Entre le début du XVe siècle et la fin du XVIIIe siècle, la chasse aux sorcières a donné lieu à 100 000 à 120 000 procès, dont près de 80 % des personnes accusées étaient des femmes. Entre 30 000 et 50 000 d’entre elles finiront sur le bûcher.
La sorcière évoque peut-être pour vous un rire sardonique, poussé par une vieille femme hideuse issue d’un corps jeune et beau. Ce stéréotype qui perdure encore aujourd’hui nous vient de la méchante belle-mère de Walt Disney (1901-1966) dans Blanche-Neige et les Sept Nains (1937). Mais ce rôle d’antagoniste fictionnel, que l’on aime détester, cache une réalité bien plus dramatique.
Une persécution née de la peur et de la misogynie
Dénoncée avec force à l’heure actuelle, une forme de haine du féminin sévit depuis des siècles. Elle a culminé avec les chasses aux sorcières des XVIe-XVIIe siècles. Au cours des siècles, l’Eglise impose l’idée que le démon est partout.
Selon elle, les femmes en sont la proie la plus facile, car faibles et par essence pécheresses. De là à faire d’elles de dangereuses sorcières, il n’y a qu’un pas. Comment expliquer l’acharnement politique et religieux qui a conduit des dizaines de milliers d’entre elles au bûcher ?
Cette misogynie vient du fait que les femmes commencent à prendre de l’importance dans la société. Ainsi, la sœur de François Ier, Marguerite de Navarre, accède-t-elle à la célébrité en tant qu’écrivaine.
Au temps de Catherine de Médicis, des centaines de jeunes femmes arrivent à la cour, qui était jusque-là extrêmement masculine. Les possibilités d’ascension sociale féminine se développent. Certaines savent lire et écrire, et représentent un danger pour la société patriarcale.
Face à cette menace, la réponse masculine a été de « resserrer la vis ». Il s'agit, pour les « chefs de meute » masculins dont la puissance se mesure à la cruauté qu'ils déploient, d'anéantir l'hérésie féminine suprême, rivale du système d'autorité virile sacrée.

La sorcière, bouc émissaire des crises européennes
Aux XIVe et XVe siècles, l'Europe est affligée de calamités : conflits religieux (le schisme au sein de l’Église), guerres (guerre de Cent Ans), maladies (peste noire), … L'époque est propice à l'apparition de nouveaux boucs-émissaires, des ennemis dont l'élimination fournirait à la communauté une impression de contrôle sur son malheur.
Après l'éradication des cathares et des vaudois pour le crime d'hérésie, le clergé va inventer une « forme spéciale d'hérésie » : la sorcellerie. Le 5 décembre 1484, le pape Innocent VIII (1432-1492) promulgue « une bulle pontificale, Summis desiderantes affectibus, qui reconnaît la réalité des pratiques magiques et ordonne la poursuite de ceux et celles qui s'y adonnent », écrit Céline du Chéné dans Les sorcières : une histoire de femmes (Michel Lafon Poche, 2022).
On imagine alors les sorcières comme appartenant à une secte démoniaque, secrète et ayant lieu la nuit. « Ses membres se retrouveraient lors de réunions vouées à l'adoration du diable appelées sabbats », indique Maxime Gelly-Perbellini, doctorant en histoire médiévale travaillant sur la répression de la sorcellerie à la fin du Moyen-Âge.
« En réalité, le sabbat est un pur produit intellectuel, forgé par l'élite cléricale de l'époque ». Le plus ancien texte connu traitant du sabbat date de 1430 et est dû au chroniqueur lucernois Hans Fründ (vers 1400-1468), où il décrit les activités des sorcières.
On peut ainsi lire dans l'ouvrage de Céline du Chéné qu'elles sont « accus(ées) de copuler avec le diable, de porter sa marque sur le corps, de danser de façon obscène, d'y tuer des nouveau-nés […], de confectionner une cuisine diabolique avec ces restes d'enfants pour composer des onguents épouvantables ».
