La communion de l’Action française

La communion de l’Action française avec l’Église catholique a été profondément bouleversée par la condamnation romaine de 1926 : les adhérents du mouvement furent interdits de sacrements, tandis que le journal et plusieurs ouvrages de Charles Maurras furent mis à l’Index. Cette rupture concernait à la fois la doctrine, l’obéissance à l’autorité ecclésiastique et les rapports entre engagement politique et foi catholique.

La situation évolua ensuite jusqu’au décret du Saint-Office du 5 juillet 1939, qui leva la défense de lire et de conserver le journal L’Action française, tout en maintenant l’interdiction des numéros déjà inscrits à l’Index. Cette levée ne constitua toutefois ni une approbation des idées politiques du mouvement ni un jugement favorable sur ses objectifs monarchistes.

Une rupture entre le mouvement monarchiste et Rome

L’Action française était un journal quotidien édité par un mouvement politique d’extrême-droite entre 1908 et 1944. Le mouvement a été appelé Action française. Ses vendeurs formèrent une milice violente les Camelots du roi.

Ses premiers rédacteurs et les lecteurs provenaient des milieux anti-parlementaires et anti-dreyfusards. Sous la direction politique de Charles Maurras, le journal devient violemment anti-républicain, antiparlementaire, xénophobe et antisémite.

Il défendait la doctrine du nationalisme intégral et l’établissement d’une monarchie héréditaire, sans régime parlementaire et décentralisée. Dans cette France nouvelle, l’Église catholique, alors mise à mal par la loi de séparation des Églises et de l’État, retrouverait un rôle important dans la société et serait la garante de l’ordre et de la morale.

La condamnation de l’Action française ne peut donc pas être réduite à un simple conflit politique. Elle s’enracine dans des enjeux proprement religieux et doctrinaux, notamment dans le rapport entre foi, engagement politique et obéissance à l’autorité de l’Église.

Charles Maurras et Action française

Les origines de l’Action française

Pendant l’affaire Dreyfus, en avril 1898, des journalistes et des hommes politiques fondent un Comité d’action française. Leur but est de défendre l’armée française selon eux injustement attaquée et calomniée par les partisans de Dreyfus.

Ces hommes étaient nationalistes, anti-parlementaires mais républicains. Charles Maurras, les rejoint en janvier 1899, et oriente autrement la revue Action française, fondée en juillet 1899.

Désormais elle défend le retour à la monarchie, celle des « quarante rois qui ont fait la France », qui est autoritaire, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée, avec la remise en l’honneur des provinces que la Révolution de 1789 avait fait disparaître en les remplaçant par les départements.

En mars 1908, la revue devient un journal quotidien. En 1905 la Ligue d’Action française est créée. Elle a pour objectif « renverser la République et de rétablir la monarchie ».

Les adhérents prêtent un serment où ils s’engagent « à combattre tout régime républicain » et à « servir par tous les moyens » la restauration de la monarchie.

Le nationalisme intégral et la conception monarchiste

L’Action française, qui compte environ 13 fédérations réparties sur tout le territoire, est animée par une double préoccupation : elle entend préparer la restauration de la monarchie et, dans l’attente du retour du roi, œuvrer pour la défense de l’intérêt national.

C’est en jugeant les institutions selon leur capacité à faire vivre la nation française ou à la conduire à la décadence que les fondateurs de l’Action française ont conclu à la nécessité de restaurer la monarchie.

Le nationalisme conduit logiquement au royalisme. La France est le fruit de la politique capétienne, poursuivie durant plus de huit siècles.

Royalistes parce que nationalistes, les adhérents de l’Action française s’appliquent à défendre l’héritage en l’absence de l’héritier. Ils essaient de limiter les méfaits républicains en les dénonçant par la propagande et en les combattant par l’action.

Le mouvement cherchait ainsi à associer une conception organique de la nation, une monarchie héréditaire, une hostilité au parlementarisme et une défense du rôle social de l’Église. Cette combinaison explique à la fois son influence dans certains milieux catholiques et les réserves croissantes de la hiérarchie romaine.

