La messe de minuit est bien plus qu’un simple divertissement de Noël : elle constitue un moment où se rencontrent la célébration religieuse, la beauté musicale, les souvenirs d’enfance, la convivialité familiale et le besoin de donner un sens particulier à la nuit du 24 décembre. Pour les croyants comme pour les pratiquants occasionnels, elle offre un temps de rassemblement, de contemplation et de communion.
Son caractère festif repose notamment sur les chants, les récits de la Nativité, les lumières, les processions et la participation collective. Pourtant, cette dimension sensible ne réduit pas la célébration à un spectacle : elle permet d’exprimer le mystère de l’Incarnation et de rendre accessible une expérience spirituelle à des personnes parfois éloignées de la pratique religieuse.
Une célébration située entre la nuit et la lumière
La Messe de Minuit, célébrée chaque année dans la nuit du 24 au 25 décembre, est un événement emblématique du christianisme. Elle marque la naissance de Jésus-Christ et invite les fidèles à méditer sur le mystère de l'Incarnation. À travers les siècles, cette célébration a acquis une importance spirituelle et culturelle particulière, devenant un moment incontournable pour les croyants du monde entier.
La Messe de Minuit est une tradition chrétienne qui remonte à près de 1500 ans et qui a lieu le 24 décembre, la veille de Noël. Elle a été instaurée par le pape Sixte III au IVe siècle pour célébrer la naissance du Christ, qui était fixée au 25 décembre, jour du solstice d’hiver et du début du rallongement des jours.
La Messe de Minuit symbolise la victoire de la lumière sur les ténèbres et de la vie sur la mort. L’heure symbolique de minuit revêt une grande signification. Elle représente la transition entre la nuit et le jour, les ténèbres et la lumière, symbolisant la venue du Christ, souvent appelé la "Lumière du monde" (Jean 8:12).
Le choix de l’heure « minuit » est hautement symbolique car il représente le moment de transition, la rupture entre la veille de Noël et le jour de Noël. C’est l’instant où l’attente de l’Avent s’achève et où l’espérance se réalise.

Des origines anciennes et une histoire liturgique complexe
Les premières célébrations de la Nativité
Les premières célébrations liturgiques de la Nativité remontent au IVe siècle. Après la reconnaissance officielle du christianisme par l'empereur Constantin, la naissance de Jésus fut fixée au 25 décembre, une date qui coïncidait avec des fêtes païennes telles que le Dies Natalis Solis Invicti (Jour de la naissance du Soleil invaincu).
La Bible rapporte que Jésus est né de nuit à Bethléem, alors que les bergers veillaient sur leurs troupeaux. Il a semblé naturel de célébrer cet événement au cœur de l’obscurité.
Bien que cette tradition ait été pratiquée dans le haut Moyen-Âge, l’origine exacte de la messe de Minuit reste incertaine. La Messe de Minuit est particulièrement associée à la basilique Sainte-Marie-Majeure à Rome. Dès le Ve siècle, une célébration nocturne y était organisée pour marquer la Nativité, mettant en avant le caractère sacré et mystérieux de cet événement.
Les trois messes de Noël
Au début, jusqu’à trois messes étaient célébrées, la nuit et le jour de Noël, chacune commémorant un aspect différent du mystère de l’Incarnation : la messe de la nuit (minuit), la messe de l’aurore et la messe du jour.
Le pape Grégoire Ier (VIe siècle) introduit la tradition de célébrer trois messes distinctes le jour de Noël :
- La Messe de Minuit, célébrée dans l’obscurité, symbolisant l’attente et l’arrivée de la lumière divine.
- La Messe de l’Aurore, rappelant la visite des bergers.
- La Messe du Jour, marquant la gloire de la Nativité et son annonce au monde entier.
Ces trois célébrations reflètent les différents aspects de l’Incarnation, soulignant son importance pour l’Église universelle. Au fil des siècles, deux autres célébrations ont été ajoutées à la messe de Minuit, appelées « messe de l’Aurore » et « messe du Jour ». Toutefois, ces deux célébrations ont presque disparu aujourd’hui, laissant seulement la messe de Minuit.
