L'Eucharistie est appelée Communion ou Sainte Cène dans le protestantisme. C'est un des deux seuls gestes qualifiés de "sacrement", c'est dire son importance dans les églises protestantes. "Eglises" au pluriel, car il existe une diversité de sensibilités, en particulier sur cette question. Ce qui ne les empêche pas d'être unies.
La première grande sensibilité se réfère à Luther. Elle attache une très grande importance à l'Eucharistie et confesse que le pain et le vin deviennent corps et sang du Christ. La seconde grande sensibilité, réformée ou presbytérienne, considère que le pain reste du pain, et le vin du vin. La présence du Christ est spirituelle, en chacun et en tous, selon cette parole de Jésus "là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux, en eux".
La communion est alors une façon de dire cette présence et de s'ouvrir à elle, afin de vivre plus en communion avec Dieu. Le pain et le vin offerts sont alors compris comme des signes de la parole et de la vie du Christ, signes de la grâce de Dieu. Les prendre et les manger ou boire est un geste de foi, une ouverture à la grâce de Dieu, une volonté d'y puiser des forces pour en vivre, et participer ainsi au corps du Christ. C'est ainsi qu'est compris le "prenez et mangez, ceci est mon corps" de Jésus.
L'unité dans la différence. Le sacrement de la communion est ainsi compris comme favorisant l'entrée en communion avec le Christ. Il n'est donc pas demandé d'être déjà un chrétien accompli pour communier. Au contraire, même un grand pécheur non baptisé qui désirerait communier serait accueilli avec joie, comme un grand blessé à la porte des urgences de l'hôpital. Mais il y a bien des façons de nourrir sa foi, et par conséquent la Communion n'est pas non plus obligatoire.
Dans une même paroisse certains protestants sont particulièrement sensibles à la communion et y trouvent une profonde expérience spirituelle, d'autres n'y sont pas sensibles et ne communient pas, ou rarement. Comme la diversité des membres dans le corps est une richesse, le protestant est habitué à cette diversité des sensibilités chrétiennes. Le scandale étant plus la dispute que la diversité.
Lors de son dernier repas pris avec ses apôtres, Jésus, nous dit-on, a pris du pain et du vin, l’a offert à ses disciples et a conclu : « faites ceci en mémoire de moi ». Depuis 2000 ans, on a compris ces mots comme instituant un rite qu’on appelle eucharistie ou communion suivant qu’on est catholique ou protestant. Ce rite élevé au statut de sacrement est devenu même central, mais que signifie-t-il en fait ?
La première explication, qui n’est pas très réformée serait celle de l’eucharistie agissant comme une sorte de médicament : les paroles de l’officiant transforment le pain et le vin en corps et sang du Christ, et ainsi à celui qui en mange, Dieu se fait présent en lui. Le sacrement donne au fidèle la présence réelle, et cette présence réelle mise en lui agit de l’intérieur pour le renouveler et le transformer.
Les Réformateurs ont affirmé eux que la présence réelle de Dieu se trouvait plus dans l’Ecriture, la Bible que dans un rite. Ils ont ainsi réorganisé le culte pour qu’il ne soit plus centré sur l’eucharistie, mais sur la lecture de la Bible et la prédication. Et cela change tout, parce que la Bible, on peut la lire chez soi, il n’y a donc plus de nécessité de passer par l’Eglise avec ses rites et ses prêtres pour accéder à la plénitude de la présence de Dieu.
On a reproché aux protestants de dévaloriser la communion en en faisant seulement un geste symbolique, et que pour eux le pain n’est pas vraiment le corps du Christ puisqu’il reste du pain ni le vin le sang du Christ. C’est ce qu’on a appelé le refus de la transsubstantiation. C’est surtout le réformateur Zwingli qui a dit que le pain et le vin ne faisaient que représenter le corps et le sang du Christ comme des symboles, c’est moins vrai pour Luther et Calvin, mais peu importe, on a déduit trop souvent que pour les protestants il n’y a pas, dans la communion, de « présence réelle ».