Les critiques doctrinales avant 1926

Des critiques s’étaient élevées depuis longtemps contre l’Action française ou, plus exactement, contre les principes sur lesquels Charles Maurras déclarait appuyer sa doctrine politique.

En 1908, Le Correspondant, par la plume d’Étienne Lamy, puis deux ans plus tard le père Laberthonnière, l’oratorien bien connu, dans un volume intitulé Positivisme et Catholicisme, suivis par d’autres polémistes, avaient montré que le maurrassisme était difficilement compatible avec la foi chrétienne.

Des évêques, alertés, avaient alors demandé que les ouvrages de Maurras fussent déférés à l’Index. Le 26 janvier 1914 les consulteurs avaient conclu à la condamnation pour sept d’entre eux ; cette décision avait été confirmée par la Congrégation générale, qui y avait inclus aussi le périodique L’Action française, revue bimensuelle.

Interrogé par un journaliste français, le cardinal Merry del Val avait déclaré : « Il existe incontestablement dans Maurras des assertions condamnables ; et quand on vient demander à Rome, et lui demander ferme : cela est-il condamnable ?, il faut bien que Rome réponde. »

La décision de Pie X et la formule « condamnable, mais pas à condamner »

Cependant Pie X, qui avait hésité à laisser déférer Maurras à l’Index, s’était expressément réservé de publier le verdict lorsqu’il le jugerait bon.

Le 29 janvier, quand le secrétaire de la Congrégation le lui avait communiqué, il avait répondu que « ces œuvres étaient bien prohibées et devaient être considérées comme telles désormais », que la condamnation serait promulguée à la date du jour, mais que le décret de prohibition ne serait pas publié.

Les raisons qu’il avait eues de surseoir ainsi à la condamnation pouvaient se résumer en cette phrase qu’il avait prononcée : « Maurras est un beau défenseur de l’Église et du Saint-Siège. »

Et de fait, soit dans le conflit avec le gouvernement républicain, soit dans la bataille du modernisme, Pie X avait toujours trouvé l’Action française à ses côtés.

Le désir de ne pas agiter le catholicisme français à la veille de la guerre, qu’il tenait pour certaine, celui aussi de ne pas heurter les nombreuses et très hautes personnalités de France, religieuses et laïques, qui l’avaient supplié de ne pas se montrer sévère, avaient achevé de le décider à la clémence.

Benoît XV n’avait pas changé d’attitude : ayant en 1915 examiné lui-même la question, il avait conclu que si le décret était publié, « la guerre durant les passions politiques empêcheraient de porter un jugement équitable sur cet acte du Saint-Siège ».

On en était donc resté à la formule qu’avait employée Pie X : « Damnabilis, non damnandus », c’est-à-dire « condamnable, mais pas à condamner ».

La montée de l’influence du mouvement

À la fin de la Première Guerre mondiale, le journal L’Action française compte 156 000 abonnés. Son influence est forte dans les milieux catholiques à tendance conservatrice et monarchiste.

En 1926, l’Action française tirait à 100 000 exemplaires quotidiens et avait 45 000 abonnés. Le mouvement attirait une partie importante de la jeunesse estudiantine qui, à l’époque, se recrutait uniquement dans la bourgeoisie.

L’Action française plaisait par ses partis pris politiques, par le ton très mordant de ses articles, par ses appels à l’action contre les politiciens, par la défense de l’Église catholique, par son antisémitisme virulent et par son goût littéraire néo-classique.

On trouve les signatures de Paul Bourget, de Georges Bernanos, de Pierre Gaxotte et de Robert Brasillach. Certains intellectuels étaient attirés par la doctrine politique, tandis que d’autres l’étaient aussi par l’esthétique et la conception littéraire défendues par le journal.

La faiblesse électorale et les rivalités internes

Le mouvement pourtant traverse une période délicate dans les années vingt, ne parvenant pas à transformer son succès intellectuel en pouvoir électoral d’une part, et subissant par ailleurs de la part de l’Église catholique romaine une mise à l’Index qui apparaît a posteriori comme le déclencheur de son déclin.

