Une drag queen prostituée se situe à l’intersection de plusieurs réalités qui ne doivent pas être confondues : la performance artistique, l’expression du genre, la précarité économique et, parfois, le travail du sexe. Être drag queen ne signifie pas être prostituée, et le fait d’exercer une activité sexuelle rémunérée ne définit ni l’identité de genre ni la pratique artistique d’une personne.
Le parcours de Lew-Delilah illustre la manière dont ces réalités peuvent se croiser. Pour les dernières années, elle a réussi à rester financièrement à flot grâce au travail du sexe en ligne, car elle affirme ne pas pouvoir survivre avec les quelque 300 livres sterling versées au titre du Universal Credit. Elle dit avoir eu le sentiment d’être contrainte de se tourner vers le travail du sexe et regrette de ne pas avoir eu d’autre choix.
Drag queen, travesti, transformiste et personne trans : des notions différentes
Drag-queen : Personne qui utilise les atours du sexe féminin de manière exubérante et loufoque. Le côté théâtral est volontairement appuyé. Ex : RuPaul. Travesti : Personne qui se donne l’apparence du sexe opposé, par les vêtements, le maquillage et l’allure (attitude indépendante de l’identité sexuelle, un garçon peut vouloir se déguiser en fille sans forcément vouloir être femme). Ex : Élie Kakou dans le rôle de Madame Sarfati.
Transsexuel(le) : Personne qui psychologiquement, se sent appartenir au sexe opposé. Ex : Alexis Arquette ; Chaz Bono, le fils (ex-fille) de Cher. Transformiste : Personne dont le métier est de se déguiser en femme célèbre de manière relativement crédible, pour le divertissement du public. Ex : les transformistes du Cabaret Michou.
Ces catégories ne décrivent donc pas la même chose. Une drag queen construit un personnage et propose une performance ; une personne travestie adopte ponctuellement l’apparence d’un autre sexe ; un transformiste cherche généralement à incarner une célébrité de façon crédible ; une personne trans relève d’une identité de genre qui ne se réduit pas à un costume ou à une prestation scénique.
La drag queen prostituée n’est pas une catégorie identitaire
Le terme « drag queen prostituée » associe une pratique artistique à une activité professionnelle, mais il ne désigne pas une identité homogène. Une artiste peut se produire sur scène sans exercer le travail du sexe, tandis qu’une personne qui fait du travail du sexe peut aussi avoir une activité de drag, de cabaret ou de création de contenu en ligne.
La drag queen peut chanter, danser, jouer la comédie, animer une soirée ou présenter un spectacle. Au programme : comédie, chant et danse. L’activité sexuelle rémunérée appartient à un autre domaine, même si certaines personnes peuvent exercer simultanément dans les deux secteurs.
Cette distinction est particulièrement importante pour éviter d’associer automatiquement féminité théâtrale, transidentité, homosexualité et prostitution. Le drag est une pratique artistique et culturelle, tandis que le travail du sexe constitue une activité rémunérée pouvant prendre des formes différentes.
Une esthétique fondée sur l’exagération et le brouillage des genres
Les drags queens cherchent à incarner, par leur maquillage, leur tenue et leur incarnation d’un personnage, l’ultra féminité. Ce qui plaît dans le drag, c’est l’exubérance et le côté shinny. Les artistes associent le travail sur l’apparence du personnage, notamment le maquillage et l’habillage, à la performance, au voguing, à des références de mode, de cinéma et de culture populaire.
Un make up nude ou un grand trait d’eye liner ne suffit pas à être en drag. Pour certaines artistes, le drag est exubérant, too much, éclectique ; pour d’autres, il est encore en exploration et cherche à dégager quelque chose de sensuel, drôle, sensible, sexy, timide et espiègle.
Certaines drag queens mélangent make-up drag et make-up SFX, celui des effets spéciaux, pour créer un personnage horrifique et gore. Elles peuvent associer des choses mignonnes, « féminines », avec des make-ups sanglants pour casser justement le côté mignon.
La performance peut ainsi reprendre les signes traditionnellement associés à la féminité tout en les déplaçant. Une artiste peut apparaître en soutien-gorge, porter plusieurs couches de maquillage et des talons très hauts, tout en intégrant des éléments grotesques, horrifiques ou volontairement contradictoires.