Dans les Trois Messes basses (1875), Alphonse Daudet met en scène Dom Balaguère, un curé si pressé de dévorer le festin de Noël qu'il se presse jusqu'à bâcler la dernière des trois messes de la soirée. Le cadre du conte peut sembler curieux au lecteur contemporain qui ignorerait que la tradition voulait qu'à l'époque on enchaînât trois messes basses (sans chants) à la suite dans la nuit du 24 au 25 décembre.
En certains endroits, ce rituel a perduré jusqu'au milieu du XXe siècle : Alain Cabantous, historien, professeur émérite à la Sorbonne et auteur avec François Walter de Noël, une si longue histoire (Payot, 2016), se souvient, « petit, dans les années 1950, d'avoir assisté aux trois messes de suite ».
Les raisons de cette triple messe étaient variées : les fidèles ne pouvaient rompre le jeûne qu'une fois la dernière messe terminée ; dans les paroisses rurales, se rendre trois fois à l'église en plein hiver pouvait se révéler compliqué. À chaque eucharistie, correspondait également un sens théologique précis : « La première désigne la temporalité de la naissance de Jésus, la seconde, sa traduction spirituelle - on vient adorer l’Enfant - et la troisième représente l’éternité du Fils de Dieu », explique l’historien.
Le déroulement liturgique : solennité, récit et participation
La messe de minuit suit le déroulement habituel de la liturgie catholique, mais elle est magnifiée par une atmosphère particulière et des rituels. Souvent précédée d’une veillée de prières et de chants, la célébration débute avec solennité et, dans certains endroits, par la procession d’une statue de l’Enfant-Jésus ou le chant de la « Calenda », une proclamation ancienne annonce la naissance du Christ dans l’histoire humaine.
Les lectures bibliques occupent une place centrale. Elles parlent des prophéties d’Isaïe et du récit de la Nativité, selon l’Évangile de saint Luc, qui narre entre autres, la naissance de Jésus dans une étable.
Le récit de la naissance de Jésus, tiré de l’Évangile selon Luc (2:1-14), est au cœur de la Messe de Minuit. Ce passage raconte l’arrivée de Marie et Joseph à Bethléem, la naissance de Jésus et l’annonce aux bergers. Sa lecture invite les fidèles à entrer dans la contemplation du mystère de Noël.
L’homélie du prêtre (ou du pape, lors de la messe retransmise depuis le Vatican) met l’accent sur l’humilité de Dieu qui se fait homme, de l’amour et le partage, le tout sous forme d’une invitation à l’émerveillement et à l’accueil de ce moment dans nos vies.
L’Enfant-Jésus et la crèche
Un des temps forts de la Messe de Minuit est l’adoration de l’Enfant-Jésus. Lors de la liturgie, une crèche est souvent placée près de l’autel, et une statue représentant l’Enfant-Jésus est mise en avant.
Ce geste invite les fidèles à méditer sur l’humilité de Dieu qui choisit de naître dans une étable, parmi les pauvres et les humbles.
Dans de nombreuses paroisses, la Messe de Minuit débute par une procession où la figurine de l’Enfant-Jésus est portée solennellement jusqu’à la crèche. Ce rituel symbolise l’accueil de Jésus dans le monde et dans le cœur des croyants.
Le chant et la musique : quand le sacré devient sensible
La messe de Minuit est marquée par des chants traditionnels célébrant la naissance du Christ. Parmi les cantiques les plus populaires :
- Douce nuit, sainte nuit : Chant universel évoquant la paix et le recueillement.
- Les anges dans nos campagnes : Un hymne joyeux rappelant l’annonce des anges aux bergers.
- Adeste Fideles : Un appel solennel à venir adorer le Sauveur.
Ces chants, souvent repris par l’assemblée, renforcent l’atmosphère de communion et de joie. La Messe de Minuit est devenue un lieu d’expression populaire, avec des chansons et des récits populaires y étant présentés.
La musique contribue ainsi à la dimension de divertissement de la célébration, à condition de comprendre ce terme dans un sens large : elle divertit parce qu’elle détourne momentanément les fidèles des préoccupations ordinaires, les rassemble et les rend attentifs à une expérience commune.
La Messe de minuit de Charpentier : entre réjouissance et tendresse
La plus connue des messes de Charpentier célèbre la Nativité avec une joie communicative, née des chants populaires dont elle s’inspire, une ferveur et une délicatesse de tous les instants.
