« Chanson pour les baptêmes » est un poème de Philippe Soupault construit autour de la recherche d’un nom, entre mélancolie, espoir, guerre et amour. Le texte oppose les noms associés à la tristesse ou à la maladie à un prénom final, « Nuit », choisi pour sa douceur et sa clarté.
Le poème se distingue par sa forme brève, son langage très simple et ses répétitions. Il transforme le baptême en une réflexion sur l’identité, le choix d’un nom et la possibilité de préserver une part de tendresse dans un monde menacé par les bombes atomiques.
Texte du poème
CHANSON POUR LES BAPTÊMES
Mélancolie
Mélancolie quel joli nom pour une jeune fille
Neurasthénie
Neurasthénie quel vilain nom pour une vieille fille
Je cherche un nom pour un garçon
un nom d’emprunt
un nom de guerre
pour la prochaine et la dernière
pour la dernière des dernières
Espoir
Peut-être Agénor ou Singulier ou Dominique
un nom à coucher dehors
au temps des bombes atomiques
Mais je préfère Nuit
pour celle que j’aime et chéris
Nuit brune
Nuit douce
Nuit claire comme eau de source
(Philippe Soupault)
Une chanson consacrée au choix d’un nom
Le poème commence par deux noms féminins : « Mélancolie » et « Neurasthénie ». Le premier est présenté comme un « joli nom », tandis que le second devient un « vilain nom ». Cette opposition donne immédiatement au texte une tonalité à la fois ludique et sombre.
La répétition des mots placés en tête de vers produit un effet de comptine : « Mélancolie / Mélancolie », puis « Neurasthénie / Neurasthénie ». Le procédé rapproche le poème d’une chanson enfantine, alors que le vocabulaire évoque déjà la tristesse et la souffrance.
Le choix d’un nom n’est donc pas seulement une question de sonorité. Chaque nom porte une image, une humeur et une histoire. « Mélancolie » possède une beauté sonore, tandis que « Neurasthénie » renvoie à un état douloureux et paraît inapproprié pour désigner une personne.
Du nom de jeune fille au nom de guerre
Après les noms féminins, la voix poétique déclare : « Je cherche un nom pour un garçon ». Cette recherche élargit la portée du poème : il ne s’agit plus seulement de baptiser une jeune fille, mais de trouver une identité masculine dans une époque bouleversée.
Le nom recherché est successivement « un nom d’emprunt » et « un nom de guerre ». Ces deux expressions introduisent l’idée d’une identité provisoire ou dissimulée. Le nom peut servir à se protéger, à changer de rôle ou à entrer dans une histoire collective.
La formule « pour la prochaine et la dernière / pour la dernière des dernières » renforce l’impression d’urgence. Le redoublement de « dernière » crée une progression dramatique et suggère une limite absolue, comme si l’avenir risquait de ne plus offrir de nouvelle possibilité.
Les prénoms envisagés
Le mot « Espoir » intervient seul, comme une proposition de prénom et comme une valeur morale. Il apporte une ouverture lumineuse après les noms de la mélancolie et de la neurasthénie, mais cette ouverture reste immédiatement incertaine : « Peut-être Agénor ou Singulier ou Dominique ».
Les prénoms envisagés sont très différents les uns des autres. « Agénor » possède une sonorité ancienne et singulière ; « Singulier » ressemble davantage à une qualité qu’à un prénom ordinaire ; « Dominique » est plus courant et peut convenir aussi bien à un garçon qu’à une fille.
Cette série montre que le nom peut être choisi pour sa sonorité, son étrangeté ou sa capacité à distinguer celui qui le porte. L’énumération donne au poème un mouvement de recherche, comme si aucun prénom ne suffisait encore à exprimer ce que le locuteur veut transmettre.
« Un nom à coucher dehors »
L’expression « un nom à coucher dehors » introduit une dimension populaire et ironique. Elle désigne un nom étrange, difficile à porter ou à retenir, mais elle évoque aussi une situation de précarité et d’exclusion.
Le nom est ensuite placé « au temps des bombes atomiques ». Cette expression modifie la portée du vers précédent : le nom insolite n’est plus seulement une curiosité, il devient un signe de survie dans une époque menacée par la destruction massive.
Le rapprochement entre le baptême et les bombes atomiques crée un contraste saisissant. Le baptême renvoie traditionnellement à la naissance, à la transmission et à l’entrée dans une communauté, tandis que les bombes atomiques représentent la disparition et la menace d’une fin collective.
Le choix de « Nuit »
La réponse arrive avec le mot « Mais » : « Mais je préfère Nuit ». Cette préférence met fin à l’hésitation. Après les noms possibles, les noms d’emprunt et les noms de guerre, le locuteur choisit un mot simple, bref et chargé de significations.
« Nuit » est choisi « pour celle que j’aime et chéris ». Le poème revient ainsi à une figure féminine, mais cette fois le nom n’est plus associé à une maladie ou à une humeur triste. Il devient une appellation intime, liée à l’amour et à la tendresse.
