Chansons de carnaval traditionnelles : airs, paroles et traditions populaires

Les chansons de carnaval traditionnelles accompagnent les défilés, les chars, les bals et les intrigues en donnant à la fête son énergie collective, son humour et sa capacité à commenter la vie sociale. De Venise à Rio, de la Nouvelle-Orléans à Cologne, le carnaval est une fête universelle qui fait vibrer les peuples de plusieurs continents.

Depuis les temps les plus lointains dont nous ayons connaissance, les chansons sont indissolublement liées aux manifestations carnavalesques. Elles ont accompagné les chars et, à certaines époques, elles ont même été la raison d’être des chars. La foule se pressait autour des chars pour écouter des groupes de chanteurs qui interprétaient une série de chants sur des thèmes à la mode ou de thèmes plus locaux.

Défilé de carnaval avec musiciens et chars

Le rôle des chansons dans la fête carnavalesque

Le carnaval, cette parenthèse enchantée où les rues s’emplissent de musiciens et de danseurs prêts à faire la fête ensemble sous les confettis, a toujours inspiré les compositeurs. Déguisés, masqués, grimés, nous faisons défiler plusieurs partitions évocatrices du carnaval, des batucadas du Brésil aux barcaroles de Venise.

En Amérique latine, des compositeurs comme Heitor Villa-Lobos capturent les rythmes de la batucada ou de la samba qui rassemblent les foules. En Europe, Andre Campra nous retransmet l'esprit du carnaval de Venise tandis que Darius Milhaud saisit l'ambiance festive du carnaval d'Aix.

Les chars, avant l’organisation de 1875, servaient à parcourir une partie de la ville, au rythme des chevaux et transportaient des groupes de chanteurs appartenant à différents cercles (on parle alors de « compagnies » ou d’ « assemblées » ou de « jeunes paroissiens ») qui donnaient de petits concerts en plusieurs endroits de la ville.

Et on vendait les partitions au profit des pauvres. Nous savons cependant qu’une tradition incontournable existait : chanter et vendre les partitions, ou petits formats, au bénéfice des plus démunis, le plus souvent au profit des pauvres.

Les chansons immémoriales du Mardi gras

On trouve, avec de multiples variantes dues à la transmission orale, une chanson très populaire propre au Mardi Gras dans de nombreuses régions, souvent sur l’air de comptines :

Mardi gras
T’en va pas
J’frons des crêpes
Et t’en auras pas

Mardi gras
T’en va pas
T’auras des tourtias

Dans ces chansons populaires, la dérision n’est jamais bien loin :

Mardi gras est mort
Sa femme en hérite
D’une cuillère à pot
Et d’une vieille marmite

La marmite a défoncé
Mardi gras a l’cul brulé
Chantez haut, chantez bas
Mardi gras ne r’viendra pas

Le poète normand Louis Beuve a relevé à Quettreville sur Sienne, vers 1880, ce chant qu’on retrouve à Granville dans une de ses variantes :

Il a des pouis
Dans ses soulis
Des poués
Dans son capet
Des carottes
Dans ses tchulottes
Ah ! Ah ! Ah !

À Granville, on a relevé cette forme :

Il a des poux
Dans sa capote
Et des moustiques
Dans sa lévite
Ah ! L’âne ! Ah ! L’âne !

Que vient faire l’âne ici ? Petite insulte à l’égard de la personne visée ? Ou survivance inattendue d’un des ancêtres de carnaval, la fête de l’âne au Moyen Age ? Ou transformation d’une vieille incantation païenne au sens perdu ?

Les chants de Mardi gras à Granville

Typiquement granvillaise cette fois-ci, la chanson que les gamins chantaient à l’intention de certains matelots sur le point d’embarquer pour les bancs. L’armateur versait à chacun une avance de 400 francs destinée à l’équipement et à la vie de la famille pendant l’absence sur les bancs de Terre-Neuve.

Il arrivait que certain en usent et en abusent lors du mardi gras et les gamins, munis d ‘un bâton avec une vessie de porc séchée et remplie de pois, les frappaient en chantant:

Il a mangé ses 400 francs
Il s’en ira l’cul nu aux bancs
Ah ! L’âne ! Ah ! L’âne !

Ne pas en déduire, à partir de quelques abus, que tous les matelots avaient dilapidé leur avance. Seuls les cas extrêmes ont retenu l’attention et font l’objet d’une chanson.

Les chansons de carnaval au XIXe siècle

Nous avons peu de documentation sur les chansons du XIXème siècle. Les chansons d’alors reprenaient les grands succès de l’époque, surtout les chansons « à voix », pas de satire ni de parodies, il fallait faire « beau » pour attirer les sous.