De 1688 à 1698, Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) est maître de musique de l’église Saint-Louis des Jésuites, à Paris, aujourd’hui connue comme église Saint-Paul-Saint-Louis (rue Saint-Antoine, Paris IV). C’est vraisemblablement pour cette église que, vers 1694, il compose sa Messe de minuit, H. 9 (*), l’une des douze qu’il nous reste, sans doute la plus connue et assurément la plus enregistrée.
Des mélodies populaires dans la musique sacrée
Comme ses contemporains Sébastien de Brossard (1655-1730) et Guillaume Minoret (1650-1720) qui ont également composé des messes de Noël, Charpentier y intègre des mélodies de noëls traditionnels.
Ces mélodies populaires ont également nourri d’autres recueils de musique, instrumentale et pas seulement vocale, jusqu’au siècle suivant. On peut ainsi citer les noëls pour clavier, orgue ou clavecin, de Jean-François Dandrieu (1682-1738), Louis-Claude Daquin (1694-1772), Claude Balbastre (1724-1799) ou Michel Corrette (1707-1795).
Charpentier, qui laisse une bonne vingtaine d’œuvres consacrées à la Nativité, a composé Neuf Noëls instrumentaux, H. 531 et H. 534, qui reposent sur ce même principe : créer à partir d’un air populaire.
Le procédé n’est pas nouveau. Au Moyen Âge et à la Renaissance se pratiquait la technique dite de la messe parodie. On dénombre ainsi pas moins d’une quarantaine de messes durant toute la Renaissance construites sur la chanson L’Homme armé, signées, entre autres, Dufay, Ockeghem, Tinctoris, Josquin des Prés, La Rue, Palestrina…
Cet exemple rappelle, une fois encore, les échanges entre le savant et le populaire, entre le profane et le sacré, c’est-à-dire la perméabilité des genres.
Les noëls au fil de l’ordinaire de la messe
Charpentier a utilisé dix mélodies pour les cinq grandes parties de l’ordinaire de la messe selon le plan suivant :
| Partie de la messe | Mélodies utilisées |
|---|---|
| KYRIE | Joseph est bien marié ; Or nous dites, Marie ; Une jeune pucelle |
| GLORIA | Les bourgeois de Châtres ; Où s’en vont ces gais bergers |
| CREDO | Vous qui désirez sans fin ; Voici le jour solennel de Noël ; À la venue de Noël |
| Offertoire | Laissez paître vos bêtes |
| SANCTUS | Ô Dieu, que n’étais-je en vie |
| AGNUS DEI | À minuit fut fait un réveil |
Cela fait un total de onze et non dix. Pour l’Offertoire, Charpentier n’a rien composé mais a suggéré que l’orchestre joue Laissez paître vos bêtes.
Le recours à ces mélodies simples et joyeuses confère à cette œuvre un ton enjoué, presque naïf, et une douce lumière, en plein accord avec l’événement. Mais le compositeur fait aussi montre d’un grand raffinement d’écriture comme, par exemple dans le « Christe eleison » ou le « Credo » où triomphent de discrètes dissonances et l’imagination.
Cette Messe de minuit « à quatre voix, flûtes et violons pour Noël » requiert huit solistes vocaux (deux dessus (sopranos), deux hautes-contre (ténors légers), deux tailles (ténors) et deux basses), un chœur à quatre parties, c’est-à-dire distribué comme selon les mêmes tessitures que les solistes, un orchestre à cordes à quatre parties (dessus, hautes-contre, tailles et basses de violon), deux flûtes et une basse continue.
La question de savoir si les flûtes doivent être à bec ou traversières reste ouverte : les interprètes ont chacun leur réponse comme en témoignent les enregistrements. Pour la basse continue s’imposent l’orgue et une basse de viole.
Une écoute fondée sur la mémoire collective
Les airs (timbres) qui constituent la base mélodique de cette messe étaient évidemment ancrés dans la mémoire collective d’alors mais ont disparu de la nôtre. Aussi avant d’écouter la Messe de minuit de Charpentier n’est-il sans doute pas inutile de se les mettre dans l’oreille afin de pouvoir facilement les reconnaître.
Le premier « Kyrie eleison » est construit sur Joseph est bien marié. Puis l’adaptation par Charpentier dans sa Messe de minuit : Cette mélodie donne d’emblée un élan, une impulsion joyeuse à cette messe, célébration d’un heureux événement.