Cet esprit peut se comprendre par l’analogie suivante : le pain est le corps du Christ, réellement, mais physiquement, comme objet matériel, il reste du pain. C’est pourquoi dans la liturgie de la communion se trouve une prière d’épiclèse : invocation à l’Esprit. Dans le rite romain, cette prière appelle l’Esprit sur les espèces: « Oh Dieu, envoie ton Esprit sur ces espèces pour qu’elles deviennent le corps et le sang du Christ », alors que dans la liturgie protestante, l’Esprit est appelé sur les fidèles : « envoie ton esprit sur cette assemblée pour que ce pain et ce vin deviennent pour nous corps et sang du Christ ». Mais lors de la communion, un officiant peut très bien donner le pain en disant : « voici le corps du Christ », comme celui qui montrait sa photo en disant « voici, c’est moi ». Et on peut dire bien que physiquement, bien sûr, le pain est constitué de molécules de pain et le vin est bien du vin, mais pour l’assemblée réunie là, le pain est vraiment le corps du Christ et le vin son sang.
Et ainsi la participation à la Communion est une fort belle et grande chose, permettant au fidèle de vivre sa foi autrement que seulement par l’intelligence et l’écoute d’une parole. Lors de la communion, le fidèle vit une réalité essentielle par tout son corps : par son geste, il exprime qu’il veut mettre le Christ en soi comme source de vie, de renouvellement, de force, de joie et de résurrection. Et puis la force de la participation à la communion réside aussi dans autre chose, c’est la dimension humaine. Communier, c’est n’est pas seulement communier avec Dieu, le mettre symboliquement en soi, mais c’est aussi être en communion les uns avec les autres autour d’une même source de vie. Il est bon de savoir qu’on n’est pas tout seul, qu’on est entouré de frères et de sœurs qui partagent la même foi, la même quête. C’est pourquoi on ne remplacera jamais le culte communautaire par Internet.
Certes, on peut regarder un culte complet en vidéo chez soi, on peut lire la prédication, mais seul on reste seul. Au temple on est avec d’autres, dans une communauté de frères et de sœurs, et c’est extrêmement fort, on a besoin d’amitié, de relations, d’amis autour de soi pour vivre. En ce sens, la manière protestante de partager la communion en se mettant en cercle dans le temple est fort belle.
Au commencement du christianisme d’ailleurs, la communion n’était pas un simulacre de repas avec un tout petit morceau de pain sec qui ne nourrit pas et une symbolique gorgée de vin qui ne risque pas d’enyvrer, mais il s’agissait d’un vrai bon et gros repas. On se réunissait dans ce qu’on appelait une « agape » autour d’une bonne table bien garnie, avec force vin, pains, viandes et victuailles, et au moment de commencer le repas, le maître rendait grâces en évoquant le dernier repas du Seigneur, et pour dire qu’ils voulaient partager celui-ci « en mémoire de lui ».
Il y avait là une théologie fort juste : nous ne sommes pas de purs esprits, et il n’y a aucune raison pour séparer le spirituel du terrestre, au contraire, la vie surgit quand on sait allier les deux, comme le Christ qui est le point de rencontre entre l’homme et Dieu. Il ne faut donc pas oublier, ni mépriser la dimension humaine de la communion, et il faudrait dire que la sortie du culte où les uns et les autres parlent fraternellement et se rencontrent fait partie aussi de la liturgie du culte.
Il est fréquent par ailleurs, dans les milieux catholiques de dire que pour les protestants, la communion n’est « qu’un mémorial ». Certes il y a bien une dimension mémorielle dans le fait de célébrer la communion, et on répète les paroles de Jésus : « faites ceci en mémoire de moi », mais on ne peut pas dire que ce soit seulement cela. La communion n’est évidemment pas juste de répéter un geste pour se souvenir de ce dernier repas de Jésus, ou même pour se rappeler qu’il est mort pour nous. La communion n’est pas un simple geste mnémotechnique pour ne pas oublier quelque chose, c’est un acte de foi, c’est vouloir mettre la présence du Christ en soi et en vivre, et c’est un geste d’appartenance qui fonde l’Eglise.
Sans doute que ceux qui affirment cela le font pour dire que dans la communion protestante, il n’y pas cette notion de sacrifice si importante dans l’eucharistie catholique romaine. Certes, les protestants en célébrant la communion veulent se souvenir de ce sacrifice de sa vie que le Christ nous a offert, mais dans l’eucharistie, c’est plus que ça, le prêtre en dans la liturgie eucharistique ouvre une prière par ces mots : « au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Eglise ». Pour la liturgie romaine, il y a donc un sacrifice qui est pratiqué. Pour les protestants, il n’y a eu qu’un seul sacrifice, celui du Christ, offert pour tous une fois pour toute. Ce sacrifice qui n’a pas à être répété, nous ne pouvons qu’en faire mémoire.