En 1919, le soutien apporté par l’Action française aux listes du Bloc national permet l’élection d’un député, à Paris, ouvertement membre du mouvement : Léon Daudet.

Celui-ci se rallie rapidement au groupe des indépendants, composé de 29 membres, qui tente d’infléchir la politique sociale de la République vers le corporatisme. Un positionnement intransigeant du groupe parlementaire l’empêche de participer à un gouvernement.

Isolé durant le mandat du Bloc national, ce groupe cherche à susciter l’union des partis de droite en vue des prochaines échéances électorales. En 1924, l’Action française prône ouvertement la formation d’un « Bloc de droite » regroupant les composantes du Bloc national de 1919.

L’initiative parlementaire ne se concrétise cependant pas en une alliance lors des élections législatives. Cette absence d’alliance, d’implantation et de structuration de la ligue d’Action française empêche celle-ci d’obtenir des représentants à l’Assemblée nationale.

Cet échec montre alors « l’inefficacité de l’Action française en matière électorale » en dehors de circonstances exceptionnelles. Charles Maurras voit par ailleurs son autorité contestée en interne, notamment par Georges Valois et son mouvement le Faisceau.

De nouvelles ligues concurrentes émergent et se développent dans le contexte de l’arrivée au pouvoir du Cartel des gauches. La plus dynamique est la Fédération nationale catholique, dirigée par le « capucin botté », le général de Castelnau.

Le décret du 29 décembre 1926

En 1926, le pape Pie XI a condamné le mouvement, mais en 1939, le nouveau pape Pie XII annule la condamnation. La décision de 1926 intervient dans le contexte d’une mise en garde contre les excès d’un « nationalisme immodéré ».

Le 29 décembre 1926, Pie XI reprend et met en vigueur le décret de condamnation de son prédécesseur en portant à sept le nombre d’ouvrages de Charles Maurras mis à l’Index.

Par décret de cette Suprême Sacrée Congrégation du Saint-Office en date du 29 décembre 1926, le journal L’Action française, tel qu’il était alors publié, fut condamné et mis à l’Index des livres prohibés, attendu ce qui s’écrivait dans ledit journal, surtout à cette époque-là, contre le Siège apostolique et contre le Souverain Pontife lui-même.

Une ordonnance pontificale, relayée par les évêques, double cette condamnation en interdisant à tout adhérent de la ligue de bénéficier du mariage ou de l’enterrement religieux.

Cette décision entraîne une chute de moitié du nombre de lecteurs du journal entre 1925 et 1928. En 1926 et 1927, l’Action française, qui adopte la posture du « paria » face à Rome, entraîne de nombreux évêchés dans des positions ambiguës, oscillant entre condamnation publique ferme et ménagement des fidèles.

De fait, cette condamnation a mis en évidence une certaine distance entre les fidèles et la hiérarchie épiscopale. Elle a également durablement divisé les catholiques français entre partisans d’une restauration politique d’un ordre chrétien et promoteurs du courant chrétien-démocrate.

DateÉvénement
1898Fondation du Comité d’action française pendant l’affaire Dreyfus
1899Charles Maurras rejoint la revue Action française
1905Création de la Ligue d’Action française
1908La revue devient un journal quotidien
1914Condamnation non publiée de plusieurs ouvrages de Maurras et de la revue
1926Condamnation publique du journal et mise à l’Index
1927Interdiction des sacrements aux adhérents de l’Action française
1939Levée de la défense de lire et de conserver le journal
1944Interdiction du journal et du mouvement après la Libération

Le contenu de la condamnation

L’hostilité romaine ne porte-t-elle que sur l’agnosticisme de Charles Maurras ou également sur les positions politiques du journal ? Le Saint-Siège n’a-t-il pas cherché à accélérer le ralliement des catholiques à la République et amorcer dans cette perspective un tournant doctrinal et apostolique sur et dans le rapport de l’Église avec la société laïque ?