Après cette première section, Charpentier indique sur sa partition, comme il le fera à plusieurs reprises : « Icy l’orgue joue le mesme Noël ».
Le « Christe eleison » repose sur Or nous dites, Marie. Le second « Kyrie eleison » repose sur Une jeune pucelle.
Le « Laudamus te » repose sur Tous les bourgeois de Châtres. Le « Quoniam tu solus sanctus » repose sur Où s’en vont ces gais bergers.
Le « Deum de Deo » repose sur Vous qui désirez. Avant le « Crucifixus » Charpentier réclame : « faites icy un grand silence ». Le « Crucifixus » repose sur Voici le jour solennel de Noël.
Le « Et in Spiritum Sanctum » repose sur À la venue de Noël. Pour l’Offertoire, Laissez paître vos bêtes est joué par les instruments.
Le SANCTUS repose sur Ô Dieu, que n’étais-je en vie. L’AGNUS DEI repose sur À minuit fut fait un réveil.
MESSE DE MINUIT POUR NOËL - M. A. CHARPENTIER
Le « divertissement » : une expérience sensible plutôt qu’un spectacle
La messe de minuit n’est pas seulement un événement religieux ; c’est un phénomène culturel et spirituel qui unit les communautés. Rassemblant fidèles fervents et personnes simplement en quête de l’esprit de Noël, elle offre un moment de paix dans le tumulte des fêtes.
C’est la beauté intemporelle de la messe de minuit, un moment de grâce qui illumine la nuit la plus sainte de l’année…
Les églises décorées et illuminées, l’atmosphère solennelle et les chants créent une expérience profondément spirituelle et émouvante. Le spectacle visuel et sonore ne constitue donc pas une fin en lui-même : il accompagne le recueillement et oriente l’attention vers la naissance du Christ.
La Messe de Minuit n’a pas de caractère obligatoire pour les chrétiens catholiques et chacun est libre de participer ou non à cette célébration. Cependant, pour de nombreux fidèles, la messe de Minuit est un moment de profonde spiritualité et de célébration de la naissance du Christ, qui reste l’un des événements les plus importants de l’année pour les chrétiens du monde entier.
Une tradition qui rassemble les pratiquants et les « fidèles d’un soir »
Chaque année, Bernard a besoin de son « arrêt sur image », comme il dit. Pour ce haut diplomate parisien de 55 ans, Noël représente bien plus qu'une vaine débauche de consommation, un simple prétexte festif pour s'attabler avec ses proches : « J'ai l'habitude d'assister à la messe de minuit à la paroisse Saint-Sulpice, à Paris.
Ce lieu me fascine. Je guette surtout l'instant magique où l'église se vide, et où je peux partager une tasse de chocolat chaud avec quelques paroissiens, en toute intimité. C'est une façon de prolonger la messe, de ne pas quitter trop vite cette ambiance. »
Comme tant d'autres, Bernard est loin d'être un pratiquant assidu. Mais Noël reste pour lui un socle indispensable, le dernier lien, ténu, épisodique, avec la foi de son enfance.
« J'ai besoin de faire le bilan de l'année écoulée, de me recueillir, de penser plus intensément aux autres », plaide ce fidèle d'un soir, pour qui vivre Noël de cette façon n'a rien d'un rituel individualiste : « En partageant un moment fort au milieu d'une foule, de manière anonyme, je me sens appartenir à une grande famille. »
Une communion recherchée
Pour d'autres raisons que le « manque de temps » de Bernard, Dominique, 25 ans, journaliste dans l'audiovisuel, a pris des distances avec la religion « culpabilisante » vécue dans sa jeunesse. « Aujourd'hui, je préfère cultiver mon rapport à Dieu en étant attentive aux autres, plutôt que de me donner bonne conscience en allant à la messe, résume-t-elle. J'ai toujours la foi ! »
Ainsi, Noël, reste, de son propre aveu, « une rencontre annuelle avec le Seigneur, de vraies retrouvailles à ne pas manquer ».
Elle dit attendre avec impatience « ce temps de communion », où « des gens qui ne se connaissent pas se retrouvent autour d'un même désir : chanter et parler à Dieu d'une seule voix ».
