Dans les villages du Midi, le carnaval ne s’achevait pas sur un bal mais sur un procès. Au bout du cortège, un mannequin de chiffon et de paille comparaissait devant un tribunal improvisé, écoutait les griefs de tout le village, entendait sa condamnation et finissait sur le bûcher.
Ce condamné avait un nom : le Caramentran. À travers lui, c’est l’hiver qu’on juge et que l’on veut faire disparaître, pour permettre le retour des beaux jours. Sa crémation symbolise la fin d’un cycle et le début d’un autre comme le printemps qui succède à l’hiver par exemple.

Que signifie le mot Caramentran ?
Le mot est une contraction de carême entrant, que l’on trouve aussi sous la forme carême prenant. Il désignait d’abord les trois jours gras, dimanche, lundi et mardi, qui précèdent le mercredi des Cendres et l’entrée dans les quarante jours de jeûne.
C’étaient les derniers jours où l’on mangeait bien, au moment précis de l’année où les réserves d’hiver touchaient à leur fin. Par glissement, le nom des jours gras a fini par désigner le personnage lui-même.
L’orthographe varie d’une vallée à l’autre : caramentran, caramantran, carmentran, quaresmentrant. On peut trouver, par exemple, Carmentran, Caramantran, Quaresmentrant, Carementrant.
En Provence, selon les régions, il se nomme Carmentran, Caramentran mais aussi Carnava ou encore paillasse, c’est-à-dire, l’homme de paille. Ailleurs on l’appelle simplement Carnaval, ou paillasse, l’homme de paille, ce qui dit assez son rôle.
Dans le parler populaire provençal, traiter quelqu'un de caramentran, c'est se moquer de ses oripeaux aux couleurs mal assorties : « T'as vu comme tu t'habilles ? On dirait un caramentran! ». Dans tout le Midi, dire de quelqu’un qu’il est habillé comme un caramentran, c’est se moquer gentiment de sa tenue mal assortie ou franchement ridicule.
Le calendrier du carnaval et l’entrée en carême
Le cycle de carnaval débute le jour de l’Épiphanie (6 janvier), atteint son acmé pour le solstice de printemps et se clôture le Mercredi des Cendres. Depuis, les fêtes du carnaval commencent donc le jour de l’Epiphanie (jour des Rois) et prennent fin le « Mardi Gras » veille du mercredi des cendres, dernier jour avant le Carême qui dure 40 jours jusqu’à Pâques.
Il faut comprendre que Carnaval est une période de fête et de libération qui précède une longue période d’abstinence et d’interdits : le Carême. 40 jours de jeûne et de pénitence attendent le chrétien jusqu’à Pâques.
Le Mercredi des Cendres c’est le jour qui clôture la période du carnaval. Dans la religion catholique, il représente le premier jour du Carême où gras, œufs, viande, gourmandises doivent être supprimés de l’alimentation.
| Moment | Signification |
|---|---|
| Mardi gras | Dernier jour où l’on est autorisé à manger gras, c’est-à-dire de la viande et des œufs, avant le début du Carême. |
| Mercredi des Cendres | Premier jour du Carême. |
| Carême | 40 jours de jeûne avant Pâques. |
| Mi-Carême | Le jeudi de la troisième semaine, les réjouissances sont permises et les interdits alimentaires sont levés ce jour-là. |
| Équinoxe de printemps | Le 20 mars, date à laquelle la durée du jour est égale à celle de la nuit. |
Si le mercredi est maigre, le repas collectif du mardi est gras, d’où « Mardi gras ». Ce jour est aussi un jour de collecte qu’on appelle aussi la quête des œufs, qui se nomme en Provence, l’acampado dis iou.
On mange des beignets et des crêpes, pour utiliser les aliments « gras » (comme le beurre) qui vient de la nécessité d’épuiser toutes les provisions d’œufs et de gras qui ne pouvaient pas se conserver pendant les 40 jours du Carême.
