Première communion de jeunes filles chlorotiques par temps de brouillard

Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige est une œuvre monochrome d’Alphonse Allais, publiée en 1883 puis reproduite dans l’Album primo-avrilesque en 1897. Son titre décrit avec un sérieux volontairement disproportionné une image réduite à une seule couleur, transformant une surface presque vide en scène religieuse, météorologique et satirique.

Alphonse Allais, né en 1854 à Honfleur, dans le Calvados, et mort en 1905 à Paris, était un auteur et humoriste français connu pour son humour de l’absurde. Il appartenait au groupe artistique des Arts incohérents, mouvement auquel cette œuvre doit son mélange de parodie, de provocation et de dérision.

Une œuvre monochrome avant l’heure

Alphonse Allais qui est mort en 1905, a publié en 1897 Album Primo-Avrilesque, un album de monochromes encadrés comme des tableaux exposés dans les salons de l’époque, et dont les intitulés font tout le sel. Le rouge s’appelle Récolte de tomates sur le bord de la Mer Rouge par des cardinaux apoplectiques, le blanc Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, et le noir Combat de Nègres dans une cave, pendant la nuit, tableau du poète Paul Bilhaud datant de 1882.

L’ouvrage rassemble, après « une spirituelle préface de l’auteur », sept reproductions d’œuvres présentées par Allais aux Salons des Arts incohérents depuis 1883. Des monochromes avant l’heure : ils précèdent ceux de Malevitch de 18 ans et les ont d’ailleurs vraisemblablement inspirés, avec des titres aussi hilarants que Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge (effet d’aurore boréale) ou Ronde de pochard dans le brouillard.

Monochrome blanc avec titre humoristique

Le titre comme véritable sujet du tableau

La force de l’œuvre ne réside pas dans une scène représentée, mais dans l’écart entre l’apparence visuelle minimale et la précision extravagante du titre. Une première communion évoque une cérémonie solennelle, les jeunes filles chlorotiques introduisent une caractérisation médicale et chromatique, tandis que la neige explique la blancheur de l’image.

Le rouge s’appelle Récolte de tomates sur le bord de la Mer Rouge par des cardinaux apoplectiques, le blanc Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, et le noir Combat de Nègres dans une cave, pendant la nuit. Le dispositif repose ainsi sur une légende qui donne à une couleur abstraite l’apparence d’une scène narrative.

Cette façon de se moquer de l’art abstrait apparaît bien avant qu’il n’existe. Le titre, au lieu de commenter une image détaillée, devient l’élément principal de l’œuvre et invite le spectateur à imaginer ce que la surface ne montre pas.

Les Arts incohérents et la parodie de l’art officiel

Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige s’inscrit dans l’esthétique des Arts incohérents, groupe artistique qui exploitait les jeux de mots, les détournements, les œuvres impossibles et les dispositifs volontairement absurdes. Les monochromes étaient encadrés comme des tableaux exposés dans les salons de l’époque.

Le sérieux de la présentation contraste avec le caractère volontairement dérisoire du contenu. Le vocabulaire religieux, les références aux couleurs, les descriptions météorologiques et les indications de mise en scène imitent les titres explicatifs de la peinture académique tout en les poussant jusqu’au non-sens.

La publication de l’Album primo-avrilesque en 1897 transforme cette plaisanterie artistique en ensemble cohérent. L’album rassemble plusieurs monochromes dont les intitulés font tout le sel et dont la juxtaposition compose une histoire parodique de la peinture, de la perception et de l’exposition.

L’Album primo-avrilesque

Publié pour la première fois en 1897, l’album est une réédition bienvenue puisque, introuvable dans le commerce, il ne se résume pas juste à un canular mais représente un coup de tonnerre dans l’histoire des avant-gardes, regardé de près par Marcel Duchamp, les Surréalistes et la pataphysique d’Alfred Jarry.

L’album est un canular mythique des avant-gardes. Il présente des monochromes encadrés comme des tableaux et leur associe des titres qui transforment les aplats de couleur en événements grandioses, absurdes ou impossibles à vérifier.

ŒuvreAnnéeCaractéristique indiquée
Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige1883Monochrome blanc
Combat de Nègres dans une cave, pendant la nuit1897Monochrome noir
Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge1884Monochrome rouge
Stupeur de jeunes recrues de la Marine en apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée !1897Monochrome bleu
Manipulation de l’ocre par des cocus ictériques1897Monochrome ocre
Bande de pochards poussiéreux dans le brouillard1897Monochrome gris

Une œuvre dans une série de monochromes

Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige appartient à une série dans laquelle chaque couleur reçoit une explication narrative. Le blanc devient la neige d’une cérémonie religieuse, le rouge devient une récolte de tomates au bord de la mer Rouge, le noir devient une scène nocturne dans une cave et le bleu devient l’azur de la Méditerranée.

