La Femme changée en bûche est un roman de Marie NDiaye publié en 1989. La narratrice, une jeune femme d’une vingtaine d’années, brûle son bébé dans son berceau pour punir son mari qui la trompe, puis se tourne vers le Diable, dont elle avait autrefois reçu la promesse d’une aide.
Son retour dans l’antre infernal ne se déroule toutefois pas comme prévu : le lieu autrefois associé au luxe, aux flammes et à la splendeur est désormais marqué par le désordre, la négligence, la lassitude et l’oubli des rites anciens. Rejetée par le Diable, la narratrice revient sur Terre, où elle retrouve son amie Valérie, son nouveau fiancé Stéphane Ventru et une compagnie de personnages excentriques, avant d’être entraînée dans de nouvelles aventures.
Une intrigue entre crime, magie et retour sur Terre
Le Diable m’avait, autrefois, promis son aide. L’heure venue, j’allai le trouver, ayant puni mon mari d’une terrible façon, et définitivement perdue pour le monde. Mais la demeure du Diable avait bien changé.
La narratrice accomplit son crime avec l’aide d’un talisman envoyé par le Diable. Elle avait déjà eu des accointances avec lui et avait autrefois fait quelque chose en sa compagnie pour aider son mari, lequel aurait mieux fait de s’en souvenir et de lui être reconnaissant et fidèle.
Une fois ses vaisseaux brûlés, ou plutôt son bébé, elle n’a plus qu’à retourner vivre dans l’antre infernal, séjour dont elle garde le souvenir d’un endroit délicieux, fait de luxe, de flammes et de rouge, de noir et d’or. Elle y découvre pourtant un univers en pleine déconfiture : les murs pèlent, les secrétaires blondes, quoique éternelles, sont tapées et leur lubricité misérable.
Le désordre, la négligence y régnaient à présent, ainsi qu’une étrange désolation, une incompréhensible lassitude, l’oubli des rites les plus anciens. Pour finir, comble d’indignité, on la vire.
Plus rien à faire pour cette Eurydice sans Orphée qu’à revenir sur terre, où à défaut de son mari elle retrouvera son amie Valérie, triomphante, flirteuse et futile, une vraie fille de vingt ans, la douce et bobonne Esmée pour qui le mari la trompe, son nouveau fiancé Stéphane Ventru, d’autres personnages et toute une compagnie d’hurluberlus.
Une fable tragique sur un ton comique
Le roman développe une histoire abracadabrante et magique, dans laquelle le crime, la sorcellerie et les relations conjugales se mêlent à des situations burlesques. La narratrice est entraînée dans de nouvelles aventures, tragiques par le fond, cocasses par le ton.
Ces aventures comprennent notamment un coup de bouteille de gin sur la tête et un repas de noces dévoré avant la cérémonie par un futur beau-père boulimique. Un roman tout en fantaisie, en somme ; et il n’y a pas un paragraphe qui ne vous apporte sa surprise, son sourire.
Le style ? Un écrivain très moderne, en pleine possession de toutes ses grammaires. Il y a aussi des naïvetés calculées, des déplacements de mots qui, ajoutés aux détails de l’intrigue, la sorcellerie passée vingtième siècle, les gris-gris, les fringues frimeuses, et le diable typé Baron-Samedi, me font irrésistiblement penser à une embrouille comique africaine comme les racontait si bien le cher et feu Tohicaya U Tam’si.
La Femme changée en bûche est un texte à la fois clair et complexe : imaginez ces cercles qu’ont les opticiens, couverts de points multicolores. D’abord on n’y discerne rien, puis suivant que l’on est daltonien ou pas, que l’on chausse telle ou telle paire de lunettes, on y voit apparaître des chiffres, ce ne sont pas pour tous les mêmes.
Une métaphore de la création littéraire
Quand on mange avec le diable, dit le proverbe, il faut avoir une grande fourchette. Quand on se livre corps et biens aux démons de la littérature, ajoute Marie NDiaye, la moindre faute peut vous ôter la protection du diable et vous changer en bûche. Mais, malgré ce risque fatal, rien ne vaut la descente aux enfers.
Qu’il s’agisse en première lecture d’une fable et que cette fable développe une longue métaphore de la création littéraire en général et de celle de Marie NDiaye en particulier, cela ne fait aucun doute. La Femme changée en bûche est un roman de l’innocence littéraire perdue.