Un mannequin de chiffon, de paille et de vieux vêtements
Le Caramentran est une grande figure de chiffon montée à la main, le ventre rempli de paille, habillée de vieux vêtements dépareillés et de couleurs qui jurent.
On le promène à travers les rues sur une charrette ou un brancard, au milieu des masques et des musiques, pendant que le cortège quête de maison en maison des œufs, de la farine et de quoi faire le repas du soir.
Un mannequin que l’on promène dans les rues sur une charrette ou un brancard et que l’on brûlera à l’issue de son procès. Le Caramentran, une tradition provençale, est ainsi devenu la représentation symbolique du Carnaval que partout l’on promène dans les rues, le mercredi des Cendres, et que l’on brûle ensuite sur la place publique.
Rien dans son apparence n’est laissé au hasard. Plus il est ridicule, mieux il remplit son office, car ce pantin n’est pas là pour être admiré : il est là pour porter les fautes des autres.
Mal vêtu dans son costume bariolé, le ventre bourré de paille, d’où son surnom de paillasse, Caramentran porte tous les péchés de la communauté et on rejette sur lui tous les malheurs de l’année écoulée.

Le cortège avant le jugement
Le scénario est “typique” : Caramentran est promené dans les rues, posé sur une charrette. Sous les quolibets, il se “charge” des maléfices et des fautes de ses contemporains.
On érige donc sur la place le mannequin bariolé que l’on a fabriqué pendant la période de carnaval et pour clôturer le défilé, la foule déguisée lui fait un procès.
Le cortège qui part de la mairie, au bas du village, pour monter au château et à l’église (les sièges des pouvoirs communaux), est enjoué, dansant et bon-enfant, avec ses pantomimes, ses farandoles et ses chansons.
Pendant cette période, on change de rôle social, on s’amuse, on “s’éclate” sous le couvert de masques et de déguisements, on crée des chars, en général fleuris et grotesques, où sont moquées les autorités locales, les institutions et la religion.
Le carnaval, un temps d’inversion sociale
C’est le règne de l’inversion : des hommes prennent habits de femmes et inversement, les adultes jouent aux enfants, les paysannes deviennent princesses, les puissants sont brocardés, les jeunes ont la parole…
Les interdits sociaux sont - provisoirement - mis en veille sous l’œil discret mais présent des autorités. Mais ce désordre toléré a une fin précise, le Mardi Gras. Caramentran brûlé, tout rentre dans l’ordre… jusqu’à l’année prochaine.
À Sète, la Pointe Courte avait sa sortie du Caramentran, et le quartier entier s’y retrouvait déguisé devant le bar. Il rappelle aussi la règle du jour : les hommes s’habillaient en femmes.
Ce renversement est l’un des traits les plus constants du carnaval, où le temps d’une journée chacun prend la place de l’autre, avant que l’ordre ne revienne avec le carême.
Le procès du Caramentran
Vient le moment du jugement. Le mannequin est attaché, le village fait cercle autour de lui, et chacun s’avance à son tour pour témoigner.
On lui reproche tout ce qui a mal tourné depuis un an : les mauvaises récoltes, le gel, la sécheresse, les bêtes malades, les impôts trop lourds. Certains villages allaient jusqu’à lui imputer les infidélités conjugales.
Caramentran porte tous les péchés de la communauté et on rejette sur lui tous les malheurs de l’année écoulée : mauvaises récoltes, gel, sécheresse, maladies du bétail, impôts trop lourds…et même les maris cocus !
On le traite de « maufatan » (malfaiteur), de « pistachié » (coureur de jupons), de « raubo galino » (voleur de poules). Pendant son procès, on le traite de « maufatan », de « pistachié », « raubo-galino », il est accusé de tous les maux, on se décharge sur lui de tous nos problèmes.