Une histoire liée aux cabarets et aux luttes LGBTQ+
Les années 70 ont été la parenthèse enchantée des drag-queens, travestis et autres individus transgenres. Si April Ashley, travesti britannique qui jouait dans les cabarets parisiens dans les années 50, a pavé la route en affichant son minois dans les pages du Vogue UK, c’est surtout grâce au glam-rock que la communauté est sortie de la culture underground.
La personnalité de filles comme Holly Woodlawn ou Candy Darling était si forte qu’Andy Warhol n’a pu faire autrement que les prendre sous son aile dès lors qu’il croisa leur regard dans les bars où elles travaillaient. La chanson Walk On The Wild Side de Lou Reed a été composée pour la première, Candy Says, des Velvet Undergound, écrite pour la seconde.
Le mouvement drag se développe dans les années 20 dans des cabarets underground d’hommes travestis. Les drag queens prennent finalement une place centrale dans le mouvement LGBTQ+ lors des manifestations de Stonewell en 1969 en réponse au raid de la police dans la nuit du 28 juin 1969 à New York City contre les résidents gays.
Considérées comme l’une des premières luttes des personnes homosexuelles, bisexuelles et transgenres dans le monde, elle mène à la naissance des Gay Prides aux valeurs d’inclusivité, d’égalité et de liberté.
Du cabaret underground à la culture populaire
Les drag-queens n’ont pas disparu durant deux décennies, mais leur influence s’est clairement amoindrie. Quand Priscilla, folle du désert, débarque dans les salles obscures en 1994, soit près de quinze ans après le succès du film franco-italien La Cage aux Folles, les drag-queens réintègrent la sphère mainstream, à nouveau dans la lumière.
Les long-métrages mettant en scène le débordement de rouge-à-lèvres et les talons de dix-huit centimètres se succèdent : Extravagances, Wigstock : The Movie… tandis que le titre dance Let Me Be A Drag Queen, des Sister Queen, cartonne dans les soirées étudiantes.
Chouchou, personnage créé par l’humoriste Gad Elmaleh, est si populaire à l’aube des années 2000, qu’il devient le héros d’un film éponyme, lequel vaut ce qu’il vaut, mais qui a au moins le mérite de traiter le sujet sans condescendance.
L’esthétique drag-queen, parce qu’étincelante et splendide, a toujours été reprise par la musique pop. Ziggy Stardust, l’alter-ego de David Bowie, est là pour en témoigner.
Le succès de RuPaul’s Drag Race, diffusé en France sur Netflix, a participé à la popularisation des drag queens. Remis au goût du jour par l’émission de divertissement RuPaul’s Drag Race, diffusée en 2009 outre-Atlantique, cet art a réussi à s’introduire dans les foyers français avec la première édition bleu blanc rouge programmée cette année sur le service public.
La culture drag est devenue plus visible et accessible à un public varié. En se plaçant à l’avant de la scène culturelle populaire, elle ne se limite plus à la communauté LGBTQ+.
Le drag comme espace d’expression personnelle
À 18 ans, j’ai décidé de créer Nicky Doll, un personnage fictif qui est devenu aujourd’hui bien réel. « Je me suis dit : “Eh bien, puisqu’on me dit si efféminé, puisque pour certains, je ne serai jamais un homme, alors je vais être une femme pour un soir, et je vais m’amuser”. »
Cette démarche m’a permis de déconstruire tous mes traumas et toutes les projections que les gens avaient à mon sujet. Ce personnage a pris vraiment corps lors de ma première Pride, marche des fiertés, et est devenu au fil du temps une façon pour moi de jouer avec le genre et de m’exprimer artistiquement.
Surtout, j’ai appris à devenir un homme en m’habillant en femme : c’est en ouvrant cette porte que j’ai finalement accepté d’être Karl, qui est mon vrai prénom. J’étais enfin en paix avec moi-même, je n’étais plus une seule définition, j’étais les deux.
Plus qu’un simple concept, cette identité, qu’elle soit juste expérimentale ou non, peut se voir comme un geste militant, un moyen de revendiquer l’égalité entre les sexes. Se travestir, c’est dire « je peux être qui je veux », de façon assumée.
C’est ne pas rester sagement dans une petite case, explorer d’autres choses. C’est la possibilité de se définir comme individu avant même d’utiliser son appareil génital pour se déterminer face aux autres.
