une maison, non-dits, échec
Nous sommes seuls maintenantCollectif In Vitro1990sRéunion autour d’une table, délitement

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