Face à de telles horreurs supposées, la répression va être féroce. Et pour guider les inquisiteurs, des manuels sont largement diffusés, dont le plus célèbre : le Malleus Maleficarum, ou « Marteau des sorcières » (1486-1487).
Le Malleus Maleficarum et l’invention d’un péril féminin
Le discours des inquisiteurs y est marqué d'une profonde misogynie, de telle sorte que le péril de la sorcellerie est associé avant tout à celui de la sorcière : « la perfidie [de sorcellerie] se trouve plus souvent chez les femmes que chez les hommes […] : parce qu'elles sont déficientes dans leur force d'âme et de corps ».
Les victimes ne correspondent pourtant pas nécessairement à l’image de la magicienne ou de l’adoratrice de Satan. Ce ne furent donc pas - comme on l'a cru pendant des siècles - les magiciennes, les fournisseuses de potions magiques, les adoratrices de Satan, les protagonistes de sabbats ou, comme c'est probable, les femmes expertes d'herbes et de médicaments qui exerçaient la médecine populaire, et les sages-femmes, qui furent l'objet des craintes de l'Eglise.
Ce ne sont pas de ces femmes-là qu'a eu peur l'Eglise entre le seizième et le dix-huitième siècle. Les femmes pauvres, les paysannes, étaient souvent prises pour cibles, mais en réalité toutes les femmes étaient menacées.
Un procès souvent joué d’avance
Le procès de sorcellerie débutait avec l'accusation à proprement parler. Vous deveniez une sorcière à partir du moment où vous étiez accusée de l'être.
Muni de son exemplaire du Malleus Maleficarum, l'interrogateur pouvait alors passer aux questions. La présumée sorcière « essayait d'échapper à la torture et de répondre aux attentes de son interrogateur, qui ne retenait que ce qui pouvait alimenter l'accusation […] Alors elle nourrissait ses aveux de détails réalistes issus de son environnement et des croyances traditionnelles et, souvent, s'enfermait », pointe le professeur d'histoire médiévale Ludovic Viallet dans La grande chasse aux sorcières : histoire d'une répression (XVe-XVIIIe siècle) (Armand Colin, 2022).
Le scribe aggravait alors son cas rendant ses paroles plus vraisemblables et sous la forme d'un dialogue - plus réaliste. Pour confirmer le « diagnostic », il ne restait plus qu'à trouver la marque laissée par le diable.
Comme l'explique Ludovic Viallet dans son ouvrage, « on repérait la marque en piquant certains endroits du corps en quête d'une insensibilité dénonciatrice ». Le bûcher pouvait alors être dressé sur la place du village.
Face à ce terrible constat, Ludovic Viallet conclut son livre par ces mots : « non, décidément, ce ne sont pas les sorcières qui sont dangereuses, mais bien les chasseurs ».

Les chiffres et la question de l’Inquisition
Entre 1424 et 1782, il y eut, en Europe occidentale, 40.000 bûchers dressés pour brûler ceux qui avaient été reconnus coupables de sorcellerie. Ou plutôt celles : 80 % étaient des femmes et des enfants.
L'invention de la sorcière est à l'origine d'une chasse qui aura duré près de trois siècles et demi, depuis le début du XVe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. Durant cette période ont lieu 100 000 à 120 000 procès, dont près de 80 % des personnes accusées sont des femmes.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Période de la chasse aux sorcières | Du début du XVe siècle à la fin du XVIIIe siècle |
| Procès | 100 000 à 120 000 |
| Part des femmes parmi les accusés | Près de 80 % |
| Personnes exécutées sur le bûcher | Entre 30 000 et 50 000 |
| Bûchers en Europe occidentale entre 1424 et 1782 | 40.000 |
Les explications actuelles, invérifiables, de ces chasses aux sorcières - responsabilité de l'absolutisme, petit âge glaciaire… - sont remises en cause par Robert Muchembled, écrivain et universitaire, qui propose une interprétation novatrice de cette énigme, laquelle se fonde notamment sur la haine obsidionale du genre féminin.