Des artistes qui réinventent la féminité
De plus en plus de femmes et de personnes agenres choisissent d’être drag queens pour jouer avec les codes de la féminité. Morphine Blaze mélange make-up drag et make-up SFX pour créer un personnage drag un peu horrifique et gore. Elliana Wise se présente comme « un être qui porte la voix des autres et profite d’avoir l’attention sur elle pour faire passer des messages ».
Le drag permet à certaines artistes d’accepter leur féminité tout en étant agenres. Elles aiment jouer avec les codes de la féminité et se réapproprient une certaine image de la féminité pour en construire un personnage fort, fearless, sex positive, tout en sortant des clichés.
Pour certaines artistes, le drag est une opportunité de se réapproprier les codes par lesquels elles ont été écrasées durant des années, de les associer à des apparences moins conventionnelles et de montrer qu’être une femme, ce n’est pas seulement des longs cils et des talons hauts, mais avant tout une puissance et des convictions.
Historiquement, les drag queens sont majoritairement jouées par des hommes gays et les drag kings par des femmes lesbiennes. Les femmes interprétant des drag queens rencontrent encore des résistances dans un milieu où leur légitimité est parfois remise en cause.
Des termes comme « bio queen », « faux queen » ou « hyper queen », c’est-à-dire une femme, généralement cisgenre, travestie en personnage de femme, critiquent la performance de drag queen interprétée par des femmes. Le drag king, le mouvement de travestissement au masculin généralement pratiqué par des femmes lesbiennes, manque aussi de visibilité et est peu médiatisé.
La dimension politique du drag
Le drag avait été inventé pour bousculer les conventions sociales, et voilà qu’il s’y mis à devenir diablement cool. Plus qu’à la marge de la norme, le transformisme est un lieu de revendication.
Pour certaines performeuses, le corps constitue le principal outil de la performance dans le but de normaliser les corps différents. Une artiste a fait de son corps de « femme grosse » son principal atout et considère que son corps est la clé de ses performances dans le but de normaliser les corps différents.
Le drag devient alors un moyen de faire passer un message sur la grossophobie. Dans le milieu du théâtre et du cinéma, les rôles sont souvent stigmatisants. Dans le quotidien, il est difficile de trouver et de garder un emploi quand on est queer.
Le drag peut également permettre de questionner les rapports de pouvoir, la sexualisation des corps et les attentes sociales imposées aux femmes. Choquer pour pousser à la réflexion peut être revendiqué comme une fonction de l’art.
La popularité du drag ne supprime toutefois pas les discriminations. Les artistes peuvent être perçues comme étrangères au milieu du drag, comme n’y ayant pas leur place, alors même qu’elles jouent avec la féminité telle qu’elle est construite socialement au travers des injonctions qui pèsent sur les corps des femmes.
Travail du sexe en ligne et vulnérabilité sociale
Le parcours de Lew-Delilah montre que le travail du sexe peut apparaître dans un contexte de grande fragilité sociale. Elle a quitté le domicile familial à 16 ans et affirme être sans logement stable depuis cette période.
Elle a déménagé 26 fois et a séjourné chez « près de 100 personnes », notamment des amis, des membres de sa famille et des inconnus dans des logements partagés. Elle explique être restée dans cette situation parce qu’elle se sent davantage elle-même, même si les conditions sont difficiles.
Elle décrit une vie marquée par la précarité, la dépression, les déménagements répétés et l’incertitude financière. Elle affirme avoir dû jeter pour des milliers de livres sterling d’affaires accumulées au fil des années, selon la taille des lieux où elle pouvait être hébergée.
Dans certains logements partagés et accompagnés, plusieurs personnes dépendantes au crack ont emménagé alors qu’elle essayait de rester sobre. Dans un autre, on lui a dit que si elle trouvait un emploi à temps plein, elle perdrait ses prestations et devrait alors quitter son logement.
Elle a été sobre pendant un an. Avant cela, elle raconte avoir été confrontée à la MDMA, au cannabis, à la cocaïne et à la kétamine après avoir fréquenté un groupe d’amis qui consommaient régulièrement des drogues.