Le Caramentran a droit à un avocat, mais tout le sel de la scène tient à ce que sa plaidoirie ne change rien : la sentence est écrite d’avance. L’accusateur public prononce la condamnation, et le pantin est brûlé sur la place, parfois noyé dans la rivière.
Il est jugé par un tribunal populaire composé des habitants et des représentants de tous les corps de métier. Son sort est scellé devant un tribunal populaire mais partial.
Une critique des problèmes du village
En fin d’après-midi, il est jugé par une cour parodique qui lui reproche indirectement ce qui ne va pas dans le village et ainsi le révèle.
Par exemple, on l’accuse de faire monter les prix immobiliers en vendant aux étrangers, privant ainsi les jeunes du village de terres à cultiver (fonction critique). Vrais problèmes et bisbilles du village sont allusivement ou directement évoqués dans la bonne humeur.
Ainsi, le procès ne se limite pas à une condamnation symbolique de l’hiver ou de la malchance. Il permet aussi de nommer publiquement les tensions, les comportements et les difficultés qui traversent la communauté.
Pourquoi brûle-t-on le Caramentran ?
Le Caramentran est un bouc émissaire : on rassemble sur une seule figure tout ce dont on veut se débarrasser, on le nomme à voix haute devant tout le monde, et on le brûle.
Ce qui disparaît dans le feu, ce n’est pas un mannequin, c’est la mauvaise saison. Le Caramentran est accusé de tous les maux : épidémie, mauvaises récoltes, gel, sécheresse…
Il s’agit de coutumes ancrées dans la société agricole, la paysannerie ancestrale, qui attend le printemps avec les prochaines récoltes. Le mannequin Caramentran symbolise la vieille année, mais aussi tous les maux et les péchés du village.
On peut aussi imaginer que c’est un feu purificateur qui permet de chasser le « mauvais oeil » ou la malchance qui nous poursuit. C’est aussi une manière pour nous qui le regardons brûler de nous « nettoyer l’esprit », de vider notre mental de tout ce qui l’encombre, de nous « alléger » ou de changer notre vision des choses.
Après l’acte d’accusation du procureur et la plaidoirie de l’avocat, qui provoquent rires, huées et interpellations de la part des participants, le « pôvre Caramentran » est condamné puis exécuté ; une première fois par les chasseurs, puis à nouveau, le soir, sur le bûcher.
🤡 La tradition du CARAMENTRAN ! - Je t'eSSplique #01
La chanson d’adieu au carnaval
Pendant que montent les flammes s’élève la complainte d’adieu au carnaval, Adiéu paure carnavau. Enfin, pendant que « Caramentran » brûle, il est d’usage de chanter la chanson « Adiéu paure Carnavas ».
Adiéu pauvre, adiéu pauvre
Adiéu pauvre Carmentran
Tu t’en vas e ieu demori
Per manja la sopa a l ‘ail
Cette dernière ligne fait allusion aux repas maigres qui vont suivre. Après le « beurre d’ail » viennent les non moins traditionnelles oreillettes.
Les danses, les musiques et les personnages du carnaval
Parmi les costumes infiniment divers et inventifs, on notera cependant certains incontournables : le marié et la mariée en travestis, le maire et le curé, le procureur, les juges, le garde champêtre, l’évêque, les chasseurs et les bouffets.
Ces derniers, fortement présents dans les carnavals provençaux, apportent par leurs danses et leurs chansons toujours fort lestes, un parfum de sexualité et même de scatologie.
On retrouve en général des musiques et danses folkloriques spécifiques à ces festivités comme « lei fieloua », la danse des « Folies d’Espagne », les « Cocos », « lei Chivau-frus », « l’Arlequine » et la « danso dei boufet ».
La danse des « Boufets » est donc bien un rite de fertilité comparable aux Olivettes et au Bakubèr dans laquelle le soufflet a pour mission d’insuffler des forces nouvelles à la Nature endormie.
On sait aussi que les sauts en cadence sur un pied sont des appels pressants à la végétation, que les vêtements blancs, les grelots, mettent en fuite les mauvais esprits.