La condamnation portait sur des œuvres à caractère politique et religieux, mais aussi littéraire et philosophique. Elle concernait notamment Chemin de Paradis, recueil de contes philosophiques publié en 1895, Les Amants de Venise, essai de critique du romantisme publié en 1902, et Anthinéa, récit de voyage faisant l’éloge de la civilisation antique et de la culture classique, publié en 1901.

Outre la préoccupation du style, l’ensemble de ces textes fait état d’une vision enracinée dans l’esthétique. Les conclusions de l’enquête menée en 1923 auprès de la jeunesse belge ont par ailleurs montré l’influence de l’écrivain Maurras, un maître intellectuel qui est aussi un critique et un poète.

La condamnation concernait donc une pensée considérée comme incompatible avec l’enseignement catholique, mais elle s’inscrivait aussi dans une crise plus large portant sur l’autorité de l’Église, le nationalisme, la monarchie et la place des catholiques dans la vie publique.

La réaction de l’Action française : « Non possumus »

Quelques jours après sa condamnation publique par Pie XI, le 20 décembre 1926, l’Action française est bien sûr aux avant-postes pour contester la condamnation qui frappe son quotidien.

À la veille de Noël, le journal choisit de faire connaître bruyamment son opposition à Rome. « Non possumus » : les deux mots barrent la une du journal.

Ceux-là mêmes prononcés par saints Pierre et Jean, selon les Actes des Apôtres, après l’interdiction qui leur a été faite par le Sanhédrin d’ouvrir la bouche et d’enseigner au nom de Jésus.

« Nous ne pouvons pas ne pas parler de ce que nous avons vu et entendu », rétorquent les deux accusés. Pour l’Action française, le fait de reprendre le mot de l’Apôtre Pierre pour l’opposer à Pie XI au moment de la condamnation revient à identifier le chef de l’Église au Sanhédrin impie.

Cette réaction manifeste la gravité de la crise : le mouvement ne se contente pas de contester une mesure disciplinaire, mais présente sa propre résistance comme une fidélité supérieure à la vérité et à la mission religieuse. C’est précisément cette logique de confrontation qui rend la rupture avec Rome particulièrement profonde.

La crise de conscience des catholiques

La condamnation de l’Action française par le pape Pie XI provoquait la consternation de nombreux catholiques, ainsi que l’ouverture d’une bataille littéraire entre Rome et le mouvement de Charles Maurras.

Cette décision provoqua chez de nombreux catholiques reconnaissant Charles Maurras comme leur chef politique et leur maître à penser une crise de conscience parfois violente et toujours douloureuse.

« Je fus converti à l’A.F. par […] M. le Curé », rappelle Max Jacob dans une lettre à Jean Cocteau du 18 janvier 1927. Ce qui lui vaut d’orageuses discussions avec ce même curé quand la condamnation papale tombe.

Max Jacob écrit alors : « Vous avez exigé que je vote ! Vous m’avez mis dans ce capharnaüm de la politique à coup de massue. Maintenant mon confesseur veut brusquement après m’avoir comblé de petites manœuvres pour que j’en sois, que je n’en sois plus. »

La crise touchait ainsi les fidèles dans leur vie religieuse concrète. Elle plaçait certains catholiques devant un choix douloureux entre leur attachement au mouvement monarchiste et leur devoir d’obéissance aux directives du Saint-Siège.

La transformation du catholicisme politique

Cette scission a marqué tout le XXe siècle, au profit manifeste de la deuxième tendance, inaugurée par la décision de Pie XI.

La condamnation a favorisé l’essor des catholiques ralliés au détriment des mouvements nationalistes, ainsi qu’une recomposition du catholicisme au sein des droites nationalistes.

Elle a également contribué à la progression des organisations d’Action catholique telles que la Jeunesse Agricole Chrétienne, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne et le Parti démocrate populaire.

Les catholiques français se trouvent alors partagés entre une conception de l’action politique destinée à restaurer un ordre chrétien et une conception démocrate-chrétienne de l’engagement civique, davantage organisée autour de la formation sociale, de la participation publique et de la séparation entre l’Église et les partis.

Les règles de 1936 pour le clergé et les catholiques

Le Saint-Office recommande instamment aux Ordinaires de France la vigilance en vue d’assurer l’observation de ce qui avait déjà été statué en la matière par l’assemblée des cardinaux et archevêques de France en 1936.

