On peut repartir de la fameuse formule de Marx sur l’histoire qui se produit d’abord comme événement authentique pour se répéter comme une farce. On peut concevoir ainsi la modernité comme l’aventure initiale de l’Occident européen, puis comme une immense farce qui se répète à l’échelle de la planète, sous toutes les latitudes où s’exportent les valeurs occidentales, religieuses, techniques, économiques et politiques. Cette « carnavalisation » passe par les stades, eux-mêmes historiques, de l’évangélisation, de la colonisation, de la décolonisation et de la mondialisation. C’est cette double forme carnavalesque et cannibalique qu’on voit partout répercutée à l’échelle mondiale, avec l’exportation de nos valeurs morales (droits de l’homme, démocratie), de nos principes de rationalité économique, de croissance, de performance et de spectacle.
Cependant, ils singent les Blancs qui les prennent pour des singes. D’une façon ou d’une autre, ils renvoient cette dérision multipliée à ceux qui le leur infligent, ils se font la dérision vivante de leurs maîtres, comme dans un miroir déformant, piégeant les Blancs dans leur double grotesque - illustration magnifique de tout cela dans les Maîtres-Fous, de Jean Rouch, où les noirs ouvriers à la ville se rassemblent le soir dans la forêt pour singer et exorciser, dans une sorte de transe, leurs maîtres occidentaux : le patron, le général, le conducteur de bus.
Mais on peut se demander si ces Blancs-là, le patron, le flic, le général, ces Blancs « d’origine », ne sont pas déjà des figures de mascarade, s’ils ne sont pas déjà une caricature d’eux-mêmes se confondant avec leurs masques. Les Blancs se seraient ainsi carnavalisés, et donc cannibalisés eux-mêmes longtemps avant d’avoir exporté tout cela dans le monde entier. C’est la grande parade d’une culture saisie par une débauche de moyens et s’offrant à elle-même en pâture : dévoration d’elle-même, dont la consommation de masse et de tous les biens possibles est la figure la plus actuelle.
Que toutes les populations affublées des signes de la blancheur et de toutes les techniques venues d’ailleurs en soient en même temps la parodie vivante, si elles en sont la dérision, c’est que celle-ci est tout simplement dérisoire, mais que nous ne pouvons plus le voir. C’est dans leur extension à l’échelle mondiale que se révèle la supercherie des valeurs universelles. S’il y a bien eu un évènement premier, historique et occidental, de la modernité, nous en avons épuisé les conséquences, et elle a pris pour nous-mêmes une tournure fatale, une tournure de farce.
Lorsque les noirs tentent de se blanchir, ils ne sont que le miroir déformé de la négrification des Blancs, auto-mystifiés dès le départ par leur propre maîtrise. Si bien que c’est l’espèce entière qui, à travers la colonisation et la décolonisation, s’auto-parodie et s’auto-détruit dans un gigantesque dispositif de simulation, de violence mimétique où s’épuisent aussi bien les cultures indigènes que l’occidentale. Car l’occidentale ne triomphe en aucune sorte : elle a depuis longtemps perdu son âme (Hélé Béji).
C’est toute la blancheur qui enterre la négritude sous les traits du Carnaval. Et c’est toute la négritude qui absorbe la blancheur sous les traits du Cannibale. Finalement la culture moderne occidentale n’aurait jamais dû sortir de son ordre, où elle constituait une espèce de singularité. Mais cela, elle ne le pouvait pas, elle n pouvait échapper à cette extrapolation violente, parce qu’elle portait déjà elle-même sa propre dénégation, en même temps que son affirmation universelle.
Le ressac de cet immense mouvement est en train d’avoir lieu, sous forme de décomposition accélérée de l’universel. La mascarade de type Schwarzenegger peut servir à n’importe quelle structure de pouvoir et au fonctionnement même du politique. On peut l’analyser comme caricature de la démocratie. Comme parodie grotesque qui laisserait l’espoir, en la démasquant, d’un exercice rationnel du pouvoir.
Mais si on fait l’hypothèse que le pouvoir ne se soutient que de cette simulation grotesque, et qu’il est en quelque sorte un défi à la société, en non pas du tout sa représentation, alors Bush est l’équivalent de Schwarzenegger. Mieux : ils remplissent tous deux parfaitement leur rôle, et sont « the right men in the right place ». Non qu’un pays ou un peuple aurait, selon la formule, les dirigeants qu’il mérite, mais parce qu’ils sont l’émanation de la puissance mondiale telle qu’elle est. C’est tout le paradoxe du pouvoir. Et il faut se défaire une fois pour toutes de l’illusion, très « Mai 68 », mais au fond une idée des lumières, de l’imagination ou de l’intelligence au pouvoir.
Après l’élection d’Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de Californie, nous sommes en pleine mascarade, là où la politique n’est plus qu’un jeu d’idoles et de fans. C’est un immense pas vers la fin du système représentatif. Et ceci est la fatalité du politique actuel: que partout celui qui mise sur le spectacle périra par le spectacle. Et ceci est valable pour les « citoyens » comme pour les politiciens. C’est la justice immanente des médias. Vous voulez le pouvoir par l’image ? Alors vous périrez par le retour-image.