Marie NDiaye a publié son premier livre, Quant au riche avenir, il y a quatre ans. C’était alors une toute jeune fille, une lycéenne, et son livre a été accueilli avec un intérêt et une chaleur qui devaient peut-être moins à ses qualités littéraires - pourtant éclatantes - qu’à l’extrême jeunesse de son auteur, à la profusion de promesses qu’offrait un talent si précoce et déjà si séduisant.
Marie NDiaye n’avait déjà plus de gage à donner sur son savoir-écrire et sur son savoir-faire. On la savait magnifiquement dotée des talents littéraires que tant de romanciers s’échinent en vain à acquérir dans la besogne.
La seule crainte qu’on pouvait en avoir était qu’elle se laissât étouffer par l’abondance de sa fortune ; bref, qu’elle n’ait pas l’intelligence de ses dons et qu’elle se balade en littérature comme dans le jardin d’Eden. Nous voilà rassurés.
La jeunesse, l’angoisse et le dépassement de soi
« Cependant je comprenais bien qu’on était à même d’exiger de moi beaucoup plus qu’autrefois où mes fautes et mes petites prétentions étaient excusées par ma jeunesse qui en réalité masquait tout, les minuscules indignités et les gros artifices, et les terribles manifestations d’orgueil… »
Cette réflexion apparaît à propos des méfaits que le Diable pourrait exiger de la narratrice. Elle prend une résonance particulière lorsqu’on se rappelle que le premier roman de Marie NDiaye fut publié quand elle avait dix-huit ans, et le second à dix-neuf ans.
« Tant d’angoisse m’étreignait ! Me faisant suer, à mesure que le temps s’écoulait. Si vingt ans me paraissait un âge avancé, c’est parce que j’avais la conviction, ayant accompli déjà beaucoup, que je mourrai, bientôt, ayant accompli beaucoup, ne pouvant davantage. »
C’est une angoisse peu courante que celle du jeune écrivain coincé au seuil de l’enfance, par le succès déjà obtenu et, plus noblement, par l’obligation intime de se dépasser soi-même. À partir de là, on peut tout interpréter, tout comprendre.
Après un silence de presque trois ans, Marie NDiaye, auteur chevronné de vingt-deux ans, a vaincu l’horrible blocage en l’enfourchant comme cheval de bataille. Elle en a fait ce livre amusant, difficile, complètement personnel, jamais gratuit.
Une œuvre singulière dans le parcours de Marie NDiaye
Marie NDiaye, née à Pithiviers, est nourrie de thèmes latins, comme en témoignait son premier roman. Elle pourrait s’amuser dans la ligne de La Princesse de Clèves, mais elle a plusieurs cordes à son arc.
La Femme changée en bûche paraît ainsi à la fois comme une œuvre de fantaisie, une fable infernale et une réflexion sur l’écriture. Les détails de l’intrigue, la sorcellerie transposée au vingtième siècle, les gris-gris, les vêtements voyants et la figure du Diable typé Baron-Samedi composent un univers personnel, étrange et comique.
Informations bibliographiques
| Élément | Information |
|---|---|
| Auteure | Marie NDiaye |
| Titre | La Femme changée en bûche |
| Publication | 1989 |
| Genre | Roman |
| EAN13 | 9782707312853 |
| Reliure | Broché |
| Pages | 156 |
| Dimensions | Hauteur: 18.0 cm / Largeur 14.0 cm |
| Épaisseur | 1.4 cm |
| Poids | 176 g |
| ISBN PDF | 9782707358370 |
| ISBN ePub | 9782707358363 |
Place du roman dans l’œuvre de Marie NDiaye
- Quant au riche avenir, 1985
- La Femme changée en bûche, 1989
- En famille, 1991
- Un temps de saison, 1994
- La Sorcière, 1996
- Hilda, 1999
- Rosie Carpe, 2001
- Papa doit manger, 2003
- Les Serpents, 2004
- Tous mes amis, 2004
Le roman figure également parmi les livres numériques de Marie NDiaye, aux côtés de En famille, Hilda, La Sorcière, Les Serpents, Papa doit manger, Quant au riche avenir, Rosie Carpe, Tous mes amis et Un temps de saison.