La lutte aux sorcières, les bûchers, la violence contre des femmes innocentes - qui a eu lieu et qui a certainement été sanglante - a bien eu lieu, mais surtout au Moyen-Age et non pas dans les siècles suivants, ceux de l'Inquisition, qui ont été l'objet d'une étude de la commission vaticane.
Et il y a peu de documentation sur le Moyen-Age. Ou peut-être les données n'ont-elles pas été suffisamment étudiées. Quoi qu'il en soit, elles sont moins claires que celles des siècles qui suivirent et qui révèlent d'autres peurs, d'autres luttes, d'autres discriminations.
Les plus récentes études du Vatican rapportent aujourd’hui toutefois d’autres chiffres et d’autres jugements. La Commission historique théologique instituée pour le jubilé, dont les résultats ont été rendus publics en 2004, a démystifié chiffres à la clé la « légende noire » qui avait entouré pendant des siècles l’Inquisition, le tribunal ecclésiastique voulu par Paul III.
Seulement quatre ans auparavant, à l’occasion du jubilé, Jean-Paul II avait demandé solennellement pardon pour les péchés commis par l’Eglise mais les experts, qui entre temps étaient au travail, ont fait savoir que les données sur les actions de l’Inquisition n’étaient pas celles que l’on croyait, que la chasse aux sorcières ne correspondait pas aux chiffres qui avaient été publiés pendant des siècles.
Il est vrai qu’au cours de ces années, il y eu des dizaines de milliers de procès, mais 1,8 pour cent uniquement se conclut par le bûcher, et les recours à la torture ne furent pas si fréquents. Un exemple : sur 125.000 procès de l’Inquisition espagnole, 59 uniquement débouchèrent sur la condamnation au bûcher.
L’Inquisition portugaise a brûlé 4 personnes et celle italienne 36. Dans l’ensemble, le nombre de bûchers n’ont pas dépassé la centaine.
Les femmes que l’Église voulait contrôler
Ce ne furent donc pas - comme on l'a cru pendant des siècles - les magiciennes, les fournisseuses de potions magiques, les adoratrices de Satan, les protagonistes de sabbats ou, comme c'est probable, les femmes expertes d'herbes et de médicaments qui exerçaient la médecine populaire, et les sages-femmes, qui furent l'objet des craintes de l'Eglise.
La lutte contre la sorcellerie ne résume donc pas l’ensemble des rapports entre l’Église et les femmes. A l’époque moderne, c’est-à-dire au seizième au dix-huitième siècle - dit-il - les sorcières, les bûchers ont été des épisodes isolés et périphériques. Les préoccupations de l’Eglise étaient alors toutes autres.
L’Inquisition était un organe « rationaliste, prudent, modéré ». Bien loin donc, de l’image qui en a été donnée au cours des siècles, et elle ne se préoccupait pas de quelques figures marginales de femmes mais « de la réforme protestante qui se répandait en Europe et conquérait de grands pays ».
Elle était donc surtout engagée dans la lutte contre l’hérésie. Et elle était attentive et préoccupée à limiter le phénomène de la sainteté maniérée, des mystiques, du pouvoir des monastères, de la liberté d’expression amplement exercée par les femmes qui confinait avec l’hérésie et pouvait empiéter sur l’hérésie.
Le tribunal ecclésiastique s’engagea donc non pas contre des femmes du peuple expertes d’herbes ou ayant mauvais caractère, mais « contre le charisme féminin qui influençait fortement la société, l’église et la politique ».
« Je n’utiliserais par le terme "peur" - affirme Alejandro Cifres - mais plutôt "domination". L’Eglise, au cours de ces années, pensait tout contrôler, elle avait une confiance excessive en elle et se méfiait de ceux qui avaient du pouvoir.
Les femmes avaient le pouvoir, les couvents l’exerçaient, les religieuses étaient nombreuses et étaient protagonistes. C’est pour cela qu’il fallait les freiner ».