Les chars, à cette époque, n’étaient pas des chars satiriques ou humoristiques mais des chars allégoriques. Le premier carnaval « organisé », celui de 1875, montrait les chars de l’agriculture, de la guerre, de la marine et on peut supposer que des chansons accompagnaient ces thèmes.

Plus sûrement, cette même année, on voyait un char appelé « char de la vieille chanson ». À l’arrière des chars, des quêteurs vendaient, en même temps que des billets de tombola, les partitions des chansons. Parfois, le « petit format » portait un numéro de tombola. Toujours au profit des pauvres.

En 1863, le 15 février, dans le journal « L’Avranchin » , on pouvait lire : « Nous avons le plaisir d’informer nos abonnés et le public en général que le « Grand Mexico » vient d’arriver à Granville dans le louable but de procurer quelques ressources aux pauvres par sa présence… Le « Grand Mexico » attendra le cortège dans la Halle au Blé et, au signal de son départ, notre chef de musique et ses jeunes artistes feront répéter joyeusement aux échos du Roc des airs de circonstance, tels que « les Boeufs » de Paul Dupont. »

Il s’agit là d’une chanson à la mode de ces années, fort éloignée de l’esprit carnavalesque tel que nous le concevons aujourd’hui. Dans un genre rustique, elle exprime une vision idéalisée d’un monde rural difficile à comprendre de nos jours.

Le refrain des « Boeufs » dit ceci :

S’il me fallait les vendre
J’aimerais mieux me pendre
J’aime Jeanne ma femme, eh ! bien j’aimerais mieux
La voir mourir que voir mourir mes boeufs.

Les chansons satiriques et les petits formats

En 1902, sous la plume d’un certain Deralf, quelque 160 vers, sur des airs parfois difficiles à retrouver, en 6 textes, passaient en revue, en les citant de façon fantaisiste, les habitants du quartier (rue des Juifs, rue du Port).

Le genre allégorique semble abandonné… Aubin, Pinson, Coquet, Durand, Quinette, Lucas, Cousey, Zante, Joly, Lamy… étaient des Granvillais de l’époque.

Nous avons conservé de nombreux textes concernant le carnaval de 1903, en particulier sur le « casino d’hiver » chanté sur l’air de « Il était un petit navire » ou sur un personnage surnommé « le Robinson des îles Chausey ».

On y passe en revue le « fort inutile », les bouées, les huîtres et divers personnages. Retenons-en deux dont la complainte du pêcheur à la ligne sur l’air de « L’enterrement de belle-maman » d’Aristide Bruant :

Lui, pour une fois, savez-vous ?
A Granville veut faire le fou
Et en ce Carnaval joyeux
Oublier Vallé et Crémieux.

La chanson se termine sur un autre air, celui de « C’est à Joinville » (ne pas confondre avec Joinville-Le-Pont, pon, pon !) :

Où faut-il aller pour s’divertir ?
C’est à Granville,
Où les ministres trouvent du plaisir ?
C’est à Granville,
Où les femmes sont jolies et fort bien ?
C’est à Granville,
Où on s’amuse en faisant du bien ?
C’est à Granville-les-Bains.

La deuxième chanson retenue s’intitule « Granville au clair de lune » sur un air évidemment connu :

Au clair de la lune
Nos bons matelots
S’en vont à la brune
Voguer sur les flots…

La finale revient sur le thème si important des chansons de cette époque : donner pour les pauvres :

Ah ! gens généreux nous vous tendons la main …
Songez que quelqu’un vous bénira demain…
…donnez beaucoup
Pour le pauvre gueux, ce sera fortune
Au clair de la lune.

De Don Quichotte aux vieilles chansons françaises

En 1914, le char du quartier du Calvaire représentait Don Quichotte et on chantait sur l’air (quelque peu méconnu aujourd’hui) de « Qui qu’a vu Chochotte ? » :

A Carnaval dans chaque famille
On est en liesse , ça c’est connu
C’est pourquoi, quittant la Castille,
Don Quichotte est accouru…

En 1920 eut lieu le premier Carnaval depuis 1914. La liesse de la victoire s’impose encore et un personnage emblématique de la guerre est sur toutes les lèvres : la Madelon.

Et on chante à pleine voix les charmes de la jolie servante dont on frôle le jupon sous la tonnelle. Mais la chanson de Bousquet et Robert n’est pas seule.

