Les drag queens en porte-jarretelles jouent avec les codes de la féminité pour créer des personnages sensuels, théâtraux et souvent engagés. La lingerie, les talons, le maquillage et les silhouettes exagérées deviennent des éléments de performance, mais aussi des moyens de questionner les normes imposées aux corps.
Le porte-jarretelles ne suffit toutefois pas à définir le drag queen. Un make up nude ou un grand trait d’eye liner ne suffit pas à être en drag, et la plus grande appréhension de Morphine Blaze serait qu’on lui demande si elle est en drag ou pas. Le drag associe le maquillage, la tenue, l’attitude, la mise en scène, l’interprétation et la capacité à construire un personnage.
Une esthétique entre lingerie et spectacle
La lingerie fine peut accentuer une image de sensualité, tandis que les talons, les bas et le porte-jarretelles contribuent à transformer la silhouette. Pourtant, ces éléments sont rarement utilisés uniquement pour séduire : ils peuvent aussi être amplifiés, détournés ou associés à des éléments inattendus afin de produire un effet comique, politique, spectaculaire ou provocateur.
Pour Rose Fistedepute, son drag est débutant, trébuchant : « Je suis encore en exploration. Pour l’instant j’essaie de dégager quelque chose de sensuel, drôle, sensible, sexy, timide et espiègle. » Cette définition montre que la sensualité peut cohabiter avec l’humour, la fragilité et l’expérimentation.
Chacun.e de ces artistes a une façon de présenter son drag qui lui est propre. Morphine Blaze mélange make-up drag et make-up SFX (celui des effets spéciaux) pour créer un personnage drag un peu horrifique et gore. Elle associe des choses mignonnes, « féminines » avec des make-ups sanglants pour casser justement le côté mignon.

La lingerie comme outil de réappropriation
Alors que de plus en plus de meufs (notamment féministes ou gouines) performent en tant que drag kings, ces artistes-là ont fait le choix de jouer avec les codes de la féminité, telle qu’elle est véhiculée par la société. Cette démarche permet d’avoir une réflexion sur ce que signifie être perçue en tant que femme dans une société hétéropatriarcale.
Pour Morphine Blaze, il n’est pas exclu de faire du king mais en tant que drag queen, elle peut jouer avec les attentes de la société quant à sa propre féminité. « Quand on entend depuis petite qu’il faut être plus féminine, mettre plus ou moins de makeup, des talons, des jupes courtes mais pas trop courtes, être mignonne… Là je montre que je peux être en soutif, avec 5 couches de make up, des talons de 25 cm et balancer des têtes coupées pendant mes perfs, et je demande l’avis de personne. »
Le porte-jarretelles peut ainsi être porté comme un symbole de féminité assumée, mais aussi comme un objet dont les règles d’usage sont refusées. La drag queen ne cherche pas forcément à reproduire l’image de la femme idéale : elle peut exagérer les codes, les mélanger à des éléments grotesques ou les transformer en signes de puissance.
Pour Elliana Wise, l’objectif principal n’est pas de ressembler le plus possible à l’image de la femme idéale, telle qu’elle est construite par la société, mais plutôt de mettre en avant des talents en maquillage, en théâtre, une créativité et de faire passer des messages politiques.
Des personnages sensuels, drôles et politiques
Elliana Wise, quant à elle, se présente comme « un être qui porte la voix des autres et profite d’avoir l’attention sur elle pour faire passer des messages. [Elle] essaie d’avoir une dimension politique dans [ses] performances ».
C’est un peu la même démarche que prône Elliana Wise : « Je pense que [le drag est] une opportunité de se ré-approprier les codes par lesquels nous avons été écrasé.es durant des années, les associer à des apparences moins conventionnelles et montrer qu’être une meuf, ce n’est pas seulement des longs cils et des des talons hauts, mais avant-tout une puissance et des convictions. De plus, dans l’espace public je ne suis pas forcément très à l’aise avec mon corps, alors qu’en drag queen, je sais que je peux oser beaucoup et un vieux mec ne viendra pas me toucher. »
Le drag permet à Flammen Touche d’accepter sa féminité tout en étant agenre. Iel aime jouer avec les codes de la féminité et se réapproprie une certaine image de la féminité pour en construire un personnage fort, fearless, sex positive, tout en sortant des clichés.