Son histoire montre que le travail du sexe ne peut pas être étudié indépendamment des conditions de logement, de l’accès à l’emploi, de la discrimination et des ressources sociales. Elle affirme qu’elle était une jeune personne qui essayait simplement de faire du drag, de danser et de vivre sa vie, et qu’elle est devenue une travailleuse du sexe sans logement stable.
Les risques liés à la célébrité précoce
À 14 ans, alors qu’elle vivait encore comme un garçon gay, Lew-Delilah avait fait la une après avoir tenté d’organiser dans son école une performance de son personnage drag, Athena Heart.
L’école savait que l’événement devait avoir lieu, mais la représentation a été annulée la veille, l’établissement affirmant, selon elle, qu’il était « illégal » de se produire en drag devant ses camarades. Sa famille a contacté les médias et, en quelques heures, ITV, BBC et Sky News se disputaient son passage à l’antenne.
Elle est apparue deux fois dans l’émission This Morning. La communauté drag lui a également manifesté son soutien et elle a été invitée à se produire avec des candidates de RuPaul’s Drag Race, en tournée, dans des bars et à Brighton Pride.
Des apparitions sur les tapis rouges ont suivi, ainsi que de nombreux envois de cosmétiques et de perruques. Cette attention a culminé avec le documentaire de la BBC Not Just A Boy In A Dress, qui suivait ses tentatives pour organiser un spectacle drag communautaire.
Elle affirme toutefois que sa notoriété virale a aussi ouvert des portes vers de mauvaises situations. Alors qu’elle n’avait que 14 ans, elle dit avoir reçu de l’alcool avant certaines performances et des messages sexuels d’hommes âgés d’une cinquantaine d’années.
Elle raconte également que certains hommes avec lesquels elle échangeait dans le cadre de son activité en ligne avaient attendu qu’elle atteigne l’âge légal. Cette situation souligne les risques particuliers auxquels peuvent être exposées les jeunes personnes médiatisées, trans ou queer, lorsqu’elles deviennent visibles avant de disposer d’un environnement stable et protecteur.
Précarité des artistes drag à Paris
La prostitution ne constitue pas la seule forme de précarité associée au milieu drag. À Paris, les artistes expliquent que les cachets restent souvent faibles au regard du temps de préparation, des coûts de maquillage, des perruques, des vêtements et des déplacements.
Au total, plus de 150 personnes sont présentes, encouragées à insérer des pourboires sous la forme de « Drag dollars » dans la fente d’une boîte rose customisée. Pourtant lourd de plusieurs liasses, un Drag dollar égalant 1 euro, le butin ne sera pas suffisant pour couvrir les frais du spectacle.
Le cachet de base est d’environ 100 euros. Une artiste peut être rémunérée aux alentours de 250 euros pour quatre jours de travail et deux heures trente de performance. La partie des pourboires versés par le public compte énormément dans l’économie des artistes.
Avec une place à 10 euros et une prévente à 8 euros, la question d’augmenter les tarifs se pose, mais il faut que cela reste quelque chose de populaire et d’accessible.
| Élément | Donnée mentionnée |
|---|---|
| Cachet de base | Environ 100 euros |
| Rémunération évoquée pour un spectacle | Aux alentours de 250 euros pour quatre jours de travail et deux heures trente de performance |
| Cachet d’une soirée | 130 euros la soirée |
| Prix d’une perruque de bonne qualité achetée sur Internet | Entre 60 et 100 euros |
| Prix d’une perruque déjà coiffée | 180 euros |
| Produits utilisés par performance | Entre 15 à 20 euros |
Une artiste qui travaille dans le drag depuis six ans explique que cette activité ne représente que 5 % de ses revenus et qu’elle exerce également dans la communication. Une autre, âgée de 23 ans, vit encore chez ses parents et indique que les très bonnes soirées peuvent atteindre 150 euros par personne.
La précarité imprègne le quotidien de ces animatrices de soirées qui caricaturent le genre féminin. Alors qu’il existe une explosion de la scène, le budget qui lui est alloué demeure marginal, comme si cela ne parvenait pas économiquement à inclure l’ensemble des drag-queens.
Le coût du look et du temps de préparation
Pour faire du drag, il faut investir. Une perruque achetée sur Internet et de bonne qualité coûte entre 60 et 100 euros. Déjà coiffé, le prix de l’accessoire grimpe à 180 euros.