Le jour même de l’Armistice, fut créée une autre Madelon, « la Madelon de la victoire » qui obtint un succès quasi-égal à celui de « Quand Madelon ». Et l’auteur en est le Montmartois Lucien Boyer que nous retrouverons au Carnaval de Granville en 1923 et en 1928.

Dans cette période de l’entre-deux guerres, les organisateurs ont imposé trois fois un thème unique pour le carnaval, ce qui fut diversement apprécié des carnavaliers, profondément attachés à leur liberté de création et d’expression.

En 1921, après les dures années de la guerre, on imagina que Granville gagnait le gros lot et chaque quartier imaginait comment utiliser au mieux ces millions de francs.

En 1923, le carnaval de Granville connut sa première reconnaissance à l’échelon national, avec la participation de la jeune République de Montmartre. Grâce au quasi-Granvillais Adolphe Willette, les artistes les plus célèbres de l’époque participèrent au Carnaval de Granville.

En 1926, sur l’air du « Chant du Départ » et sur des paroles de F. Dubois, le quartier de la Haute-Ville chanta le « Chant de ta Haute- Ville » avec ce refrain :

La Commune libre vous appelle.
Sachez rire et vous divertir…

Ce qui, pour un carnaval, convient nettement mieux que les paroles authentiques « Sachons vaincre ou sachons périr ». Cette même année, le quartier du calvaire entonnait, sur un air connu, « Le Trompette en Bois ».

En 1928, Lucien Boyer, écrivit pour notre Carnaval la chanson unique de cette année-là. Il est l’auteur de plus de mille chansons dont certaines connurent de très grands succès (cf. « La Madelon de la Victoire »), du pur mélodrame (comme « Les Goélands » que Damia chanta pendant toute sa carrière) jusqu’à la fantaisie la plus débridée (comme Monte là-d’sus » ou « Le Trompette en Bois »).

Il parodia son propre succès, une des chansons des plus célèbres de l’époque, « Mon Paris » avec son refrain bien connu : « Ah ! Qu’il était beau mon village, mon Paris, notre Paris… ». Le village de Granville prit la place de Paris dans « Notre Granvillage ».

En 1935, le parolier granvillais Edmond Dior, auteur de nombreux textes et de nombreuses chansons écrivit la « Marche des Granvillais de Paris » sous le titre de « Vive Granville ».

En 1936, le comité des fêtes donna à nouveau un sujet commun pour tout le carnaval : les vieilles chansons françaises, un thème fréquemment utilisé.

Chaque quartier présentait un ou deux chars, c’est ainsi que le Calvaire défila avec « la Mère Michel et le Pont d’Avignon », la rue Lecampion avec la rue du Port s’accommoda de « Malbrough » et « Il était un petit navire », tandis que la Tranchée mettait « Au clair de la lune » sa « bergère » mouillée et que la Haute-Ville tentait de réveiller son « meunier » qui dormait.

Les chansons de l’après-guerre

C’est en 1947 qu’eut lieu le premier carnaval d’après-guerre, mais dès 1946 un groupe de carnavaliers, ceux qui feront l’animation et la célébrité des carnavals des années 50 et 60, avait tenté une reprise des festivités en écrivant et en chantant sept chansons, sur des airs connus, sous le titre général et bien évocateur de « Chantons…quand même ».

Les thèmes tournent autour des grands sujets de préoccupation de ces temps difficiles : les restrictions, le marché noir, la politique, les fonctionnaires, le charbon, etc.

Sur l’air de « Frou-Frou » :

J’n’ai rien, j’n’ai rien
Dit l’boucher intraitable
J’n’ai rien, j’n’ai rien
Pas d’viand’ pour votre table…

Sur l’air de « Tout va très bien Madame la Marquise » :

C’est comme la liberté promise
A la Presse, c’est partie remise
Et puis quand donc les Sinistrés
Touch’ront-ils leurs indemnités
Trop nombreux sont les fonctionnaires
Alors on augment’ leurs salaires…

Un refrain, avec variantes, sur l’air de « Vive l’express de Normandie » du célèbre Lucien Boyer, fait l’unité de ces sept chansons :

Pendant c’ temps-là, du marché noir
Tout dou, tout dou, tout dou-oucement
Les rois s’engraiss’nt matin et soir
Tout dou, tout dou-oucement

La machine à laver la vaisselle

Et c’est dans ce même livret, particulièrement remarquable dans toute l’histoire du Carnaval, qu’apparaît une chanson sur le thème de « La machine à laver la vaisselle » qui va connaître, sous de multiples variantes, un immense succès dans les carnavals suivants.