Les saintes vivantes, prophétesses et femmes de pouvoir
La peur des femmes - ou la domination de l’Eglise à leur égard - fut ample et sérieuse au début de l’ère moderne. La scène de ces siècles est peuplée de protagonistes peu connues que l’on commence à découvrir et à étudier depuis quelques années seulement.
Le tribunal ecclésiastique accusa surtout « les fausses saintes, les femmes porteuses de prophéties et de nouvelles valeurs - confirme Gabriella Zarri, historienne, auteure de la recherche Les saintes vivantes - des femmes qui jouissaient d’un prestige religieux et politique, jugées capables d’événements miraculeux et bénéficiant d’un grand suivi populaire ».
Nous les retrouvons, racontées avec soin et attention, dans le texte Femmes et Inquisition, l’ouvrage rédigé par Marina Caffiero et Alessia Lirosi. Et elles sont si nombreuses, elles ont une mentalité si flexible et élastique, allant jusqu’à la transgression ouverte et répétée que, écrit Marina Caffiero, « les archives de la répression sont aussi celles qui témoignent de la liberté. La force plus que la faiblesse des femmes ».
On se perd dans les centaines d’histoires, de biographies, de narrations. Mais le cadre général se délimite avec suffisamment de clarté.
Au seizième siècle, les saintes vivantes ou les « bienheureuses du prince » ou les saintes de cour qui, dans l’Italie du centre et du nord, confèrent à travers leur charisme un prestige aux régnants. Elles interviennent ensuite avec force dans le domaine politique et déterminent les décisions du pouvoir.
La contre-réforme les emporte, le modèle des hiérarchies ecclésiastiques n’admet pas de charismes ni de prophéties, elles les associent à la faiblesse naturelle des femmes, les regardent avec méfiance et, surtout, les contrôlent dans les cloîtres où la religiosité féminine et sa transgression est soumise aux règles rigides exercées par les confesseurs.
Qui veulent tout contrôler mais qui n’y arrivent pas. Ils ne réussissent pas, par exemple, à surveiller l’écriture dans laquelle - raconte Marina Caffiero - demeure forte l’aspiration au prestige et au pouvoir ainsi qu’un modèle de sainteté entièrement féminin qui, au dix-septième siècle également, réussit à trouver la voie pour s’imposer.
Écriture, prophétisme et liberté religieuse
« L’Esprit prophétique dépasse les murs du couvent », explique l’historienne et les visionnaires et les prophétesses continuent de s’affirmer « comme figures de la vénération locale, du pèlerinage populaire, de dévotion également de la part de religieux ».
Elles gagnent dont une fois de plus de l’autorité et du pouvoir. Encore des histoires méconnues et fascinantes, de nobles et filles du peuple, qui proposent leur idée de sainteté, qui affirment des dons prophétiques et des pouvoirs charismatiques.
Que l’Eglise les craigne et veuille quoi qu’il en soit les contrôler et les réduire au silence. Qu’au moment où l’hérésie de Luther se répand, elles puissent être considérées comme dangereuses pour la hiérarchie et usurpatrices du sacré masculin est plus qu’évident.
Ce qui est moins évident est la résistance qui continue dans les siècles, l’opiniâtreté avec laquelle la transgression d’une religiosité et d’un charisme féminin se repropose.
« A la fin du dix-septième siècle, le prophétisme - affirme encore Marina Caffiero - est la voie obligée de l’expression religieuse des femmes, étant donné l’exclusion du sacerdoce et de la parole publique et officielle ».
Il résiste également au siècle des lumières, au rationalisme du dix-huitième siècle qui met en scène, dans le théâtre où, depuis des siècles se déroule la lutte entre charisme et hiérarchie, de nouvelles protagonistes.
Ce sont les convulsionnaires, les femmes qui, à travers le langage du corps, une fois de plus, veulent influencer les choix et prétendent orienter la vie et les valeurs. Ce sont elles qui cherchent à freiner le retard de l’Eglise face à la modernité.