La famille et la tradition
Pour d'autres, la messe de minuit est aussi l'occasion - trop rare - de sacrifier en famille à une tradition qui a le mérite de rassembler : « Avec mes trois frères et soeurs et mes parents, nous y assistons pour passer un moment à part, pour être ensemble, même si c'est trop long et qu'on aurait parfois préféré rester au chaud, dans un canapé ! », rougit Chloé, 25 ans.
Deborah, quinquagénaire d'originaire irlandaise installée en Bourgogne, le confesse, elle aussi : « Si j'ai perdu la ferveur de mon enfance, c'est surtout par paresse ».
Pas toujours facile, à vrai dire, de s'armer de courage le dimanche matin, quand votre paroisse s'étend sur 27 clochers ! « Les célébrations se déroulent parfois très loin, et c'est le seul jour où mon mari peut dormir », glisse-t-elle.
Mais pour Deborah, comme pour Chloé ou Dominique, Noël, c'est sacré ! « L'an dernier, nous n'avons pas pu assister à la messe de minuit à cause d'une tempête de neige. Je l'ai regretté. Pour moi, ce n'était pas un "vrai" Noël, il a manqué quelque chose. »
Une mémoire familiale et intergénérationnelle
Ce petit « quelque chose », chacun l'envisage à sa manière, selon sa culture, son histoire. Beaucoup voient dans la célébration de Noël l'un des derniers lieux susceptible de « rassembler les générations », comme Élisabeth, Grenobloise de 53 ans.
« Généralement, dit-elle, mes trois filles m'accompagnent à la messe de Noël, avec leurs grands-parents. Éloignées de l'Église, elles partagent cependant les valeurs universelles d'amour, d'attention aux autres. Noël fait partie de toute construction humaine. »
La Messe de Minuit est souvent l’occasion pour les familles de se réunir et de partager un moment de foi et de recueillement. Dans certaines cultures, elle est suivie d’un repas festif, comme le réveillon de Noël, renforçant les liens familiaux et communautaires.
Malgré la baisse de la pratique religieuse chez les Français, ils restent, à l'évidence, très attachés au rituel de la Nativité. Simple tradition culturelle ou désir inavoué de renouer avec une foi endormie ?
Les souvenirs d’enfance
« Cet enracinement est sans doute à rattacher à un fond anthropologique sous-jacent : les gens cherchent à se retrouver au moment de l'année où les nuits sont les plus noires dans l'hémisphère Nord », avance le P. Nicolas de Brémond d'Ars, chercheur associé à l'École des hautes études en sciences sociales.
Par ailleurs, Noël « mobilise nos souvenirs d'enfance » et permet de retisser le fil de la « mémoire familiale », ajoute-t-il.
Quant à l'attente spirituelle, elle est indéniable, mais « on ne peut pas dire de quelle nature elle est », souligne le chercheur. Une certitude : tous, croyants ou pas, ont besoin de « marquer les grands déterminants de la vie humaine : l'amour, la naissance, la mort ».
Noël, tout comme la célébration des mariages, funérailles ou baptêmes, demeure un jalon privilégié, y compris chez les non pratiquants. Et si cette fête ne cesse d'inspirer, d'attendrir, c'est sans doute aussi grâce à la figure de Marie, qui, dit-il, incarne « l'humanité à elle seule ».
Une célébration ouverte à ceux qui sont éloignés de l’Église
Dans un monde souvent divisé, la Messe de Minuit offre un moment d’unité, où les fidèles se rassemblent pour célébrer un message universel de paix et d’amour.
De nombreuses églises accueillent lors de la Messe de Minuit des personnes qui ne participent pas régulièrement à la vie paroissiale. Cet événement devient ainsi une occasion de redécouverte de la foi pour certains, ou un moment de contemplation pour d’autres, qu’ils soient croyants ou simplement attirés par la beauté des rites.
Pour l'Église, l'enjeu est donc d'accueillir au mieux la foule de ces fidèles d'un soir, avec leurs attentes diffuses, mais réelles.
La plupart des paroisses renforcent le nombre et la diversité des célébrations en soignant la liturgie et la beauté des chants, afin de les rendre vivantes et accessibles. Des rencontres, avec boissons chaudes et confiseries, sont parfois proposées à l'issue de la messe, dans un souci de convivialité.
Cependant, « il ne suffit pas d'offrir un chocolat chaud pour dire qu'on accueille », relève le P. de Brémond d'Ars. Il s'agit bien d'aller au-devant des fidèles occasionnels pour les associer à la communauté paroissiale, ne serait-ce qu'un instant.