La machine à laver la vaisselle, engin très rare dans l’après-guerre, va devenir un peu my-thique. Elle est capable de soigner tous les maux et la chanson, grâce à ses rimes en « U » est une invitation pour envoyer tous ceux qui sont visés à se laver le…

Tr oulala, troulala, trou, latrou, latrou, lalaire
Troulala, troulala, trou, latrou, latrou, lala

Pendant plusieurs années (au moins jusqu’en 1964) on a chanté, essentiellement dans les cafés et restaurants, de multiples versions de cette extraordinaire machine.

Dans l’immédiat après-guerre, après des allusions à I’UNRRA, aux services de l’Alimentation et du Ravitaillement, on envoyait les collaborateurs se faire punir en passant par la machine à laver la vaisselle :

Celle qui sert bien entendu
Celle qui sert à s’laver le…
Troulala,troufala…

Le cycle de la machine à laver la vaisselle fit les beaux jours de nombreux carnavals, en particulier pour un groupe qui comptait nombre de participants de 1946, et qui chantait dans les bistrots en entretenant la vieille tradition du carnaval granvillais : quêter pour les pauvres…

Après 11 couplets où les vedettes à la mode, le percepteur, les amis jersiais, les futurs curistes de la thalasso, etc. étaient invités à bien se servir D’la machine à laver la vaisselle D’la machine à s’laver le Troulala,troulala…

Le douzième et dernier couplet disait :

Mais avant de vous quitter
Permettez-nous de quêter
Pour une oeuvre de bienfaisance
Et ceux qui souffrent en silence
Granvillais si généreux
Remplissez notre escarcelle
Soulagez nos malheureux
Soyez tous très généreux.

Pendant les défilés, le char des pauvres remplit traditionnellement ces mêmes fonctions de recours à la générosité.

Défilés, cafés et intrigues

En 1950, sur l’air de « Maître Pierre » et sur des paroles de F. Gros (auteur de certains des chants ci- dessus), on chanta de façon optimiste :

Certaines chansons étaient écrites pour accompagner les chars et participer à l’animation, d’autres pour être chantées dans les cafés et les restaurants et participer aux Intrigues. Certaines pouvaient être utilisées dans les deux circonstances.

Les thèmes ont été aussi variés que leurs auteurs inspirés. Quelques sujets sont récurrents.

Le casino dans les chansons de carnaval

Le Casino a joué un rôle important dans le carnaval. Si aujourd’hui, il semble un peu étranger à notre manifestation, ce ne fut pas toujours le cas.

Depuis longtemps, il s’est illustré tant par ses actions (organisation, création du bonhomme Carnaval, nombreux bals) que par ses absences.

Déjà, en 1903, on chantait sur l’air de « Il était un petit navire », à propos du casino d’hiver :

Il était un pauv’casino
Qui pourrait bien tomber dans l’eau
Oh! Oh! Oh ! Oh !

En 1989, Le casino ne fonctionnait plus. Il était vide, il se délabrait et, sur l’air de « Ah ! le petit vin blanc », on a chanté :

Ah le p’tit casino
Plein de toiles d’araignées
Au bout du Plat Gousset
Vingt dieux qu’il était beau

Les traditions musicales du comté de Nice

Les traditions musicales du comté de Nice comprennent les chants populaires, les chansons animalières, les chansons galantes, les chansons de métiers, les chansons engagées, politiques, sociales et satiriques, ainsi que les chansons contemporaines.

Elles comprennent également les airs du carnaval de Nice, les airs de circonstance, les danses en couple, les danses à figures, la farandole, les festins, les rondes de mai et la musique des enfants.

Dans l’aperçu des musiques traditionnelles du Midi figurent l’Occitanie, les airs du carnaval de Limoux, le Piémont, la Provence et les Noëls de Provence.

De Cendrillon à Sa Majesté Carnaval

Le mois de février est un mois de fiançailles, et l’on ne pourrait citer un des jours solennels de ce mois qui ne soit peu ou prou consacré à la recherche du fiancé ou de la fiancée.

La Chandeleur, le 14 février (consacrée à saint Valentin qui aurait rendu la vue à une jeune païenne), les jours gras, les brandons ont des traits communs. Tout se passe généralement autour d’un feu ou d’un foyer : pratiques divinatoires en jetant une poignée de cendres sur des tisons ardents, ou attribution d’une fiancée autour de feux de joie ou en traversant des charbons ardents, les fiancées des Cendres nous conduisent à Cendrillon, la reine des Cendres, dont plusieurs versions situent le conte au temps du carnaval.

La fiancée des Cendres était à l’origine la personnification de l’année nouvelle, et ses fiançailles avec le jeune Soleil (christianisé en saint Valentin), symbole des forces fécondantes du printemps, constituaient un rituel magique destiné à promouvoir les mariages et à leur assurer la fécondité.