Une artiste explique avoir acheté trois gros blocs de fond de teint couvrant, à trente euros l’unité. Elle confie mettre entre 15 à 20 euros de produits à chaque performance.
Il faut parfois jusqu’à trois heures de préparation pour devenir le personnage. À ces dépenses s’ajoutent les costumes, les chaussures, les accessoires, les transports et l’entretien des perruques.
La visibilité des candidates de Drag Race a élevé les exigences des spectateurs. Les artistes doivent parfois investir davantage pour répondre à des attentes esthétiques renforcées, alors que leurs cachets ne progressent pas toujours au même rythme.
Vers une professionnalisation du milieu
Malgré cette insécurité, le milieu tend à se professionnaliser. Des structures se créent de plus en plus autour du drag et au sein des houses.
Certains professionnels encouragent les artistes à ne pas accepter d’être payées en espèces, sous le manteau, mais à tout faire pour obtenir des cachets ou au moins pouvoir éditer des factures.
L’objectif est de pouvoir justifier de son statut d’artiste de cabaret pour obtenir des droits qui ouvrent à l’intermittence du spectacle. Obtenir le statut d’intermittent du spectacle est un graal pour tout artiste, car c’est un système qui protège et assure un minimum financier mensuellement.
Pour arracher le statut d’intermittent du spectacle, il faut justifier d’au moins 507 heures de travail ou d’heures assimilées au cours des douze derniers mois qui précèdent la fin de contrat de travail prise en considération pour l’ouverture des droits.
La professionnalisation ne résout pas automatiquement la précarité, mais elle peut faciliter la déclaration des revenus, l’accès aux droits sociaux et la reconnaissance du travail artistique.
Les revendications collectives des artistes
En 2018, 123 drag-queens et kings, club-kids et performeurs de la nuit se fendent d’une tribune dans le magazine Têtu pour demander à être payés à leur juste valeur.
Récemment, l’idée de monter un syndicat fait son chemin. Certaines artistes aimeraient fixer un tarif minimum pour les billets, par exemple 150 euros de cachet minimum.
La scène drag connaît donc une tension entre l’explosion de la visibilité, l’augmentation des attentes du public et la faiblesse des budgets disponibles. Les artistes cherchent à se regrouper dans un syndicat ou une société de production afin de mieux négocier leurs conditions de travail.
Cette organisation collective concerne aussi les lieux de représentation. Les drag queens ont besoin de lieux fixes pour celles qui connaissent la précarité financière ou relationnelle.
Les lieux queer : espaces de soutien, mais pas toujours totalement sûrs
Fatiguées d’évoluer dans des soirées hétérosexuelles souvent perçues comme anxiogènes en raison du sexisme qui y règne et du traitement réservé aux personnes perçues comme femmes, certaines artistes ont vu dans les soirées queer un havre de paix relatif.
Les artistes performent dans les clubs, les bars et les scènes ouvertes aux côtés des autres queens parisiennes. L’accueil qui leur est réservé tant par les autres queens que par le public est souvent bienveillant.
Le drag reste toutefois un groupe dans une société. À cause de son ancrage dans un groupe social, ce milieu, bien que marginal, ne peut pas totalement échapper aux normes.
La performance du drag peut parfois prendre des tours dangereux pour les femmes dans des lieux avec de l’alcool et des ambiances festives. Une performeuse relate une mauvaise expérience au cours de laquelle un individu a tenté de l’embrasser alors qu’elle déambulait dans le public.
À partir du moment où elles sortent dans la rue, elles peuvent faire face à des micro-agressions. Elles sont davantage confrontées à la violence après des soirées purement communautaires.
De grandes maisons de cabaret ont les moyens de maintenir la sécurité de leurs artistes, mais cela n’est pas le cas de tous les lieux de représentation drag.
Drag, sexualité et travail du sexe : ne pas confondre les registres
La drag queen peut jouer avec les codes de l’hypersexualité sans proposer de prestation sexuelle. Certaines performances sont sensuelles, sexy ou provocantes, mais leur caractère artistique ne suffit pas à les assimiler au travail du sexe.
À l’inverse, le travail du sexe en ligne peut prendre la forme de conversations, de contenus ou d’échanges à distance, sans nécessairement correspondre à une prostitution de rue ou à une rencontre physique. Le parcours de Lew-Delilah est explicitement associé au travail du sexe en ligne.