Le clergé

  • Le clergé ne doit pas négliger de faire son devoir civique, mais il évitera soigneusement de s’inféoder aux partis politiques.
  • Il est tenu d’exposer, en dehors de toute considération de parti, la doctrine catholique qui concerne les droits de l’Église, de la famille, de l’école et généralement le bien commun.

Les catholiques

  • Les catholiques auront le souci constant de maintenir l’Église et l’Action catholique en dehors et au-dessus des partis.
  • Ils sont tenus de s’intéresser à l’action civique et, pour cela, seront instruits des principes catholiques d’action civique.
  • Les dirigeants et militants d’Action catholique ne seront pas en même temps directeurs, représentants ou propagandistes d’un parti politique.
  • Ils pratiqueront loyalement les vertus du citoyen et notamment le respect du pouvoir établi.

Ces règles permettent de comprendre le cadre dans lequel le Saint-Siège envisageait les rapports entre catholicisme et politique. Les catholiques pouvaient participer à la vie civique, mais l’Église et l’Action catholique devaient rester au-dessus des partis, tandis que les responsables de l’Action catholique ne pouvaient se confondre avec les dirigeants d’une organisation politique.

La lettre de soumission de 1938

Par une lettre adressée à la date du 20 novembre 1938 au Souverain Pontife Pie XI, de sainte mémoire, le comité directeur de ce journal fit sa soumission et présenta, pour obtenir que fût levée la prohibition du journal, une pétition qui fut soumise à l’examen de cette Sacrée Congrégation.

De plus, récemment, ce même comité, réitérant la pétition, fit une profession ouverte et louable de vénération envers le Saint-Siège, réprouva ses erreurs et donna des garanties sur le respect du magistère de l’Église par une lettre adressée le 19 juin 1939 au pape Pie XII.

Cette démarche marquait une inflexion importante par rapport à l’attitude de confrontation adoptée au moment de la condamnation. Les dirigeants de l’Action française reconnaissaient désormais le caractère irrespectueux de certaines polémiques antérieures et affirmaient leur volonté de soumettre leur activité journalistique aux enseignements religieux et moraux de l’Église.

La lettre du comité directeur à Pie XII

Les membres du comité directeur du journal L’Action française déclarent être unis dans les sentiments de la plus profonde vénération pour la Sainteté de Pie XII.

Ils mettent à ses pieds, au début de son pontificat, « la sincère et loyale déclaration de nos intentions et des assurances par lesquelles nous voulons renouveler l’expression des sentiments que nous avons déjà soumis au très regretté et vénéré Pontife Pie XI ».

Le repentir concernant le passé

« Pour ce qui concerne le passé, nous exprimons la plus sincère tristesse de ce qui, dans les polémiques et controverses antérieures et postérieures au décret de condamnation du Saint-Office, le 29 décembre 1926, a paru et a été de notre part irrespectueux, injurieux et même injuste envers la personne du Pape, envers le Saint-Siège et la hiérarchie ecclésiastique. »

La lettre reconnaît également que ces attitudes étaient contraires au respect que tous doivent avoir pour toute autorité dans l’Église.

Le rejet des doctrines contraires à l’Église

« Pour tout ce qui regarde en particulier la doctrine, tous ceux d’entre nous qui sont catholiques, en réprouvant tout ce qu’ils ont pu écrire d’erroné, rejettent complètement tout principe et toute théorie qui soient contraires aux enseignements de l’Église catholique. »

Les signataires affirment professer unanimement le plus profond respect pour ces enseignements. Cette déclaration distingue l’adhésion aux orientations politiques du journal de l’acceptation de doctrines incompatibles avec l’enseignement catholique.

Les garanties concernant le journal

Les signataires déclarent vouloir être très attentifs à rédiger le journal de telle manière que ni les collaborateurs ni les lecteurs n’y trouvent rien qui, directement ou indirectement, trouble leur conscience et s’oppose à l’adhésion due aux enseignements et aux directives d’ordre religieux et moral de l’Église.