Mais si la fatalité qui préside au cours des saisons et de l’année mène la danse, la vieille année n’est pas toujours définitivement vaincue dans les combats du nouvel an. Il n’est pas rare que, renaissant pour ainsi dire de ses cendres, elle recommence la lutte à la veille du printemps (les « saints de glace » en portent encore témoignage).

Symbole de la vieille année, la vieille reine, la vieille sorcière ou la marâtre de Cendrillon seront mises à mort, brûlées et réduites en cendres durant le cours du Carême.

Lorsque Peau d’Âne s’enfuit devant les avances de son père, elle se dissimule, selon les versions, sous une robe de peau, ou végétale, ou même de bois. Ce déguisement était destiné à transformer la jeune princesse pour lui donner l’aspect de l’hiver ou de la vieille année.

Ainsi travestie, Peau d’Âne est obligée de remplir un emploi sans honneur comme fille de basse-cour, reine de la domesticité extérieure, rappelant fort étroitement le sort de Cendrillon, reine de la domesticité intérieure.

Plus tard, lorsque Peau d’Âne-Cendrillon s’échappe du bal, elle jette à ses poursuivants, dans un geste carnavalesque, perles, ducats, sable, fumée.

Ainsi Sa Majesté Carnaval pourrait être la survivance, débonnaire, du symbole archaïque de la vieille année que l’on réduit en cendres pendant le Carême. Sa femme ne s’appelle-t-elle d’ailleurs pas « la Carême » ?

Carema es una frema, mi fa mangià que de caulé.

Carnaval est aussi placé sous le signe de l’inversion, celle des rôles ou des sexes, par le biais du déguisement. Ainsi, à Saint-Martin-Vésubie, un héraut déguisé en femme et juché sur un âne annonce les festivités, accompagné par deux abat.

Ou bien à Belvédère où, pour la fête de la Sainte-Agathe (protectrice des nourrices et des mères, associée à la fécondité), les femmes adoptaient des comportements d’hommes, consommant dans les cafés, alors que les hommes étaient censés faire la cuisine.

C’est aussi à Belvédère que se pratique la « farandole du chou », simulacre de cérémonie de fécondité menée par les derniers mariés de l’année portant un chou.

Bien que plus rarement, la crémation de Sa Majesté Carnaval est aussi assimilée au bûcher des vanités, cérémonie par laquelle - comme Peau d’Âne-Cendrillon - la population se dépouille symboliquement de ses richesses terrestres superflues.

« Adieu, pauvre Carnaval » : un air de fin de fête

Le premier thème, en mode mineur, chiffré à 3/4 sur un tempo lent et triste (60 à la noire), est répandu dans toute l’Occitanie et même au-delà.

Attribué soit à Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736), soit à Égide Joseph Ignace Antoine Albanese (1729/1731-1800), castrat français originaire d’Albano, en Italie.

L’un ou l’autre de ces compositeurs a mis en musique le poème Les Tendres Souhaits (ou Les Souhaits). Le texte de ce poème, dont le premier vers est « Que ne suis-je la fougère. », est de Charles-Henri Ribouté (1708-1740), à ne pas confondre avec le librettiste et dramaturge François-Louis Riboutté (1770-1834).

Ce premier thème est plus rarement attribué à Jean-Jacques Rousseau. Ce timbre est connu en Auvergne sous le nom d’air d’Albanese.

Il sert aussi de support à de nombreux cantiques, comme par exemple le Nouvé dai ciripicieu (Noël du ciripicieu) dans le comté de Nice ou, en Bretagne, dans O soñjal en hon pec’hejoù, dont Jordi Savall a enregistré des « Variations » avec l’indication de gwerz bretonne.

Les chansons enfantines ne sont pas en reste, avec par exemple Quand l’hiver. Un avatar récent est le générique de fin de l’émission télévisée Bonne nuit, les petits.

Toutes ces versions ne diffèrent que par la sensible du refrain, en mode mineur harmonique ou mélodique.

Lorsqu’il existe, le second thème est joué sur un rythme plus joyeux. Il peut être écrit en mode majeur et il est propre à chaque région.

Pour l’Adiéu paure Carneval niçois, ce thème est chiffré à 2/4 sur un tempo de 108 à la noire, toujours dans le mode mineur.

Dans l’Adiu paure Carnaval limouxin, le mode est majeur, et interprété avec un tempo de 120 à la noire dans une carrure plus large à 4/4.