D’ailleurs il est symptomatique que dans la tradition réformée on ne parle pas tant d’« autel », mais plutôt de « table de communion ». La référence à un autel fait penser aux rites païens, endroit où en effet les prêtres offraient des sacrifices à la divinité. Pour nous c’est une simple table de communion. Souvent d’ailleurs dans nos temples elle est d’une absolue simplicité, et du temps de la Réforme, il n’y en avait pas, seule la chaire trônait au centre du temple et les dimanches où la communion était célébrée, quelques conseillers presbytéraux montaient deux tréteaux, une planche et une nappe sur laquelle ils disposaient simplement le pain et le vin pour les partager.
La question de savoir ce que Jésus a voulu dire par « faites ceci en mémoire de moi » n’est d’ailleurs pas simple. On a compris son ordre en pensant que les croyants devraient répéter sans cesse le geste de manger du pain et de boire du vin, signifiant qu’ils doivent se nourrir du corps et du sang du Christ. Mais a-t-il vraiment instauré ce simulacre de repas que nous pratiquons ? On peut penser le contraire, peut-être Jésus voulait-il dire seulement de ne pas oublier le sens de son geste, c’est-à-dire que le croyant devait ne jamais oublier de se nourrir de la présence du Christ parce qu’il est véritablement le « pain de vie ». On pourrait aussi penser qu’en fait cela fait deux mille ans que les chrétiens ont interprété à l’envers l’ordre du Christ. Ce qu’il a fait, c’est de d’offrir son corps à manger, donné en sacrifice pour les croyants et peut-être a-t-il dit simplement que nous sommes invités à faire de même que lui en mémoire de lui. Le « ceci » du « faites ceci en mémoire de moi » ne serait alors pas l’acte de manger, mais l’acte de se donner.
De même quand Jésus lave les pieds de ses disciples, il dit: « car je vous ai donné un exemple, afin que, vous aussi, vous fassiez comme moi je vous ai fait » (Jean 13 :15). Il ne s’agit donc pas de se laisser laver les pieds sans arrêt par Jésus, mais de nous-mêmes faire en sa mémoire comme lui a fait. Ou encore dans ce même évangile de Jean, Jésus dira aussi : « aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean 15:12), là également il s’agit d’être actif. Mais voilà que depuis 2000 ans, les chrétiens s’obstinent à avoir une attitude passive par rapport au Christ, et ils se réunissent le dimanche pour dire qu’ils veulent, eux, recevoir alors qu’ils sont appelés à donner. Et même pourrions nous dire, comme le Christ s’est offert en sacrifice, nous devons nous mêmes nous offrir en sacrifice pour les autres : c’est ce qu’écrit Paul : « Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable » (Rom. 12).
Et en buvant à la coupe de la communion nous devons penser que nous sommes invités à boire nous mêmes la coupe du sacrifice, celle là même dont Jésus demandait à son père : « s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ». C’est là une mission très grave et importante, et sans doute pouvons nous en avoir peur, mais la réponse à notre crainte de ne pas être à la hauteur se trouve dans la notion même de mémorial qui va plus loin que ce que nous avons pu en dire.
La notion de mémorial est en effet très forte dans le judaïsme. Toutes les fêtes juives sont des mémoriaux : Pâque pour se souvenir de la sortie d’Egypte, Soukkoth pour rappeler la situation précaire du peuple qui devait dormir sous des huttes fragiles en comptant sur Dieu seulement, et Pentecôte en mémoire du don de la Loi sur le mont Sinaï. Et pour chaque fête il est demandé de faire mémoire de l’événement en question, et de le raconter à ses enfants et petits enfants. L’idée, c’est que cet événement dont on fait mémoire est non seulement fondateur, mais révèle aussi fondamentalement ce que Dieu peut faire pour nous aujourd’hui et qu’il peut faire encore et encore dans le futur pour nous.
Ainsi comme l’Eternel a libéré son peuple d’Egypte, il nous libère encore de tous nos esclavages, de nos épreuves, de nos doutes et nos aliénations pour nous mettre en mouvement dans une marche prophétique vers la terre promise de sa présence. Ainsi quand Jésus fait un geste fort et le conclue par « faites ceci en mémoire de moi », c’est comme s’il instaurait une nouvelle fête juive, ce n’est pas rien. Ce qu’il dit, c’est que ce qu’il est en train de faire, cela doit être une bonne nouvelle pour toutes les générations, bonne nouvelle qui doit être fondatrice de la vie de tous les chrétiens.