Ils affirment formellement leur volonté unanime de développer leur activité de journalistes, même dans le domaine social et politique, de façon à ne jamais manquer, pour ce qui est des catholiques, à la soumission et, pour tous, au respect dû aux directives de l’autorité ecclésiastique dans les problèmes qui, dans ce domaine social et politique, intéressent l’Église par leurs rapports avec sa fin surnaturelle.

La lettre ajoute : « Depuis longtemps, Très Saint-Père, les violences, attaques et toute autre attitude du journal qui ont motivé la condamnation de 1926, ont cessé et sont désavouées. »

Le comité demande donc au pape de considérer si, selon son jugement souverain, les justes motifs de prohibition ayant cessé d’exister, celle-ci ne pourrait légitimement tomber à son tour.

Le décret du Saint-Office du 5 juillet 1939

C’est pourquoi, dans la séance plénière de la Suprême Sacrée Congrégation du Saint-Office tenue le mercredi 5 juillet 1939, les éminentissimes cardinaux préposés à la sauvegarde de la foi et des mœurs, après avoir consulté les éminentissimes et révérendissimes cardinaux de France, ont décrété la levée de la prohibition.

À dater du jour de la promulgation du décret, la défense de lire et de conserver le journal L’Action française est levée, les numéros mis jusqu’à ce jour à l’Index des livres prohibés restant toutefois interdits.

Le Saint-Office précise que cette décision ne constitue aucun jugement sur ce qui regarde les choses purement politiques et les buts poursuivis par le journal dans ce domaine, pourvu, bien entendu, qu’ils ne soient pas contre la morale.

La levée de la prohibition doit être comprise conformément à ce qui a été maintes fois inculqué par le Saint-Siège concernant la distinction entre les choses religieuses et les choses purement politiques, la dépendance de la politique par rapport à la loi morale, ainsi que les principes et les devoirs établis en vue de promouvoir et de défendre l’Action catholique.

ÉlémentPortée du décret de 1939
Lecture et conservation du journalDéfense levée à compter de la promulgation
Numéros déjà mis à l’IndexRestent prohibés
Objectifs politiques du journalAucun jugement porté par le Saint-Office
Limite moraleLes objectifs politiques ne doivent pas être contraires à la morale
Action catholiqueMaintien des principes et devoirs fixés par l’Église
Épiscopat françaisVigilance recommandée aux Ordinaires

Le décret recommande donc instamment aux Ordinaires de France la vigilance en vue d’assurer l’observation des décisions déjà prises par l’assemblée des cardinaux et archevêques de France en 1936.

Une levée qui ne vaut pas approbation politique

La levée de la défense de lire et de conserver le journal ne signifie pas que le Saint-Siège approuve le nationalisme intégral, la monarchie héréditaire, l’antiparlementarisme ou les autres positions politiques de l’Action française.

Le décret précise expressément qu’il n’entend porter aucun jugement sur les choses purement politiques et sur les buts poursuivis par le journal dans ce domaine, dès lors qu’ils ne sont pas contraires à la morale.

La distinction entre politique et religion est donc essentielle. L’Église ne se prononce pas ici sur la forme du régime politique en tant que telle, mais elle maintient son autorité sur les questions doctrinales, morales et religieuses qui peuvent être engagées par l’action politique.

Le principe demeure celui de la dépendance de la politique par rapport à la loi morale. La liberté d’action dans le domaine politique ne peut donc pas être interprétée comme une indépendance à l’égard de l’enseignement de l’Église.

L’Action française face aux crises politiques des années 1930

Les dirigeants de l’Action française ne se cachent pas de vouloir renverser le régime démocratique en organisant un coup de force de type militaire.

L’Action française est une des organisations qui ont tenté le coup de force contre la République lors des émeutes du 6 février 1934.

Les sympathisants les plus enthousiastes sont regroupés dans l’organisation de type paramilitaire des Camelots du roi qui, tout en vendant le journal, font la chasse musclée aux militants ou vendeurs de la presse de gauche.