« Adiéu paure Carneval » signifie « Adieu, pauvre Carnaval » et constitue une lamentation. Tu t’en vas, et moi, j’arrive. La jeune année nouvelle vient remplacer la vieille année.

Cette complainte de fin de carnaval est chantée pendant la crémation de Sa Majesté Carnaval, en alternance avec une farandole (Carnaval es arrivat).

Autres airs traditionnels du carnaval niçois

Ces airs traditionnels de carnaval étaient vraisemblablement interprétés par la vespa, cet ancien orphéon carnavalesque niçois.

  • La Barba (La Barbe) ou La Ceba (L’Oignon).
  • Carnaval es arrivat (Carnaval est arrivé).
  • Sièn mòrou, lou sabèn (Nous sommes noirs, nous le savons), ou Lu mòrou (Les Maures).

Pendant le carnaval, chanson d’un groupe de mascarat (déguisés) en chemise et bonnet de nuit, le visage noirci au charbon, et porteurs de soufflets, qu’on appelait les souffl’au cùu.

Le soufflet comme métaphore du sexe fertilisateur. Traditionnel comté de Nice, séquencement Midi par J.-G. Maurandi.

Les chansons officielles du carnaval de Nice

Créé dès 1873 - au sortir de la guerre de 1870 - sous l’impulsion du jeune fonctionnaire à la préfecture Andriot Saetone, le comité des fêtes de la ville de Nice a organisé, de 1903 à 1961, un concours annuel pour sélectionner la chanson officielle représentant Carnaval.

Cette chanson officielle a d’abord été choisie par un concours réservé aux seuls paroliers, le texte primé étant ensuite mis en musique par les compositeurs chargés d’embellir ce texte.

Les partitions correspondantes ont donné des airs joyeux et entraînants, dont les mélodies faciles à mémoriser sont en mode majeur, sous forme de marches à deux temps - parfois binaires (2/4) ou plus souvent ternaires (6/8) -, de structure rondo, c’est-à-dire avec alternance couplet-refrain, sur un tempo allegro.

Jusque dans l’immédiat après-guerre, la chanson officielle du carnaval de l’année était sur toutes les lèvres : largement diffusée dès les fêtes de Noël, jouée pendant les corsi par l’orchestre prenant place à bord du « char de la musique », reprise par d’autres groupes ou chanteurs ambulants au coin des rues, interprétée par l’harmonie municipale dans le kiosque à musique et retransmise par la station locale de radio dans les années cinquante.

Le « char de la musique » apparu dès les années 1890 devenait l’accompagnateur du char officiel de Sa Majesté Carnaval et de son épouse.

Les chansons étaient éditées en « feuilles volantes », en réduction piano, en partitions pour orchestre et même pour musique militaire.

AnnéeChanson officielleParolesMusique
1903La Maire Ciacrin (La Mère Chagrin)François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1904Onour à Carneval (Honneur à Carnaval)François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1905E viva Carneval ! (Vive Carnaval !)François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1906Bouh, bouh ! Ouh, ouh !François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1908Raù ! Taù ! Plaù ! Che rire ! (Ran ! Tan ! Plan ! Quel rire !)François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1909Es Carneval (C’est Carnaval)François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1910Chahut ! Chahut !François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1911Aih. Aih. Aih. (Aie ! Aie ! Aie !)François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1912Patapoum !François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1913Pif ! Paf !François-Dominique Rondelly, dit Menica RondellyHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1914Pin. Pan !François-Dominique Rondelly, dit Menica Rondelly, et André LenekaHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1921Gnic ! Gnac !François-Dominique Rondelly, dit Menica Rondelly, et Antony FenouilleHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1922Vèlou ! Vèlou ! (Le voilà ! Le voilà !)François-Dominique Rondelly, dit Menica Rondelly, et Antony FenouilleHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1923Fai anà ! (Fais aller !)François-Dominique Rondelly, dit Menica Rondelly, et Antony FenouilleHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1924NisskiriÉmile DernayCharles Coda
1925Nice en folieDominique Jules MariA. Pyns
1926Fla ! Fla !Dominique Jules MariHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1927Coucou !Dominique Jules MariHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli
1928Tralala !Théo MartinHyacinthe Tarelli, dit Cinto Tarelli

Les chansons du carnaval de Dunkerque

Lorsque l’on fait carnaval, mieux vaut connaitre par coeur les chants entonnés par les carnavaleux! D’une part pour ne pas passer pour un « touriste » et d’autre part, pour s’éclater un maximum!

À Dunkerque, les chansons sont couramment chantées dans les bals et les bandes. Certaines expressions appartiennent au jargon dunkerquois.