C’est pourquoi le geste de la communion est en fait à double sens, il nous invite à une mission infinie de donner, de nous sacrifier, et également, il nous dit que tout nous est donné par le Christ pour y parvenir. Et Jésus bien dit : « sans moi vous ne pouvez rien faire » (Jean 15:5). Nous ne pouvons vraiment accomplir notre mission de chrétien que si nous avons en nous-mêmes une source infinie de force, de grâce et d’amour pour y parvenir. Il nous est beaucoup demandé, mais en même temps, Jésus nous donne le carburant nécessaire. Cela est illustré par de nombreux passages, en particulier dans l’Evangile de Jean, ainsi celui du Cep et des sarments (Jean 15) : Jésus explique que nous sommes appelés à donner du fruit, mais que nous ne le pouvons qu’en restant branchés sur lui parce qu’il est la racine vitale et nourricière de notre existence.
Mettre le Christ en soi peut être compris de différentes manières. Soit que mentalement on mette en soi l’idée de l’amour de Dieu dont Jésus nous a témoigné. Sa mort en effet est une preuve d’amour inconditionnel. Il est mort pour aller au bout de sa mission, nous transmettre son message, et il l’a fait pour tous. Christ n’est pas mort seulement pour les justes, mais pour tous, pour les bons comme pour les méchants. C’est pourquoi il est essentiel que lors de nos saintes cènes nous sachions accueillir tout le monde, sans distinction. Parce que Jésus s’est donné pour tous, sans condition d’appartenance, d’être baptisé ou non, d’avoir été catéchisé ou non. C’est le summum de la grâce offerte à tous, et il faut que notre rite soit signe de cela. Ainsi, la communion nous rappelle que nous sommes infiniment et inconditionnellement aimés et accueillis.
Ensuite, celui qui est de tempérament mystique comprendra que l’essentiel d’avoir le Christ en soi pour pouvoir agir est une réalité qui peut se vivre de l’intérieur : certains ressentent le Christ comme une présence d’amour, de tendresse, et savent vivre remplis de cette présence divine qui les fortifie et les vivifie de l’intérieur, comme un feu intime qui les anime. Celui qui n’a pas cette dimension risque de manquer d’élan, mais le sens demeure : nourrir sa foi par la participation à la Cène.
La liturgie protestante témoigne également d’un souci d’accessibilité et de dialogue : la Cène est partagée dans la communion du peuple, et non réservée à une élite sacerdotale. Le culte protestant se caractérise par sa sobriété et sa centralité de la Parole, avec une prédication qui dure environ 15 à 20 minutes et une table de communion souvent discrète mais présente. Le culte dominical réunit une assemblée autour de la Parole et des sacrements, et la préparation du service implique la lecture biblique, le travail avec l’organiste, et la participation active des fidèles à travers chants et prières.
Le texte montre aussi que, dans les Églises protestantes, la Cène n’est pas un élément obligatoire du culte, mais un repas au cours duquel le Seigneur invite les chrétiens et s’offre à eux. Les fidèles réformés et luthériens pratiquent le partage du pain et du vin; le pain et le vin ne sont que signes, et en les célébrant, les fidèles proclament la mort du Christ et sa réconciliation du monde avec Dieu. En cercle, l’assemblée prend la Cène. Parole et sacrement ne s’opposent pas: avec la Cène, c’est la même Parole qui vit, mais en acte, en signe, en vie.
Pour les Protestants, la Cène peut être une source puissant de communion communautaire et individuelle, invitant chacun à vivre sa foi et à s’engager dans la vie de l’Église et du monde. Les différentes sensibilités doctrinales coexistent, sans effacer l’unité autour du Christ et de sa grâce. Le culte protestant exprime ainsi une théologie de la présence, de la foi, et de la mission, où la Parole et le Sacrement se nourrissent mutuellement pour former le corps du Christ.
- La Cène comme signe de présence du Christ et de grâce
- Les différences entre présence réelle et signe symbolique
- La liturgie protestante centrée sur la Parole et l’assemblée
- La dimension humaine et communautaire de la communion
- Histoire et diversité des pratiques selon les sensibilité protestantes