Le verbe « chérir » donne au dernier mouvement du texte une tonalité affective très nette. La personne nommée n’est pas définie par son âge, son statut ou son histoire : elle est présentée à travers le sentiment de celui qui l’aime.

Les trois images de la nuit
La répétition de « Nuit » se prolonge par trois qualificatifs : « Nuit brune / Nuit douce / Nuit claire comme eau de source ». Ces trois expressions proposent trois perceptions complémentaires de la nuit.
« Nuit brune » insiste sur la couleur et la profondeur. « Nuit douce » met en avant le calme et la tendresse. « Nuit claire comme eau de source » renverse enfin l’image habituelle d’une nuit obscure en lui donnant une qualité de transparence et de pureté.
La comparaison avec « l’eau de source » apporte une image naturelle et limpide. La nuit n’est plus seulement l’absence de lumière : elle devient un espace clair, frais et vivant, capable de porter l’amour exprimé dans les derniers vers.
Une écriture fondée sur la répétition
La construction du poème repose sur des reprises lexicales : « Mélancolie », « Neurasthénie », « nom », « dernière », puis « Nuit ». Ces répétitions donnent au texte son caractère chantant et facilitent sa mémorisation.
La répétition ne produit pas toujours le même effet. Dans « Mélancolie / Mélancolie », elle ressemble à une formule de chanson. Dans « pour la prochaine et la dernière / pour la dernière des dernières », elle devient insistante et inquiétante. Dans « Nuit brune / Nuit douce / Nuit claire », elle se transforme en invocation affectueuse.
La simplicité syntaxique renforce cette musicalité. Les phrases sont courtes, les mots sont directement posés les uns à la suite des autres et les explications sont réduites au minimum. Le sens naît ainsi du contraste entre les termes et de leur position dans le poème.
Une tonalité entre humour et inquiétude
« Chanson pour les baptêmes » possède une dimension humoristique grâce aux prénoms inattendus, à l’opposition entre « joli nom » et « vilain nom », ainsi qu’à l’expression « un nom à coucher dehors ». Cette légèreté apparente rapproche le texte de la comptine et de la chanson populaire.
Pourtant, l’humour ne supprime pas l’inquiétude. Les mots « nom de guerre », « dernière des dernières » et « bombes atomiques » introduisent une menace historique et existentielle. Le poème fait coexister la fantaisie du langage et la peur d’un monde violent.
Le dernier choix, celui de « Nuit », ne constitue pas une fuite complète hors de cette inquiétude. La nuit peut être brune et obscure, mais elle est aussi douce et claire. Le poème conserve donc l’ambivalence entre la menace et l’apaisement.
Place dans l’ensemble « Chansons d’aube et de crépuscule »
« Chanson pour les baptêmes » figure dans un ensemble intitulé Chansons d’aube et de crépuscule. Le titre de cet ensemble fait écho aux oppositions présentes dans le poème : naissance et fin, espoir et mélancolie, lumière et obscurité.
La « chanson » évoque une forme accessible, rythmée et répétitive. Le « baptême » renvoie à l’attribution d’un nom et à un commencement. L’ensemble du titre associe donc un événement fondateur à une forme poétique proche du chant.
Dans le poème, le commencement est immédiatement confronté à la possibilité de la fin. Le choix d’un nom intervient « au temps des bombes atomiques », ce qui inscrit l’acte intime du baptême dans un contexte de menace collective.
Interprètes et données de l’enregistrement
Le document présente une version de « Chanson pour les baptêmes » interprétée par Cécile Charbonnel, pour une durée de 2 minutes et 13 secondes. Le texte est attribué à Philippe Soupault et la composition à Bernard Ascal.
| Élément | Information |
|---|---|
| Titre | Chanson pour les baptêmes |
| Auteur | Philippe Soupault |
| Compositeur | Bernard Ascal |
| Interprète | Cécile Charbonnel |
| Durée | 2'13 |
| Ensemble | Chansons d'aube et de crépuscule |
| Parution | 10/05/2011 |
| Rayon | romans lus, essais lus, patrimoine radiophonique |
Le même ensemble réunit notamment des interprétations de Bernard Ascal, Catherine Sauvage, Jacques Douai et James Ollivier. La présence de plusieurs voix et de plusieurs compositeurs inscrit le poème dans un projet plus large consacré aux textes de Philippe Soupault.
Les compositions sont principalement attribuées à Bernard Ascal, tandis que certaines pièces sont associées à André Popp, Christiane Verger, Lucien Mérer, DR ou Andre Breton. Pour « Chanson pour les baptêmes », le compositeur indiqué est Bernard Ascal.
Repères bibliographiques
Le texte est présenté comme appartenant au recueil Poèmes et poésies. L’édition mentionnée est Grasset.
La fiche associe l’enregistrement au format « Livre lu » et à la catégorie « patrimoine radiophonique ». Ces indications soulignent le lien entre la poésie de Soupault, la lecture à voix haute et la mise en musique.