Le mouvement défendait également une conception exclusive de la communauté nationale. Ses dirigeants voulaient exclure les étrangers, les nomades et les immigrés sans racines, qui selon eux « campent » sur le territoire national.

Ils condamnaient la présence des juifs, des protestants, des francs-maçons et des « métèques ». L’Action française séduisait ainsi une partie de ses militants par un antisémitisme virulent, qui constituait l’un des aspects les plus graves de sa culture politique.

De la germanophobie au soutien à Vichy

Avant la Première Guerre mondiale, sans relâche, l’Action française luttait contre les partisans d’un rapprochement avec l’Allemagne, comme Joseph Caillaux, ou d’un règlement pacifique des conflits entre pays européens, comme Jean Jaurès, qui sera assassiné en juillet 1914 par un adhérent de l’Action française.

Pendant la guerre, l’Action française, comme les autres journaux de l’époque, participe au bourrage de crâne et à la propagation des sentiments anti-allemands.

Après la guerre, l’Action française, très germanophobe, s’oppose à la politique de réconciliation franco-allemande tentée par Aristide Briand et Gustav Stresemann.

L’Action française était contre une politique de désarmement qui selon elle menait à la guerre. Elle se montre adversaire du nazisme dont elle condamne le racisme et dont elle dénonce la politique d’expansion territoriale qui met en danger la sécurité de la France.

Cependant, en septembre 1938, l’Action française défend les accords de Munich qui démembraient la Tchécoslovaquie au nom de la préservation de la paix avec l’Allemagne hitlérienne. Elle pensait que la France n’était pas prête pour faire la guerre.

L’Action française sous le régime de Vichy

La défaite de la France en juin 1940 et la mise en place du régime de Vichy permettent aux hommes de l’Action française d’inspirer une partie de la politique de la Révolution nationale.

Des membres de l’Action française, comme Xavier Vallat, commissaire aux questions juives, Raphaël Alibert, ministre de la Justice, et Du Moulin de La Barthète, directeur du cabinet de Pétain, vont participer aux différents gouvernements de l’État français et vont mettre en place une législation antisémite.

Cependant, ils sont renvoyés dès 1941 ou lorsque Pierre Laval, favorable à la collaboration avec l’Allemagne, reprend le pouvoir en avril 1942.

En 1940, le journal, pour échapper au contrôle direct des Allemands, quitte Paris, en zone occupée, pour se réfugier à Lyon, en zone libre, où il continue de paraître après l’invasion de la zone libre par les Allemands en novembre 1942.

Si quelques membres ou ex-membres de l’Action française, au nom du patriotisme, se rallièrent à la résistance gaulliste, la plupart devinrent des collaborateurs des nazis, entrèrent dans les partis fascisants et même rejoignirent la Milice.

Action française et régime de Vichy

La fin du journal et les prolongements du mouvement

À la Libération de la France, l’Action française cesse de paraître en août 1944. Charles Maurras est arrêté pour fait de collaboration et condamné en janvier 1945 à la détention à perpétuité. Il sera gracié en 1952.

Une partie des membres de l’Action française deviennent militants dans des partis ouvertement fascistes, voire dans des organisations criminelles comme la Cagoule, ou fondent un nouveau journal, Je Suis Partout.

Ses partisans se sont regroupés autour du journal Aspects de la France. Un candidat royaliste, Bertrand Renouvin, adhérent du parti Nouvelle Action française, s’est présenté à l’élection présidentielle de 1974 où il obtient 0,17 % des suffrages exprimés.

La dimension littéraire de la condamnation

La condamnation de 1914 et celle, augmentée, de 1926 portent sur des œuvres à caractère certes politique et religieux, mais aussi littéraire et philosophique.

La figure de Maurras est celle d’un maître intellectuel, mais aussi d’un critique et d’un poète. L’homme est d’ailleurs lui-même entouré d’écrivains.

Parmi eux, ceux qui professent la foi catholique, comme Daudet, Massis, Gaxotte, Maritain et Bernanos, souffrent diversement de la décision romaine. Leur réaction s’est exprimée dans la polémique ou a trouvé dans la littérature une fécondité particulière.