De la sorcière historique à la sorcière imaginaire
A Halloween, on a envie d'avoir peur. Et parmi les figures horrifiques, difficile d'échapper à celle de la sorcière. Vieille et grimaçante ou au contraire jeune et envoûtante, elle ne cherche qu'à nous tromper pour mieux nous ensorceler.
Du moins, c'est ce qu'on lit dans les contes de fées. Mais qu'en est-il réellement ? Qui étaient ces femmes éliminées par milliers sur les bûchers ? Au lieu de craindre la sorcière, vous feriez mieux de vous préoccuper de ses chasseurs.
La première représentation connue de sorcières provient du poème Le Champion des Dames (1441-1442) de Martin Le Franc (1410-1461), où le chevalier Bien-Disant défend la cause féminine face à l'incarnation de la misogynie ambiante, Malebouche.
« Une enluminure en marge du manuscrit dépeint deux femmes assises l'une sur un balai et l'autre sur un bâton », dessine Alix Paré, historienne de l'art-conférencière, autrice de Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem (Éditions du Chêne, 2020) et dont le nouvel ouvrage Le livre des Ombres : une histoire hantée de l'art sortira aux Éditions du Chêne le 13 novembre 2024.
La sorcière pervertissant tout ce qu'elle touche, le balai censé aider la femme pour les tâches domestiques devient son véhicule pour se rendre au sabbat. Sans oublier la portée sexuelle due à l'aspect phallique du balai, que la sorcière enfourche gaillardement !
« On retrouve le même schéma à la Renaissance, où le chaudron prévu pour la cuisine familiale permet la préparation de potions et de l'onguent nécessaire pour le vol », ajoute Alix Paré.
C'est à la même période qu'apparaît la dichotomie entre l'image de la sorcière jeune (sensuelle et tentatrice, aux cheveux roux et bouclés) et vieille (hideuse, les seins tombants).
Toutes deux sont soit nues, explicitant leur sexualité dépravée, ou bien vêtues comme des paysannes, les accusées étant souvent pauvres et isolées.
Au XVIIIe siècle, la sorcière s'affuble de noir, devenu la couleur du deuil. Elle se pare également d'un chapeau pointu conique à bord plat.
« Ses origines sont probablement diverses. Au Moyen-Âge, les hommes de confession juive portaient des coiffes pointues. Au cours de l'Inquisition espagnole, les condamnés étaient dotés d'un chapeau de papier orné d'images du diable : la coroza. Enfin, les protestants américains arboraient de grands chapeaux noirs », avance Alix Paré.
La sorcière disparaît au Siècle des Lumières, où elle est taxée de simple croyance populaire. Sa redécouverte passera dans les années 1830 par les nouvelles traductions de Shakespeare et de Goethe.
Profondément romantique, elle est alors vieille et esseulée dans les bois. La fin du XIXe siècle est marquée par le courant symboliste et l’essai de l’historien Jules Michelet (1798-1874), La Sorcière (1862).
« Elle est alors le symbole de la révolte du peuple face au système féodal oppresseur », narre Maxime Gelly-Perbellini. Figure omniprésente dans les années 1890-1900, la sorcière est alors une femme rebelle, fatale et vénéneuse.
Et « en 1968 ; le jour de Halloween, à New York, surgit le mouvement Women's International Terrorist Conspiracy from Hell (WITCH) », rappelle Mona Chollet dans Sorcières : la puissance invaincue des femmes (2018).
Dans ces années 1960, la sorcière est l'emblème du pouvoir féminin contre la misogynie et la violence faite aux femmes.

La fin progressive des bûchers
En France, il faudra attendre 1682 et l'édit de Louis XIV (1638-1715) pour voir le crime de sorcellerie être remplacé par celui d'empoisonnement. Dès lors, les bûchers vont s'éteindre peu à peu.
Mais la chasse possède une certaine inertie. Les exécutions ne s'arrêteront finalement qu'en 1745 en France, et en 1755 en Allemagne.
La dernière femme condamnée à mort en tant que sorcière est la suisse Anna Göldin (1734-1782), exécutée le 13 juin 1782.