Pour Flammen Touche, son drag est exubérant, too much, éclectique. Cette approche peut inclure une tenue de lingerie, mais elle ne se limite pas à une esthétique uniforme : chaque détail participe à un personnage et à une performance singulière.
Le corps transformé par le maquillage et la tenue
Un make up nude ou un grand trait d’eye liner ne suffit pas à être en drag, et la plus grande appréhension de Morphine Blaze serait qu’on lui demande si elle est en drag ou pas. Le fait que l’on puisse penser qu’il y a moins d’efforts à fournir pour faire du drag quand on est pas un mec les pousse à davantage travailler leur make up, leurs tenues ou leurs performances.
Les vêtements et la lingerie s’inscrivent donc dans un travail plus large de transformation. Les proportions peuvent être accentuées, les couleurs exagérées, les matières confrontées et les accessoires utilisés pour donner une présence particulière au personnage.
Morphine Blaze mélange make-up drag et make-up SFX (celui des effets spéciaux) pour créer un personnage drag un peu horrifique et gore. Elle associe des choses mignonnes, « féminines » avec des make-ups sanglants pour casser justement le côté mignon.
Cette opposition entre lingerie délicate et esthétique horrifique rappelle que le drag n’est pas une simple imitation des codes féminins. Il peut au contraire révéler leur caractère construit, théâtral et modulable.
5 conseils d'une pro pour réussir son maquillage drag queen (ft Veronika Von Lear)
Des parcours différents vers le drag
Le succès de RuPaul’s Drag Race, diffusé en France sur Netflix a participé à la popularisation des drag queens. La scène parisienne et française regorge de queens talentueuses, qui s’avèrent majoritairement être des mecs cis gay et, depuis le début de l’aventure Friction, nous avons eu l’occasion à plusieurs reprises de vous les présenter et de parler des shows où vous pouviez les croiser.
Moins connus, les drag kings, majoritairement des meufs cis, quant à eux interrogent les représentations sociales de la masculinité. Moins connu·e·s encore, les femmes et agenres qui choisissent d’être drag queens pour jouer avec les codes de la féminité.
Aujourd’hui, nous avons rencontré trois meufs et une personne agenre pour mieux comprendre leurs démarches : Morphine Blaze, Rose Fistedepute, Elliana Wise et Flammen Touche.
Lorsqu’on leur demande comment iels sont arrivé.e.s au drag, chacun.e a un parcours à part, souvent lié à la rencontre de drag queens dans des soirées telles que la Jeudi Barrée ou la regrettée House of Moda.
Fatigué.e.s d’évoluer dans des soirées hétéros souvent perçues comme anxiogènes du fait du sexisme qui y règne et du traitement réservées aux personnes perçues comme femmes, les queens que nous avons rencontrées ont vu dans les soirées queer un havre de paix (relatif).
De Drag Race aux soirées queer parisiennes
Morphine Blaze nous raconte : « J’ai connu Drag Race assez vite mais je pensais que cela se passait exclusivement aux États-Unis, et que personne ne regardait Drag Race en France. À cette époque je ne pensais pas à faire du drag moi-même car je ne le voyais même pas comme une possibilité. Quand j’ai commencé à sortir en soirée queer, j’ai croisé pas mal de drags et je me suis dit « wow, mais ça existe en France aussi ! » […] Ensuite j’ai rencontré Sativa [Blaze] et je me suis tout de suite reconnue dans son drag et ça m’a donné envie de me lancer vraiment. »
C’est aussi souvent la découverte du milieu de la nuit queer qui a été déterminante. Qu’iels se définissent comme bi, pan ou encore hétéro comme Rose Fistedepute, les rencontres en soirées queer ont eu un impact important dans leur parcours.
