On ne peut que constater la rupture en matière de rituels funéraires avec la “tradition”. Disparition du faste funéraire, des longs cortèges, du port du deuil, etc., la mort ne s’inscrit plus socialement dans l’espace comme elle le faisait autrefois (Ariès, 1977). Par ailleurs, de nouvelles pratiques ont émergé, telle la crémation, qui est passée de 1,2 % en 1980 à plus de 34,54 % en 2014 [Fig. 1], les soins de thanatopraxie pour la conservation des corps, ou encore le développement des cérémonies civiles [1]. Celles-ci s’inscrivent dans une société marquée par les phénomènes de sécularisation et de marchandisation des pratiques sociales (Thomas, 1975), qui ont conduit à une redistribution des rôles dans la prise en charge des obsèques entre l’Église, les pompes funèbres et les familles.
Un certain nombre de tâches, qui étaient traditionnellement réparties entre les membres de la famille et certaines figures de la collectivité locale (veilleurs, prieuses, pleureuses, menuisier, etc.), sont désormais prises en charge par les pompes funèbres (telles que le port du cercueil, des fleurs, la toilette mortuaire, etc.). Alors qu’elles ne s’occupaient que du service dit « extérieur » - par opposition au « service intérieur » dévolu à l’Église -, c’est-à-dire des services et fournitures constituant le faste - la pompe, à l’origine de leur appellation - et permettant le bon déroulement des obsèques (cercueil, tentures, véhicules funéraires, etc.), les pompes funèbres ont développé leurs activités non seulement autour des soins apportés aux défunts (Lemonnier et Trompette, 2010), mais également en matière rituelle. De leur côté, les familles et les proches sont dorénavant partie prenante dans l’organisation des cérémonies d’obsèques, qui fut longtemps l’apanage de l’Église (Dartiguenave et Dziedziczak, 2012 *.]).
Mais cette redistribution des rôles laisse entière la question de l’élaboration des rituels, notamment civils. Ainsi, quels sont les processus réflexifs qui ont conduit et conduisent à l’instauration des obsèques civiles en France, au regard de cette nouvelle répartition des charges qu’elles impliquent ? Après un retour historique sur l’émergence des obsèques civiles, permettant de resituer et de reconsidérer la rupture constatée, nous nous intéresserons dans un premier temps aux espaces et aux outils dans et avec lesquels la réflexivité des professionnels du funéraire s’exerce en vue d’influer sur des pratiques qui font sens pour les bénéficiaires, en empruntant à la tradition ou en cherchant à innover afin de se démarquer dans un contexte et une logique concurrentiels.
Les familles et proches des défunts prennent part à l’organisation et au déroulement des obsèques, tant en raison de leur volonté que de l’indétermination des rituels civils qui incite les professionnels à les solliciter. Nous nous intéresserons dans un deuxième temps aux négociations qu’ils opèrent avec ces derniers, et entre eux. Les données mobilisées dans le présent article proviennent d’un travail de thèse, et ont été recueillies par observation directe ou participante des obsèques et de leur organisation, complétées par des entretiens semi-directifs avec des professionnels du funéraire, des membres d’associations spécialisées, des représentants du culte catholique, ainsi que des personnes ayant perdu un proche récemment.
La cérémonie civile peut avoir lieu dans une salle omniculte au sein d’une structure funéraire ou directement dans une allée d’un cimetière, et peut être suivie d’une crémation ou d’une inhumation. C’est dans ce cadre que se jouent les tensions entre référence religieuse et autonomie rituelle, et que s’élabore une pratique qui cherche à offrir une alternative crédible et lisible pour les bénéficiaires.
Émergence et continuités des obsèques civiles
La Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, en 1789, permettent l’émergence progressive des obsèques civiles, par le truchement des libres-penseurs et de la franc-maçonnerie, d’abord en Belgique puis en France. Ces mouvements cherchent à proposer une alternative à l’Église, qui tente d’enrayer la propagation de leurs idées. Les obsèques deviennent alors un cadre d’affirmation identitaire et politique, mais leur pratique évolue ensuite vers une logique plus neutre et axée sur des références non confessionnelles.
Historiquement, les obsèques civiles se sont fondamentalement inscrites en rupture avec la “tradition”, notamment religieuse, en s’affranchissant des signes confessionnels. Elles ont toutefois conservé un séquencement identique, avec segmentation en séquences successives et une architecture rituelle similaire, tout en effaçant le contenu religieux et en le remplaçant par d’autres référents. Ce choix d’emprunter à la mise en scène ecclésiastique montre que les professionnels du funéraire puisent dans des ressources communes pour garantir une lisibilité et une reconnaissance sociale du rite civil.