Georges Bernanos est un cas d’école. Son roman L’Imposture, écrit pendant la crise et publié un an après elle, se lit en partie comme une charge contre le clergé moderniste et rallié.

On a beaucoup étudié cet auteur au point de vue de sa dissidence à l’égard du chef de l’Action française, survenue plus tard, en 1932. La longue conclusion de La Grande Peur des bien-pensants, publiée en 1931, montre une influence qui a peut-être été sous-estimée.

La crise a donc produit des effets intellectuels qui dépassent le seul domaine disciplinaire. Elle a suscité des polémiques, des lettres, des essais, des romans et des prises de position sur l’autorité, la conscience, la politique et la fidélité religieuse.

Les enjeux historiques de la condamnation

La condamnation de 1926 apparaît a posteriori comme le déclencheur du déclin de l’Action française, mais elle ne saurait être tenue pour la cause unique de toutes les évolutions ultérieures.

Sur le plan politique, elle intervient alors que le mouvement peine déjà à transformer son succès intellectuel en représentation électorale et qu’il subit la concurrence de nouvelles ligues.

Sur le plan religieux, elle révèle les tensions entre les fidèles, le clergé, l’épiscopat français et le Saint-Siège. Elle montre également que l’implantation de l’Action française dans les milieux catholiques était réelle et suffisamment forte pour rendre la décision particulièrement douloureuse.

Sur le plan doctrinal, elle pose la question des limites de l’engagement politique des catholiques et de la compatibilité entre une doctrine nationaliste intégrale et l’enseignement de l’Église.

Sur le plan européen, elle invite à étudier la diffusion des œuvres de Charles Maurras dans l’aire latine et l’influence de l’Action française au sein des droites nationalistes européennes.

Le centenaire de la condamnation

Le centenaire de la condamnation de l’Action française doit être l’occasion d’un renouvellement historiographique et d’une réévaluation des approches relatives à ce sujet historique.

À la suite du travail de Jacques Prévotat, qui a mis en lumière l’implantation réelle de l’Action française dans les milieux catholiques, fidèles, clergé et épiscopat, et a montré que la condamnation ne saurait être réduite à un simple « complot politique », il importe désormais d’ouvrir de nouveaux axes de réflexion.

Un nouvel apport méthodologique et documentaire est rendu possible par l’ouverture de sources inédites dans différents champs disciplinaires : archives pontificales relatives à la mise à l’Index des œuvres littéraires de Charles Maurras, analyses linguistiques des discours de l’Action française, de ses militants et de leurs interlocuteurs catholiques.

L’attitude, à l’échelle des diocèses et des comités de l’Action française, mérite également d’être interrogée à la lumière de l’exploitation des archives diocésaines ou des journaux de prélats, tels Mgr Grente et Lemoigne.

Il importe aussi d’examiner, dans la longue durée, la réception, la mémoire et l’héritage de cette condamnation au sein du monde catholique français et européen.

Principaux axes de réflexion

  • Bilan historiographique de la condamnation : acteurs politiques, théologiens et militants.
  • Transformation du champ politique catholique : catholiques ralliés, mouvements chrétiens-démocrates, recomposition des droites nationalistes et motifs de la condamnation de la doctrine nationaliste.
  • Condamnation à l’échelle locale : réactions des militants dans les comités, réactions des fidèles dans les diocèses et attitude de l’épiscopat français.
  • Réception, héritage et actualité : réception européenne, diffusion des œuvres de Maurras et mémoire de la condamnation chez les catholiques et les sympathisants de l’Action française.
  • Dimension littéraire : réactions et polémiques dans le monde intellectuel catholique, retour sur les œuvres condamnées et fécondité littéraire de la crise.

La communion de l’Action française avec l’Église ne peut donc être comprise comme une adhésion simple et durable. Elle fut d’abord nourrie par la défense de l’Église et du Saint-Siège, puis compromise par une doctrine et des pratiques jugées incompatibles avec l’enseignement catholique, avant d’être partiellement rétablie en 1939 dans les limites précises fixées par le Saint-Office.

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