Un chant d’ouverture

A Dunkerque, quand vient le carnaval,
on est tous joyeux comme des cigales
on se grime on s’met de la peinture,
on s’en fout plein, plein la figur’
on s’habille avec de vieux habits
et on sort son grand parapluie.
Avec tout çà on est paré pour le Carnaval !
Et le boulot, ben on s’en fout pas mal.
On est heureux (eh ho !), on est heureux (eh ho !),
avec les Dunkerquois au carnaval on est les rois
On est heureux (eh ho !), on est heureux (eh ho !),
avec les Dunkerquois, on s’ra toujours les rois !

Chansons, refrains et airs populaires

  • Ah, si vous voulez de l’amour : Ah si vous voulez d’l’amour n’attendez pas un jour, prenez l’bonheur qui passe car voici le printemps, profitez du moment, allons dépêchez vous, ou ça n’s’ra pas pour vous! Vl’a tout!
  • Ah Léon, Ah Louise : Ah ah ah ah Léon il a dans son kanneçon un joli saucisson. Ah ah ah ah Louise elle a dans sa chemise une jolie boîte à prise.
  • Ah c’qu’elle est courrue la pêche à la morue : Ah c’qu’elle est courrue la pêche à la morue. Ah c’qu’elle est courrue la pêche la pêche.
  • Qu’est-ce qui darre, c’est Jean-Bart : Qu’est-ce qui darre, c’est Jean-Bart, parce qu’il a pas pu descendre pour pisser !
  • Mets ton Beste clet’che : Mets ton beste clêt’che on va faire un beurt’che on ira aux claqu’, aux claqu’ aux claquebeusses.
  • Ah c’qu’il a l’air bête celui-là : Ah c’qu’il a l’air bête celui-là, Ah c’qu’il a l’air bête, Ah c’qu’il a l’air bête celui-là, Ah c’qu’il a l’air bête !
  • Marie Patate : Marie Patate elle a son cul plein d’merde,c’est pas vrai elle l’a lavé.
  • Marguerite : Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, Marguerite, si tu veux faire mon bonheur, Marguerite donnes-moi ton coeur.
  • Allons douc’ment : Sans trop presser l’mouv’ment, c’est palpitant et ça dure plus longtemps !
  • En Italie : En Italie on pisse dans l’lit, en Angleterre on pisse par terre mais chez nous en France çà n’a pas d’importance.
  • Rosalie : Rosalie elle est partie si tu la vois, ramen’la moi.
  • Est-ce que t’as pas vu la bande : Est-ce que t’as pas vu la bande elle est chez Stanche.
  • Si tu veux pas qu’ta femme t’emmerde : Si tu veux pas qu’ta femme t’emmerde n’te marie pas, n’te marie pas !
  • La cabaretière : La cabaretière fais nous crédit, on te paiera tous ça samedi.
  • Rose la poissonière : Rose la poissonnière, elle écorchait des raies, oh eh oh eh. Elle les vendait si chères que personne n’en voulait, oh eh oh eh.
  • Nous habitons là haut : Nous habitons là-haut là-haut, pas au premier mais au sixième il y fait froid, il y fait chaud car à toutes saisons l’on s’aime.
  • Come nie mee, come nie mee : Come nie mee nae boven ? Stan, stan, stan.
  • Mon père il est soldat : Mon père il est soldat, il est chasseur à ch’val(e), et moi j’m’en fiche pas mal(e).
  • Elle a perdu son pantalon : Elle a perdu son pantalon, sa ch’mise et sa combinaison.
  • Les indépendants : Les zins, les zins, les z’Indépendants, les zins zins zins, les dés dés dés.
  • Les macaronis : Ah c’qu’ils sont bons quand ils sont cuits les macaronis.
  • Donne un zô : Donne un zô à ton oncle cô qui r’vient d’Islande.
  • As-tu connu ma noot’che : As-tu connu ma noot’che, ça c’est un beau p’tit coôtche.
  • La femme à Nèche : Avec la femme à Nèche on a bien rigolé.
  • L’avion : L’avion, l’avion, l’avion, ça fait lever les yeux, la femme, la femme, la femme, ça fait lever la queue !
  • Wiche, wiche : Wiche, wiche, wiche, wiche, viens jouer avec mon wiche.
  • La belle-mère : Ma belle mère elle a fait voir son cul, sacré nom de dieu qu’il était large.
  • La fumée de nos usines : La fumée de nos usines nous rend tous tuberculeux, on s’en fout on a bonne mine on est des carnavaleux !
  • C’est la noce à Crote : C’est la noce à Crote, à Crote, à Crote.
  • On dit que qu’Dunkerque est mort : On dit qu’Dunkerque est mort, mironton, mironton, mirontaine, on dit qu’Dunkerque est mort, est mort et enterré, mais c’est pas vrai.
  • Cent sous d’beultekaze : Cent sous d’beultekaze, un cannt’che d’pain et un oignon et on fait réveillon.
  • Le cakewalk : Mademoiselle voulez-vous danser le cakewalk, le cakewalk, Mademoiselle voulez-vous danser, le cakewalk va commencer.
  • La femme qui m’aura : La femme qui m’aura n’aura pas toutes ses aises.
  • Le tram : Va vite vider le pot d’chambre sur la tête à ma tante.
  • Les comères d’la rue Saint-Gilles : Toutes les comères d’la rue d’Saint Gilles, ça c’est des gens qui s’font pas d’bile.
  • Un, deux ! : Pendant que les hommes sont partis à l’ouvrage, les femmes s’amusent à moudre du café.
  • La musique à papa : La musique à papa fait plaisir à maman !
  • Toutes les femmes y putent : Toutes les femmes y putent, y à qu’les hommes qui sentent bon !
  • L’amour c’est comme de la salade : L’amour c’est comm’ de la salade, ça rend les gens bien malades.
  • Le chat noir : Je cherche fortune au retour du chat noir et au clair de la lune, à Montmartre le soir.
  • A la tienne Etienne : A la tienne Etienne, à la tienne mon vieux, sans ces gueuses de femmes nous serions tous des frères !
  • On vient d’fonder une société : On a fondé une société, une société où sont inscrits tous les jeunes gens de 18 à 60 ans.
  • N’achètes plus d’allumettes : N’achètes plus d’allumettes un p’tit briquet c’est bin plus chouette.
  • Un wiche, un wiche : Et c’veint’ch il a un wiche, un wiche, un wiche.

