Dans l’Écosse du XVIIe siècle, Corrag, jeune fille accusée de sorcellerie, attend le bûcher. Dans le clair-obscur d'une prison putride, le révérend Charles Leslie, venu d’Irlande, l’interroge sur les massacres dont elle a été témoin. Depuis sa geôle, la voix de Corrag s’élève au‑dessus des légendes de sorcières et raconte les Highlands enneigés, les cascades où elle lave sa peau poussiéreuse. Jour après jour, la créature maudite s’efface.
Au cœur de l’Écosse du XVIIᵉ siècle, Corrag, condamnée au bûcher, porte bien son nom et c’est de sa bouche que se déroule le récit de sa vie. Charles Leslie, homme d’Église irlandais, fidèle au roi Jacques, est venu jusqu’au fin fond de l’Écosse pour l’interroger sur le célèbre massacre de Glencoe dont elle fut témoin. Mais Corrag, dans sa fuite toujours plus au Nord, dans sa solitude sauvage, devient « mère de cent mille choses ». Charles Leslie saura-t-il percevoir que ses talents de guérisseuse et de prémonition n’ont rien de la sorcellerie mais sont dus à une profonde communion avec la nature et ses habitants?
Le récit de Corrag est un long monologue que n’interrompent que les lettres que Charles Leslie envoie à Jane, son épouse restée en Irlande. Corrag parle comme on se libère: vite et beaucoup. « Je vais assembler tout ça comme si je cousais. » La jeune femme fait de son récit une couverture sous laquelle se protéger. Séparé de son épouse, Charles libère lui aussi son cœur en écrivant des épîtres tendres et nostalgiques. Époux aimant voire passionné, père indulgent mais ferme, il se désole d’être loin des siens. Les monologues de Corrag et les lettres de Charles répondent aux questions que chacun pose à l’autre. À aucun moment, Charles et Corrag n’échangent un vrai dialogue ou ne se répondent immédiatement.
Les chapitres s’ouvrent sur des définitions de plantes, tirées de l’Herbier complet de Culpepper, qui sonnent comme des énigmes. Profondément convaincu que Corrag est un suppôt du diable, il ne la côtoie initialement qu’avec répugnance. Mais le récit de la jeune femme le touche et ses paroles douces, sensées et pacifiques trouvent peu à peu un écho dans les pensées qui animent Jane, la femme du révérend. Les gens ont besoin d’un ennemi. « Une femme sans entrave est cause de grands désordres. » Voilà ce qu’on reproche à Corrag: sa liberté d’aller et venir dans les montagnes, de se promener la nuit, de n’appartenir à personne d’autre qu’elle-même.
Ce roman explore aussi la beauté sauvage des vallées et des lochs écossais et rappelle les méfaits de l’ignorance et de la superstition qui font passer une femme pour une sorcière. Corrag, dans sa fuite vers le nord, devient ainsi une figure libre, proche de la nature et des habitants, et son récit offre une vision poétique et émouvante de l’histoire et des guerres de religion qui marquèrent l’Écosse. De la fiction et des faits historiques se tissent dans une fresque lyrique où la nature est présente comme témoin et comme thérapeute.
Plusieurs passages du roman se révèlent infiniment beaux et émouvants, et l’ensemble demeure porteur d’un souffle épique. Le livre mêle habilement la voix intime de Corrag, les lettres de Charles et la mise en valeur des paysages écossais, tout en s’interrogeant sur l’ignorance et la violence sociales. Massacre de Glencoe et chasse aux sorcières: agréable et intéressant mais pas toujours crédible, dit une partie des lecteurs, mais la force du texte réside dans son attachement à Corrag et à sa sensibilité face au monde naturel.
Dans un cachot, enchaînée, Corrag raconte sa vie et sa faute est d’être une sorcière - ou du moins ce que les autres veulent croire. Elle connaît les plantes et leurs vertus, et sa sagesse est le cœur du récit. Corrag n’est pas une sorcière: elle est une femme libre, connectée à la nature et aux êtres qui l’entourent, et c’est cette liberté qui fait figure de résistance face à l’oppression et à l’incompréhension des hommes.
Ce roman est une perle dans la rentrée littéraire et offre une poésie qui réchauffe le cœur même dans la neige des Highlands. L’œuvre rappelle la résistance des partisans jacobites et la beauté des vallées, tout en dénonçant les abus, l’ignorance et la superstition qui peuvent museler une vie humaine. Corrag, condamnée au bûcher, porte bien son nom et raconte son histoire comme une voix simple mais porteuse d’élévation et de lumière.

Écosse, immersion dans les Highlands - Allibert Trekking
En filigrane, le roman célèbre la nature comme lieu de connaissance et d’émotion, invite à penser autrement la figure de la sorcellerie et à saisir la dignité d’une vie brisée par l’intolérance, tout en célébrant la force lumineuse de Corrag et sa manière de regarder le monde sans cesse de se renouveler.