  • Combat de nègres dans une cave pendant la nuit.
  • Des souteneurs, encore dans la force de l’âge et le ventre dans l’herbe, qui boivent de l’absinthe.
  • Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée.
  • Manipulation de l’ocre par des cocus ictériques.
  • Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge.
  • Bande de pochards dans le brouillard.
  • Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige.

Les titres associent des groupes humains, des situations extraordinaires et des couleurs supposées correspondre à la scène décrite. Le spectateur n’a donc pas seulement affaire à une image, mais à un mécanisme de lecture qui produit mentalement une scène à partir d’un aplat.

Album de monochromes d’Alphonse Allais

La relation avec les œuvres de Paul Bilhaud

Combat de Nègres dans une cave pendant la nuit est une reproduction du tableau de Paul Bilhaud, Combat de Nègres dans un tunnel, présenté en 1882 au Salon des Incohérents à Paris et imprimé dans l’Album primo-avrilesque.

Cette œuvre noire constitue l’un des exemples les plus connus de la logique des Arts incohérents : une couleur suffit à évoquer une scène entièrement définie par son titre. Elle montre également que l’album d’Allais ne repose pas uniquement sur des inventions isolées, mais qu’il reprend et prolonge des propositions déjà présentées dans les salons du mouvement.

Du tableau silencieux à la partition vide

Pour clore la brochure, l’album contient la partition vide d’une Marche funèbre composée pour les funérailles d’un grand homme sourd. Il s’agit d’une pièce musicale qui consiste entièrement en silence.

Cette partition annonce avec 55 ans d’avance les « quatre minutes trente-trois secondes de silence » de John Cage. Le procédé est comparable à celui du monochrome : le contenu attendu est remplacé par une absence, tandis que le titre et le cadre de présentation orientent l’interprétation.

Une œuvre fondée sur l’absence

Dans cette série, l’absence n’est pas un manque accidentel, mais le matériau même de l’œuvre. L’image ne montre pas les jeunes filles, la cérémonie ni la neige ; elle laisse au titre le soin d’en organiser la représentation.

Le procédé relève de l’art de l’imperceptible, de l’invisible et du caché, mais aussi de l’art du minimalisme, de l’omission et du fait de ne rien dire. La surface réduite oblige le spectateur à distinguer ce qui est réellement visible de ce qui est produit par le langage.

La sobriété visuelle renforce l’humour du titre. Plus l’image est dépouillée, plus la description paraît excessive, précise et solennelle, ce qui crée un décalage entre la neutralité de la couleur et la richesse imaginaire de la scène.

Une plaisanterie devenue référence des avant-gardes

L’œuvre ne se limite donc pas à une plaisanterie sur les tableaux abstraits. L’Album primo-avrilesque représente un coup de tonnerre dans l’histoire des avant-gardes, car il met en jeu plusieurs questions qui deviendront centrales dans l’art moderne : la place du titre, la valeur de l’idée, le statut de l’objet exposé, la relation entre représentation et langage, ainsi que la possibilité de faire œuvre avec presque rien.

Les monochromes d’Allais précèdent ceux de Malevitch de 18 ans et les ont d’ailleurs vraisemblablement inspirés. Leur intérêt tient autant à leur antériorité qu’à leur manière de transformer une couleur en proposition conceptuelle, sans renoncer à l’humour ni à la parodie.

Le regard porté sur l’œuvre peut ainsi osciller entre plusieurs niveaux : une plaisanterie sur les salons, une critique de l’art abstrait avant son développement, une expérience de perception et une réflexion sur la puissance descriptive des mots.

Une édition conçue comme objet

Passée la surprise, l’ouverture de l’étui laisse présager que le contenu est encore plus savoureux. Il s’agit d’une réédition du fameux Album primo-avrilesque du journaliste humoriste Alphonse Allais, figure des « hydropathes » de Montmartre, publié pour la première fois en 1897.

Accompagné d’un livret de présentation, ce livre-éventail comprend 14 fiches plastifiées, insensibles aux taches et prêtes à braver sur la table basse les accidents d’apéritif. L’ensemble reprend ainsi l’esprit ludique de l’album et maintient le lien entre l’objet imprimé, le jeu de société et la plaisanterie artistique.

Les plus gourmands seront déçus, croyant au vu du format avoir affaire à une tablette de chocolat. Cette présentation prolonge le caractère de canular associé à l’album et rappelle que l’œuvre joue simultanément sur la perception visuelle, l’attente du lecteur et le plaisir de la surprise.

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