Les fiancailles d’Apollinaire dans Alcools: une crise existentielle et une quête de renouvellement

Apollinaire, qui a vécu une période marquée par la Première Guerre mondiale et la perte de sa muse, exprime son désespoir et sa quête de sens à travers une poésie à la fois lyrique et moderne. Le recueil Alcools, publié en 1913 par Guillaume Apollinaire, rassemble des poèmes écrits entre 1898-1912. Il présente un parcours personnel depuis les poèmes de jeunesse jusqu’à « Zone », des pièces qui sont séparées en plusieurs sections. Dans ce poème, le poète se livre à une introspection profonde en utilisant un ton mélancolique pour exprimer son désespoir, mais également un ton de détermination pour trouver une nouvelle voie poétique.

Crise existentielle et incapacité d’exprimer le tourment

« Je n'ai plus même pitié de moi » ouvre le texte par une phrase nominale marquant l’immobilisme et l’incapacité d’agir. L’absence de verbe traduit l’immobilisme et l’incapacité du poète à agir ou à se définir. Cette immobilité est renforcée par l’immense désespoir et l’impossibilité de communiquer son tourment, comme le montre « ne puis exprimer mon tourment de silence ». Les mots qu’il avait à dire se transforment en étoiles, image d’une perte de repères et d’un éloignement des moyens d’expression. Cette métaphore signale l’incommunicabilité et l’impuissance face à la souffrance intérieure.

La souffrance s’exprime encore par le verbe « brûle », au centre de deux nébuleuses, qui souligne l’intensité et l’imminence de la douleur. Cette juxtaposition met en relief une souffrance intérieure qui s’apparente à une explosion lumineuse et cosmique, renforçant l’idée que le sujet est pris dans une dynamique intérieure irrésistible. Ainsi, la crise existentielle, symbolisée par l’impossibilité d’exprimer le mal être, structure tout le poème et déploie les premières pistes d’un renouvellement poétique.

Mort, perte et remise en cause de la poésie traditionnelle

Le fragment évoque une présence constante des morts qui « reviennent pour m’adorer », et la conviction que « jadis les morts sont revenus ». Cette figure de la mort qui s’inscrit dans le présent bouleverse l’idée même d’un lyrisme stable et d’une poésie maîtrisée. La référence à la fin du monde et à son arrivée « en sifflant comme un ouragan » accroît l’impression d’un univers qui se dérobe, d’une poésie qui ne peut plus s’appuyer sur des repères traditionnels.

La mémoire du passé s’efface et la route du poète est marquée par « les cadavres de mes jours ». Certains vivotent dans les lieux symboliques de l’antan-« dans les églises italiennes » ou « dans de petits bois de citronniers » qui « fleurissent et fructifient » en même temps et en toute saison. Cette image juxtapose le déclin et la renaissance, le passé et le présent, et prépare une rupture avec les voies poétiques acquises.

Beaucoup d’épisodes du passé résonnent avec les lieux et les situations contemporaines-« d’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes ». Les visions se croisent avec « d’ardents bouquets rouaient / Aux yeux d’une mulâtresse qui inventait la poésie ». Cette ronde de scènes montre la tension entre l’ancienne figurepoétique et les lenteurs d’une nouvelle langue, tout en indiquant une source poétique délicate mais vivace: l’amour de la beauté et des fleurs, qui peut devenir une source d’inspiration poétique.

Renouvellement et quête d’une nouvelle forme d’expression poétique

Le poète médite et « sourit des êtres que je n’ai pas créés ». Cette lucidité critique vise à instaurer une distance par rapport à l’ancien jeu des vers et à ouvrir une voie vers une poésie renouvelée. L’amour des fleurs et des fleurs « qui deviennent des flammes » manifeste un basculement sensitif et une intensification des images sensorielles qui soutiennent un possible renouvellement formel.

Lorsque le temps « venait où l’ombre enfin solide se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour », Apollinaire se projette dans une perspective où l’amour et la beauté puissent incarner une nouvelle forme d’expression poétique. Cette ouverture est présentée comme une possibilité d’admirer « mon ouvrage » qui pourrait se réaliser sous une forme inédite et moderne.

Les textes d’Apollinaire dans Alcools sont marqués par une crise existentielle qui transforme les codes littéraires et la perception même du vers. L’analyse permet de repérer trois temps: la crise profonde et le silence, la perception d’un monde en perte de repères et la quête d’une poésie renouvelée qui peut s’accomplir dans une sensibilité nouvelle et plus diverse.

Notes et perspectives critiques

  • La crise existentielle est incarnée par le passage de la verbalisation à l’indicible et par l’impossibilité de dire le tourment.
  • La métaphore des étoiles et des nébuleuses sert à décrire l’impossibilité d’atteindre les mots et de communiquer la souffrance.
  • La thématique de la mort et du passé agit comme moteur de renouvellement vers une poésie « moderne » et plus libre.
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