Les chants du mercredi des Cendres et de Jean Bart

Où irons-nous le mercredi des cendres
Où irons-nous le mercredi des cendres ?
A Rosendaël ou bien chez Fricoto !
Au rendez-vous, c’est là qu’on se rassemble,
pour boire un coup et manger un morceau, oh oh oh
Chantons tous ensemble ce joyeux signal,
ce qui nous rassemble pour le Carnaval,
Vive les enfants de Jean Bart,
ce sont de fameux gaillards,
pour les fêtes et pour les bals du Carnaval !

Salut à Cô Pinard
Salut à Co Pinard, salut à ta mémoire,
Là-haut, tout près d’Jean Bart, c’est ta gloire,
Tant d’années à nous guider, tant de masques à aimer,
A c’t’heur’ nous voilà tous en pleurs.

Cantate à Jean Bart
Jean Bart, Jean Bart,
Salut à ta mémoire,
De tes exploits tu remplis l’univers,
Ton seul aspect commandait la Victoire,
Et sans rival tu régnas sur les mers
Jusqu’au tombeau France Mère adorée,
Jalouse et fière d’imiter ta valeur
Nous défendrons ta bannière sacrée
Sur l’océan qui fut ton champs d’honneur
Sur l’océan qui fut ton champs d’honneur.

Jean Bart, Jean Bart,
La voix de la Patrie
Redit ta gloire et ton nom immortel
Et la cité qui te donna la vie
Erigera ta statue en autel
Erigera ta statue en autel.

Le carnaval dans la littérature et la musique

« Toutes les aristocraties réunies, aristocraties de naissance, d'argent, de génie ; des femmes charmantes, qui, subissant elles-mêmes l'influence de ce spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fenêtres, font pleuvoir sur les voitures qui passent une grêle de confetti qu'on leur rend en bouquets ; l'atmosphère tout épaissie de dragées qui descendent et de fleurs qui montent ; puis sur le pavé des rues une foule joyeuse, incessante, folle, avec des costumes insensés : des choux gigantesques qui se promènent, des têtes de buffles qui mugissent sur des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de derrière ; au milieu de tout cela un masque qui se soulève, et, dans cette tentation de saint Antoine rêvée par Callot, quelque Astarté qui montre une ravissante figure, qu'on veut suivre et de laquelle on est séparé par des espèces de démons pareils à ceux qu'on voit dans ses rêves, et l'on aura une faible idée de ce qu'est le carnaval de Rome. »

Les chansons de carnaval prolongent cette vision par le son : elles font marcher les chars, rassemblent les bandes, donnent la parole aux quartiers et transforment la satire, la mémoire locale, la danse et la générosité en refrain collectif.

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