La sorcière comme femme subversive
Récemment, le diocèse d'Eichstatt en Bavière a demandé pardon pour la chasse à des femmes innocentes qui avait eu lieu en Allemagne entre le quinzième et le dix-huitième siècle.
Accusées de conspiration avec le Diable, 25.000 personnes, en majorité des femmes, avaient été frappées. « Une blessure sanglante dans l’histoire de notre Eglise », a dit l’évêque, Gregor Maria Hanke.
Mais ce n’est pas pour autant que le soupçon s’atténue à leur égard. Même attaquée par une modernité qui veut la marginaliser, l’Eglise continue d’avoir peur des femmes.
Qui au dix-huitième siècle, puis également au dix-neuvième, continuent de rester des « sorcières », c’est-à-dire des femmes subversives réelles ou potentielles d’un ordre qui ne les prend pas en considération.
Et qui, même si elles ne sont pas conduites au bûcher, sont tenues à l’écart. Précisément à la lumière de l’histoire et des histoires, il n’est pas incongru de se demander : combien de cette peur reste encore aujourd’hui ? Dans quelle mesure détermine-t-elle encore les comportements et les décisions ?
Les femmes qui ne veulent pas d’enfants, nouvelles figures de la transgression
Une sociologue se demande pourquoi les femmes qui ne souhaitent pas avoir d’enfants sont toujours largement stigmatisées. Alors qu’on a appris cette semaine qu’il y avait eu plus de morts que de naissances en France en 2025 - une première depuis la Seconde guerre mondiale - voilà un livre qui s’intéresse à la question du désir d’enfants, ou plutôt à l'absence de désir d’enfants chez certaines femmes, et au regard qui pèse sur elles.
Aujourd'hui encore, ces femmes se voient régulièrement prédire un destin tragique : finir "seules avec leurs chats". L'expression a été employée par l’actuel vice-président américain JD Vance, il y a 5 ans dans une interview, alors qu’il s’en prenait à ses adversaires démocrates : "Les États-Unis sont dirigés par une bande de femmes à chats, sans enfants, qui ont raté leur vie et qui veulent donc que le reste du pays soit aussi malheureux qu’elles."
Cette déclaration, citée par Charlotte Debest, montre bien à ses yeux la dimension politique du jugement porté sur ces femmes. Quelle menace peuvent-elles représenter pour susciter une telle haine ?
Ce qu’elles menacent, selon la sociologue, c’est d’abord la représentation d’un désir d’enfants qui serait "naturel". Des scientifiques, des philosophes, depuis l’Antiquité, s’échinent à démontrer que la maternité est pour une femme "le but suprême de sa vie terrestre", comme le disait un professeur de médecine au XIXe siècle.
Cette image est encore très présente. On le comprend avec le témoignage d’une femme citée dans le livre, qui dit se sentir parfois "monstrueuse" aux yeux des autres quand elle dit ne pas vouloir d’enfants.
D’ailleurs, l’image de la femme seule avec ses chats, c’est aussi celle d’une femme qui se néglige, qui est moins douce, moins aimable. C’est une femme "qui ne se met pas en position d’être aimée, protégée par un homme", nous dit Charlotte Debest, et c’est sans doute ça surtout qui lui vaut d’être stigmatisée.
Un modèle traditionnel remis en question
Ce qui est sous-entendu, avec cette image de femmes qui finiront seules et malheureuses avec leurs chats, c’est que "quelles que soient leurs relations avec leurs amies, leurs collègues, leurs neveux ou leurs nièces", comme l'exprime Charlotte Debest, ces femmes seraient condamnées au malheur par l’absence d’un homme à leur côté.
Pourtant, ces femmes montrent au contraire, selon la sociologue, que "l'on peut trouver un sens à sa vie en dehors du cadre familial conventionnel", celui du mariage et de la parentalité.
Et à ceux qui rejettent cette émancipation, elle suggère plutôt de se pencher sur les inégalités sociales et économiques induites par le modèle traditionnel, des inégalités entre hommes et femmes qui peuvent aussi expliquer ce choix d’une vie sans enfants.