La question d’une foi « à la carte »
« Je sais que je peux donner l'impression de vivre ma foi à la carte, reconnaît Dominique. Chaque fois que je sors de la messe de Noël, je m'interroge. N'aurais-je pas tout à gagner à pratiquer davantage ?
C'est comme lorsqu'on revient d'un voyage inoubliable : le quotidien reprend ses droits, même si on se promet de retenter l'aventure ».
Chez les protestants, le constat est identique : « Les célébrations sont des moments clés pour que certains, éloignés de l'Église, puissent reprendre contact, se laisser séduire par un aspect plus émotionnel et osent ensuite aller plus loin dans un accompagnement individuel », témoigne Gérald Machabert, pasteur du temple luthérien d'Audincourt (Doubs).
Un signe de solidarité au-delà de l’église
Signe des temps : depuis plusieurs années, la « lumière de Bethléem », que distribuent les Scouts et Guides de France dans les paroisses à l'occasion des fêtes, rencontre un accueil très favorable, bien au-delà des parvis : maisons de retraite, hôpitaux, prisons, écoles.
« C'est un signe concret de Noël, un symbole de solidarité qui parle au plus grand nombre », observe le pasteur.
La messe de minuit peut ainsi être comprise comme un événement qui dépasse le cadre strict du bâtiment religieux. La lumière, les chants et les gestes associés à la célébration deviennent des signes partageables, capables de toucher des personnes ayant des rapports très différents à la foi.
Les formes de la Messe de Minuit à travers le monde
En France
En France, la Messe de Minuit est une tradition profondément ancrée, notamment dans les régions catholiques comme la Bretagne, la Provence ou l’Alsace. Dans ces régions, la célébration s’accompagne souvent de chants régionaux et de bénédictions des crèches.
24 décembre 2008: Un père avec son enfant écoute la messe de Noël pour les enfants à l'église Notre Dame-Saint Vincent, à Lyon (photo Dargent/Ciric).
En Europe de l’Est
En Europe de l’Est, les célébrations orthodoxes de Noël, bien que souvent célébrées le 7 janvier, incluent également des offices nocturnes mettant l’accent sur l’Incarnation.
À Bethléem
La Messe de Minuit à Bethléem, dans l’église de la Nativité, est particulièrement emblématique. Célébrée en présence de nombreux pèlerins, elle rappelle le lieu exact où, selon la tradition, Jésus est né.
En Amérique latine
En Amérique latine, la Messe de Minuit, appelée Misa de Gallo (« Messe du coq »), est un moment festif et coloré. Elle est souvent suivie de grandes célébrations communautaires, avec des danses, des repas et des échanges de cadeaux.
Écouter la Messe de minuit de Charpentier
Pour écouter la messe dans son intégralité, voici deux versions recommandables, de style assez différent.
- Ensemble Correspondances, Sébastien Daucé (direction). Harmonia Mundi. 2023 (plages 7 à 12).
- Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski (direction). Archiv Produktion. 1997 (plages 12 à 18).
À voir : Les Arts Florissants, William Christie (direction). Concert à l’Abbaye royale de Fontevraud (Pays de la Loire) le 11 décembre 2022.
Kyrie eleison 2’03 ; Noël sur les instruments « Joseph est bien marié » H. 534/3 3′ 35 ; Christe eleison 4′ 41 ; Noël sur les instruments « Or nous dites Marie » H. 534/4 6′ 58 ; Kyrie eleison 8′ 34 ; Noël sur les instruments « Une jeune pucelle » H. 534/6 10’18 ; Gloria 15:20 ; Credo 26′ 27 ; Noël sur les instruments « Laissez paître vos bêtes » H. 531/2 28′ ; Sanctus 30′ 36 ; Agnus Dei.
The Constellation Choir and Orchestra, John Eliot Gardiner (direction). Concert à la Chapelle Royale du Château de Versailles le 15 mars 2024. Commence à 34′ 12.
(*) Le H est l’initiale du nom de Hugh Wiley Hitchcock (1923-2007), musicologue américain qui a établi le catalogue de l’œuvre de Charpentier (Les Œuvres de Marc-Antoine Charpentier, Catalogue raisonné, Paris, Picard, 1982) qui compte quelque 550 entrées.