Les deux univers peuvent néanmoins se rencontrer dans les trajectoires individuelles. Une artiste peut utiliser sa visibilité, son personnage ou ses compétences de performance dans plusieurs activités, tout en conservant des frontières différentes entre spectacle, création de contenu et activité sexuelle rémunérée.
Ces frontières doivent être décrites avec précision pour éviter les amalgames. La tenue, le maquillage, la féminité exagérée ou la présence dans un lieu LGBT+ ne permettent pas de conclure qu’une personne se prostitue.
Discrimination, emploi et accès au logement
Les personnes trans et non binaires peuvent rencontrer des obstacles particuliers dans l’accès au logement. Au Royaume-Uni, un quart des personnes trans ont connu le sans-abrisme à un moment de leur vie.
Lew-Delilah affirme vouloir disposer d’un espace réellement sûr, où elle pourrait grandir et économiser de l’argent pour vivre. Elle imagine acheter un van, l’aménager et y vivre.
Elle souhaite également entrer en politique afin de réformer les aides destinées aux personnes sans logement et de devenir une voix pour les jeunes personnes trans.
Trois ans après avoir reçu un diagnostic de dysphorie de genre, elle affirme ne pas encore avoir eu sa première conversation avec un spécialiste des soins d’affirmation de genre.
Elle dit avoir été violemment harcelée lorsqu’elle était un jeune enfant gay. Cette expérience aurait contribué à développer chez elle du stoïcisme, de la ténacité et du mordant.
Elle affirme être plus heureuse depuis sa transition et se sentir davantage elle-même. Elle décrit sa vie comme très paisible mais chaotique et se dit reconnaissante d’être toujours en vie.
Une visibilité médiatique porteuse d’opportunités et de risques
La diffusion de Drag Race France a renforcé la visibilité des artistes. Pour les candidates, cette exposition peut faire augmenter les cachets et ouvrir de nouvelles possibilités professionnelles.
Mais il y a beaucoup de drag pour très peu de show. La popularité nouvelle peut donc profiter à quelques artistes tout en laissant une grande partie de la scène dans une situation économique fragile.
La télévision attire également un public plus mainstream, qui se fait parfois une idée précise et restreinte de ce que devrait être une drag queen.
Certaines artistes expliquent entendre davantage de remarques affirmant que les femmes n’ont rien à faire dans ce milieu ou qu’il serait beaucoup plus facile pour elles de « faire la femme ».
Le succès médiatique peut ainsi rendre le drag plus accessible, mais aussi lisser, voire pervertir, sa dimension subversive et anti-patriarcale.
Le drag comme outil d’inclusion et de représentation
La question du genre est un fait de société important. Le genre n’est pas un phénomène de mode et la transidentité n’est pas une tendance récente.
Le fait d’apporter de la visibilité permet à certaines personnes de se reconnaître à travers les artistes. Si cela peut aider les personnes les plus timides à ne pas avoir peur de s’assumer, c’est déjà considérable.
La drag queen peut devenir une porte-parole de sa communauté. Certaines artistes préfèrent parler d’amour, de tolérance et divertir les gens, tout en étant présentes à leur manière sur le champ de bataille des idées.
Cette dimension n’implique pas que toutes les artistes doivent s’engager dans un parti politique. La performance peut suffire à interroger les normes, à rendre visibles des identités et à créer un espace d’expression.
Œuvres pour découvrir les représentations du travestissement et de la transidentité
Films sur les travestis par amour
- Certains l’aiment chaud (1959) avec Marilyn Monroe et Tony Curtis.
- Tootsie (1982) avec Dustin Hoffman.
- Mrs Doubtfire (1993) avec Robin Williams.
Films sur les personnes trans
- Transamerica (2005) avec Felicity Huffman.
- Hedwig and the Angry Inch (2001) sur une star du punk rock.
- Boys Don’t Cry (1999) avec Hilary Swank.
Comédie musicale, documentaires et livre
- The Rocky Horror Picture Show (1975).
- Southern Comfort (2001).
- Venus Boyz (2002).
- Beautiful Darling, consacré à l’icône Candy Darling.
- A Low Life in High Heels, autobiographie d’Holly Woodlawn.
tags: #drag #queen #prostituee