Les danseurs arrivent tantôt à “péd cauquet”, en boitant en file, soufflant tantôt au postérieur de leur camarade tantôt sous les robes des filles qui assistent à la cérémonie, chantent quelques couplets aux carrefours, sur les places, où devant la maison d’une personnalité locale, puis repartent bien fièrement le corps bien droit, le soufflet sous le bras pour recommencer un peu plus loin leur folle sarabande.
Le Caramentran à Agde : le Pierrou
La tradition n’a rien d’un souvenir à Agde, où le condamné porte le nom de Pierrou. Le carnaval occitan et défilé du Pierrou part de l’école occitane La Calandreta Dagtenca, rue Brescou, et traverse le cœur de ville derrière le géant, entouré des caramantrans, du Cheval marin, l’animal totémique de la cité, et du Cavalet, au son des fanfares et des chants des enfants.
Le cortège s’achève sur le parvis du Moulin des Évêques. Ce sont les Calandrons, les élèves de l’école occitane, qui mènent le procès : accusateurs et défenseurs exposent tour à tour leurs arguments, le verdict tombe, et vient la cremaçon, la crémation du Pierrou, qui emporte avec lui les malheurs de l’année.
Particularité agathoise, le Pierrou est jugé deux fois par an : au carnaval occitan du printemps, et de nouveau lors de la Fête d’Agde, fin juillet, où il défile cette fois aux côtés des jouteurs.
Le Caramentran à Murs
Et si on retrouvait un vrai carnaval de village, comme au temps passé, quand les communautés savaient se rassembler, se ré-unir en s’amusant ? Oui, c’est possible, à Murs, minuscule village d’environ 500 habitants, situé dans les Monts de Vaucluse.
À Murs, tous les ingrédients d’un carnaval “idéal” sont rassemblés. Avant tout, il y a la participation collective. Organisateurs et spectateurs, villageois et visiteurs, déguisés, ne se distinguent pas.
TOUS s’intègrent naturellement au déroulement-défoulement de la fête. La Tradition est perpétuée et revivifiée, re-vécue chaque année.
Ici coexistent encore les éléments cosmiques et les éléments de critique sociale qui font un « vrai » carnaval. On célèbre la fin de l’hiver, le repos, la « petite mort » de la Nature et des cultures, et le printemps qui arrive, le Renouveau, et, avec lui, la prospérité souhaitée, vitale, dans cette Provence rurale.
Le scénario comprend le cortège, le procès, les accusations publiques, la condamnation et le brûlage du mannequin. Ainsi s’envolent en fumée et la vieille année épuisée, et les maux et les querelles du village.
Une tradition entre survivance et transformation
Du Moyen Âge au XIXe s., cette organisation de la fête fut universellement répandue en Provence. Elle évolua ensuite selon deux voies : l’une qui continua ce cours, en s’appauvrissant jusqu’à en être réduite, de nos jours, à la survivance d’un carnaval des enfants ; l’autre, suivie dans les villes principalement, transforma le carnaval en corso, défilé de chars, où la participation des habitants se réduit de plus en plus.
Quelques associations restent aux commandes, mais la majorité des gens deviennent simples spectateurs. L’évolution extrême de cette tendance consiste, pour les villes qui en ont les moyens, à faire appel à des troupes de professionnels.
Heureusement, il existe quelques rares exceptions, quelques survivances précieuses qu’il convient de faire vivre, tel le carnaval de Murs. Le plus important reste cependant la dimension ouverte et joyeuse de ce carnaval unique en Provence, bien structuré, bien préparé sous des apparences d’improvisation qui en font son charme, mais surtout ouvert et accueillant à tous.
Le personnage a quitté beaucoup de places de village, mais il est resté dans la langue. Beaucoup l’ont entendu de leurs parents sans jamais savoir qu’ils citaient un condamné du mercredi des Cendres.
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