Cela dit, il ne faut pas conclure trop vite de l’élection de Schwarzenegger à la dégradation des mœurs politiques américaines. En élisant Schwarzenegger (ou encore dans l’élection truquée de Bush en 2000), dans cette parodie hallucinante de tous les systèmes de représentation, l’Amérique se venge à sa façon du mépris symbolique dont elle est l’objet. Cette forme extrême, empirique et technique, de dérision et de profanation des valeurs, cette obscénité radicale et cette impiété totale d’un peuple par ailleurs « religieux ». C’est là le secret de son hégémonie mondiale. Je le dis sans ironie, et avec admiration : c’est ainsi par la simulation radicale, que l’Amérique domine le reste du monde, à qui elle sert de modèle, et en même temps se venge du reste du monde qui, en termes symboliques, lui est infiniment supérieur. Le challenge de l’Amérique est celui d’une simulation désespérée, d’une mascarade qu’elle impose au reste du monde, jusque dans le simulacre désespéré de la puissance militaire. Carnavalisation de la puissance.
Dans ce sens, il faut revoir les phases successives de cette mascarade mondiale de la puissance. C’est tout d’abord l’Occident plus généralement qui plaque sur le monde entier, au nom de l’universel, ses modèles politiques et économiques, son principe de rationalité technique. Mais là n’est pas la fine fleur de l’intoxication et de la domination. C’est leur vie et leur mort que les terroristes mettent en jeu, au prix le plus élevé. Nous (l’Occident), c’est tout ce par quoi un être humain garde quelque valeur à ses propres yeux dont nous faisons le sacrifice délibéré. Notre potlatch c’est celui de l’indignité, de l’impudeur, de l’obscénité, de l’avilissement, de l’abjection. C’est tout le mouvement de notre culture - c’est là où nous faisons monter les enchères. Notre vérité est toujours du côté du dévoilement, de la désublimation, de l’analyse réductrice - c’est la vérité du refoulé, de l’exhibition, de l’aveu, de la mise à nu - rien n’est vrai s’il n’est désacralisé, objectivé, dépouillé de son aura, traîné sur scène.
Notre potlatch, c’est celui de l’indifférence - indifférenciation des valeurs, mais aussi indifférence à nous-mêmes. Si nous ne pouvons pas mettre en jeu notre propre mort, c’est que nous sommes déjà morts. Nous essayons bien de leur arracher tout cela de force, la pudeur dans les prisons d’Abou Ghraib, le voile dans les écoles, mais ça ne suffit pas à nous consoler de notre abjection, il faut qu’ils y viennent d’eux-mêmes, qu’ils se sacrifient eux-mêmes sur l’autel de l’obscénité, de la transparence, de la pornographie et de la simulation mondiale. La puissance mondiale est celle du simulacre, d’une carnavalisation universelle que l’Occident impose au prix de sa propre humiliation, de sa propre mutilation symbolique.
Défi contre défi. Est-ce que l’enjeu de l’indifférence et du déshonneur est égal à l’enjeu de la mort ? Sur ce point, je suis complètement d’accord avec l’hypothèse du double potlatch de Boris Groys: le potlatch occidental de la nullité, de l’auto-avilissement, de la honte, de la mortification, opposé au potlatch de la mort. Mais s’agit-il d’une véritable réponse symbolique au défi des terroristes ? Ne parlons pas de la guerre, ni de la lutte « contre le Mal », qui, elles, sont l’aveu d’une impuissance totale à répondre symboliquement au défi de la mort.
Dans ce cadre, il s’agit peut-être d’un immense autodafé - auquel cas on peut le prendre pour une réponse symbolique, par défi réciproque. Potlatch contre potlatch - l’un balance-t-il l’autre ? Dans ce cas, ils ne se font pas exactement face, et il faudrait parler d’un potlatch asymétrique. Il semble pourtant que celui-ci ne soit pas en mesure, comme c’est la règle du potlatch, ni de répondre d’égal à égal, à la mort par la mort, ni surtout de surenchérir, de répondre au-delà - car qu’y a-t-il au-delà de la mort ? Même ce qu’on peut concevoir de plus extrême, de plus sublime, sera repris et dépassé par quelque autre forme - peut-être même par son inverse, ou sa caricature.
C’est ainsi. C’est le jeu. À la hache, avec ses formules au vitriol, maniant avec brio le paradoxe, l’auteur étale son immense dépit/désespoir de se sentir vaincu. Vaincu par la puissance démesurée de cette hégémonie occidentale qui abolit l’opposition. Qui éteint le débat, la confrontation politique. Et l’idée même de sa possibilité. Qui triomphe par sa négation absolue du Mal. Mais un triomphe qui se retourne contre l’Occident en le liquidant (le « liquéfiant » dirait aujourd’hui Zygmunt Bauman). Car « [la culture] occidentale ne triomphe en aucune sorte. Elle y a depuis longtemps perdu son âme (Hélé Béji). »
Depuis l’ouverture des yeux sur l’Autre, il apparaît que l’issue passe par l’ouverture du regardx à d’autres acteurs du monde, leurs récits et leurs défis. Le texte invite à regarder au-delà de l’espace euro-africain, vers l’essor des sociétés d’Asie et les émergences africaines, asiatiques et autres qui pointent même au moment de l’écriture. Des acteurs qui ont leurs propres récits à écrire, leurs propres rêves à poursuivre.

Le pouvoir n’est pas une simple représentation mais une configuration qui dépend du simulacre et de la manière dont les sociétés perçoivent et réagissent à la force symbolique des images et des gestes. Cette dimension de la mascarade et du cannibalisme symbolique éclaire la dynamique de l’internationalisation, et appelle à une réinvention des rapports entre les cultures, loin des mirages de l’universel.
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