Aujourd’hui, les obsèques civiles ne constituent pas nécessairement un engagement militant; elles restent néanmoins une manière d’organiser des cérémonies en dehors d’une référence religieuse spécifique. Les professionnels du funéraire insistent sur la possibilité offerte aux familles de modeler la cérémonie selon leurs souhaits, en déployant une ritualité qui peut aussi bien s’inspirer que s’écarter de l’Église.
Des éléments rituels empruntés et personnalisés
La séquence typique d’une cérémonie civile comprend une introduction par l’officiant, le temps de parole des proches, puis l’au revoir au défunt. Des musiques ou des textes choisis peuvent ponctuer les interventions, et la mise en scène peut être adaptée en extérieur ou en intérieur selon les configurations. Dans le cadre d’une crémation, les scénarios permettent soit un retrait des participants, soit l’utilisation d’un dispositif (rideau, paroi, etc.) pour préserver l’intimité et la dignité du moment, parfois avec une exposition à travers une vitre ou un écran pour voir la mise à feu.
Certains gestes rituels peuvent rappeler le catholicisme, comme le geste d’au revoir ou la “lumière” évoquant le baptême par l’allumage et le dépôt de bougies. Comme l’exprime Sophie, officiante, l’usage des bougies crée une dimension intime et refoule la dimension exclusivement religieuse: « Je suis très bougie… Cette petite lumière qui vacille ». Ces emprunts ne visent pas à instaurer une pratique religieuse mais à conférer une atmosphère respectueuse et personnelle.
Les professionnels des pompes funèbres évoquent volontiers les modèles ecclésiaux comme sources d’inspiration, tout en affirmant une neutralité idéologique nécessaire pour proposer une offre universelle. L’objectif est de proposer une alternative qui permet aux familles de s’éloigner des injonctions religieuses tout en conservant une structure rituelle claire et reconnue. Cette tension entre référence et distinction structure l’élaboration des rituels civils et leur acceptabilité auprès du public.
Généalogie et mémoire collective dans les rituels
La seconde partie du texte explore les dimensions de la généalogie dans les pratiques funéraires et dans les imaginaires collectifs. Parallèlement à l’histoire des obsèques civiles, la question des généalogies réelles et inventées se pose comme miroir des tensions identitaires et de legitimation sociale. La généalogie est une science auxiliaire de l’Histoire, fondée sur des données réelles issues d’états civils, actes notariés, registres paroissiaux et archives, mais elle peut aussi intégrer des éléments fictifs ou arrangeants dans des contextes variés.
Dans les mythologies et les récits fondateurs, les arbres généalogiques servent à construire une parenté mythique et à asseoir une identité collective. Ainsi, l’arbre de Jessé illustre comment les généalogies imaginaires peuvent devenir des outils de transmission de croyances, puis devenir des arènes de symbolique et de pouvoir. Le recours à des généalogies imaginaires a servi à légitimer des constructions politiques ou culturelles et à modeler le sentiment identitaire sur le long terme.
En France, les origines troyennes des Francs et la transition vers une identité gauloise montrent comment les récits de fondation nationale ont évolué sous l’effet des nécessités politiques et pédagogiques. Le « roman national » a été construit à partir de ces généalogies, puis révisé au fil des siècles pour s’adapter aux contextes idéologiques contemporains. Les contemporains ont ainsi, par exemple, remis en question les narrations grandioses et recherché des sources plus nuancées et transparentes sur les genealogies officielles et leur usage social.
Tableau récapitulatif des dynamiques rituelles et généalogiques
| Aspect | Obsèques civiles | Tradition religieuse | Généalogies imaginaires |
|---|---|---|---|
| Objectif | Offrir une alternative non confessionnelle | Rites et symboles confessionnels | Renforcer l’identité collective |
| Rituel | Séquençage adaptable, lectures, bougies | Rituels sacrés, bénédiction | Construction symbolique d’origines |
| Voix des proches | Participation active | Présence liturgique | Narrations d’origine et d’appartenance |
| Rôle des professionnels | Animation et personnalisation | Modèles traditionnels | Interprétation et légitimation sociale |
En somme, les obsèques civiles s’inscrivent dans une dynamique où la neutralité idéologique et la personnalisation des rites jouent un rôle central, tout en puisant dans des références religieuses ou historiques pour assurer une lisibilité et une solennité adaptées à des publics divers. Les négociations entre familles et professionnels permettent de transformer des attentes affectives en pratiques rituelles concrètes, tout en s’inscrivant dans les évolutions sociétales plus larges concernant la sécularisation et la marchandisation des pratiques funéraires.
