Grâce à une amie, j’avais pu obtenir des graines de pastel (Isatis tinctoria) et cela fait plus d’un an que les plantes poussent gentiment dans mon jardin. Les principes tinctoriaux contenus dans le pastel sont les mêmes que ceux des plantes d’indigo (Indigofera) principalement l’indican et l’isatan. Ces substances sont les précurseurs chimiques de ce qu’on appelle communément « indigo » et qui n’est pas soluble dans l’eau. L’indigo est un colorant « de cuve » et une réduction chimique en milieu alcalin est indispensable pour teindre. Ensuite je les ai faits chauffer une dizaine de minutes à 80°C dans de l’eau de pluie.
Ce bain doit ensuite être rapidement descendu en température, vers le 50-55°C avant d’ajouter une solution basique obtenue à partir de soude (attention, pas la soude caustique ni le bicarbonate!), à raison d’environ 3 cuillères à café. Le bain devient vert brun et doit alors être agité pendant un certain temps pour faire précipiter le pigment. Si on se souvient de la chimie de l’indigo, ces deux étapes sont très logiques… En chauffant on solubilise l’indican et l’isatan présent dans les feuilles et en augmentant le pH, on transforme les précurseurs en indoxyle. En agitant, on ramène de l’oxygène dans la solution et l’indoxyle se combine en indigo!
Après agitation, il faut laisser décanter plusieurs heures dans des jarres en verre, un précipité bleu doit se former au fond. On peut retirer l’eau du dessus très doucement à la pipette au fur et à mesure. j’en suis à cette étape et je ne sais pas encore combien de grammes de pigment je vais obtenir. Si, si, je vous assure, les petites traînées sont bien du pigment de pastel, il y en a une jolie couche au fond de ma jarre!! Première fois que je récolte mon Pastel cette année! D’habitude j’ai déjà 2 ou 3 récoltes à mon actif en août, mais 2020 n’est pas une année comme les autres à tous points de vue!
Pour faire mes cocagnes, j’ai trouvé mes outils préférés et ma manière la plus ergonomique et efficace. D’autres personnes vont utiliser des méthodes différentes, ne prenez pas la mienne comme la seule valable! La manière importe peu du moment qu’on obtient la bonne consistance, je dirais celle des horribles épinards hachés de la cantine quand j’étais gamine, la crème en moins… Je hache d’abord les feuilles avec un hachoir de cuisine chinois puis je les écrase avec un gros galet plat et lourd que j’ai trouvé sur une plage il y a des années. Le ball que vous formez doit tenir ensemble et pouvoir être aplati sans se délier.
Il faut bien éliminer le liquide des cocagnes en les pressant fortement entre les mains. Au début, c’est un jus vert vif qui va devenir brun puis transparent au fil des pressages. Le jus vert ne contient pas vraiment de pigment (j’ai testé!) donc pas besoin de le garder, c’est surtout de la chlorophylle. Il faut recommencer le pressage plusieurs fois et fortement, sur 2-3 jours, à mesure que les cocagnes commencent à sécher, elles vont réduire de volume. J’ai déjà plusieurs fois parlé de l’extraction de pigment à partir des feuilles fraîches sur ce blog, vous pouvez lire le récit de mon premier essai (il y a déjà 7 ans!) ici. Je continue d’utiliser cette méthode qui marche bien chez moi, on peut aussi verser de l’eau bouillante sur les feuilles et laisser reposer une heure ou plus jusqu’à refroidissement avant extraction, certaines personnes préfèrent cette procédure.
Le pastel contient peu de pigment; quelques grammes par kilogramme de feuilles fraîches. Avec un kilo de feuilles, j’obtiens 4 à 6 g de pigment chez moi, les années bonnes! Dans le Sud, cela peut être davantage dans de bonnes conditions de culture. Après l’étape d’extraction, on a plusieurs choix pour se servir du pigment obtenu. On peut monter une cuve avec le bain d’extraction (ajout d’hydrosulfite ou bien ajout de chaux et de fructose etc.), ou laisser décanter pendant plusieurs heures pour récupérer ce qui se dépose au fond. Le liquide du haut est évacué et on transfère le fond qui contient le pigment dans des jarres ou des béchers en verre, dans lesquels on ajoute de l’eau de pluie avant de laisser décanter à nouveau. On recommence jusqu’à ce que le liquide soit clair et que la couche de pigment au fond soit bien visible. On élimine une dernière fois le liquide et on peut récupérer le pigment concentré.
Le pastel est une bisannuelle et, comme le dit la tradition, l’année suivante produit fleurs et graines. A ce moment-là, n’espérez plus obtenir de pigment à partir des feuilles, il y en a encore moins que la première année. Laissez-le se ressemer tranquillement ou bien récolter les graines pour les semer vous-même en place. Le pastel est une bisannuelle (il fleurit tous les deux ans). Ses fleurs jaunes en ombelles et son odeur émanant des feuilles rappellent le radis et il est célèbre pour ses propriétés tinctoriales depuis le néolithique. En France, la Normandie et le Sud-Ouest ont historiquement cultivé le pastel en « coques » ou « cocagnes ».
En Europe médiévale, les cocagnes n’étaient qu’une solution de stockage temporaire des récoltes pour ne pas perdre le pigment; des spécialistes préparaient le pastel agranat, une forme de compostage lente qui permettait de concentrer le pigment. Ce procédé réclame un volume important et un suivi serré pour éviter le chauffage excessif. Avant de se lancer dans ce travail ardu, il faut évaluer si l’objectif est une grosse récolte ou un essai personnel. Le pastel agranat était ensuite livré aux teinturiers après compostage.
Pour la confection des cocagnes, plusieurs outils et méthodes existent. La technique importe peu si l’on obtient la bonne texture; certains préfèrent hacher les feuilles et les écraser, d’autres utilisent des méthodes différentes. Le pastel peut également être cultivé selon des pratiques proches des Fabacées (légumineuses) qui améliorent la teneur en azote du sol, condition favorable à une meilleure production de pigment. Le pastel aime les sols riches en azote et bien aérés, et ne se cultive pas en pot si l’on vise une récolte suffisante.
En parallèle des cocagnes, l’extraction du pigment se poursuit par extraction à chaud et par mise en forme du pigment extrait. L’extraction du pastel comprend généralement une macération suivie d’oxydation, puis de précipitation et raffinage pour obtenir le pigment bleu final. Le pigment bleu, parfois appelé « Or Bleu », est obtenu après un long traitement et des rapports concentrés feuilles-pigment. Le pastel a été une source majeure de bleu avant l’indigo tropical, et les techniques historiques de cocagnes ont donné naissance à une industrie du bleu dans certaines régions.
Vous trouverez tout en bas de l’article quelques conseils de culture pour le Pastel et des extraits historiques relatifs au bleu. You will find at the bottom of this article some tips to grow woad that seem important to mention. Le pastel est une plante tinctoriale complexe, et chaque plante peut nécessiter des procédés spécifiques afin d’obtenir un bleu stable et profond.

Au Moyen Âge en Europe, les cocagnes étaient une étape clé mais ne permettaient pas directement d’obtenir le pigment pur; des spécialistes travaillaient le produit pour le livrer ensuite aux teinturiers.
Pour finir, l’extraction du pastel et la production de cocoagnes nécessitent patience et expérimentation, ainsi qu’une connaissance des cycles biologiques et des principes chimiques qui conduisent à l’indigo par oxydation en présence d’air et de conditions basiques.