Elliana Wise raconte que tout a commencé devant son miroir, à se maquiller en s’inspirant de looks qu’elle voyait sur Instagram, alors qu’elle vivait encore dans le Sud de la France où elle n’avait pas encore eu l’occasion de fréquenter le milieu queer : « C’est en arrivant à Paris en septembre 2018 que j’ai fait la connaissance de Morphine Blaze, j’allais la voir à ses shows, j’ai fait des photos d’elles et d’autres drag queens et kings. Morphine voyait mon intérêt pour le drag et m’a encouragée à commencer en me disant que le milieu manquait de meufs. Faisant du théâtre, de la danse et me maquillant souvent, j’ai adoré performer. »
Le rôle des « mothers » et de la transmission
Ces drags ont des mothers, à l’instar de Morphine : c’est Mirage pour Flammen Touche et Rose Fistedepute parle de @catinduweb comme de sa « mom-manager », dans la mesure où celle-ci ne fait pas du drag elle-même mais qu’elle lui donne des astuces niveau make-up, tenue et performances…
La construction d’un look de drag queen repose ainsi sur une transmission de pratiques. Le maquillage, la tenue et les performances sont travaillés ensemble, car une pièce de lingerie n’a de sens scénique qu’à travers l’attitude, le mouvement et le personnage qui la porte.
Une place encore discutée dans le milieu du drag
Iels performent dans les clubs, les bars ou encore les scènes ouvertes aux côtés des autres queens parisiennes, notamment des mecs cis gays, qui les ont parfois soutenu.e.s et encouragé.e.s à faire du drag.
On a pu les voir à la Screen Queens, la Drag Me ou encore à la finale du Dragathon, en ce qui concerne Rose Fistedepute, qui apprécie le soutien qu’elle reçoit de la part de drag queens qui la bookent ou lui donnent des conseils make up qu’elle qualifie elle-même de « wake up » tant son drag est débutant et fébrile.
L’accueil qui leur est réservé tant par les autres queens que par le public est souvent bienveillant. Toutefois, iels reconnaissent qu’il est parfois difficile de se faire sa place dans un milieu encore assez fermé.
Netflix en diffusant Drag Race a permis de rendre le drag plus visible, attirant un public plus mainstream mais qui se fait une idée assez précise et restreinte de ce que devrait être une drag queen.
Depuis quelques temps, Morphine Blaze explique que certaines remarques qu’elle n’entendait pas auparavant sont de plus en plus répandues : « On me dit que les femmes n’ont rien à faire dans ce milieu, que c’est beaucoup plus facile pour nous de « faire la femme » (ce qui pour moi est une définition particulièrement réductrice du drag, mais bon, chacun sa définition), que si je veux faire du drag, j’ai qu’à faire du king etc. »
La féminité comme espace de liberté
Ces artistes sont parfois perçu.e.s comme étrangers.ères au milieu du drag, comme n’y ayant pas leur place - place que l’on peut logiquement interroger, dans la mesure où l’on peut penser que les gays qui performent en tant que drag queens se réapproprient l’image d’une féminité qu’on leur reproche pour la sublimer et la performer.
Il s’agit ici d’une démarche sinon similaire mais complémentaire : il s’agit de jouer avec la féminité telle qu’elle est construite socialement, c’est-à-dire au travers des injonctions qui pèsent sur les corps des femmes pour en jouer dans une démarche d’empowerment, « avec une approche de meuf dans une société patriarcale », résume Elliana Wise.
Rose Fistedepute, elle, revient sur ses origines. Elle explique venir d’une famille colombienne qui s’inscrit dans une culture où l’image des femmes est sacralisée : « La danse est omniprésente. J’ai appris à danser sur du reggaeton dès mes 10 ans avec mes cousines. À ma manière j’essaie de donner vie à un personnage féminin qui transmet autant la sensibilité, la sensualité que l’humour des femmes latino-américaines. »
Dans cette perspective, le porte-jarretelles devient un élément parmi d’autres d’un langage artistique. Il peut exprimer la sensualité, mais aussi l’humour, la confiance, la provocation, la vulnérabilité ou la volonté de reprendre le contrôle sur une image traditionnellement assignée aux femmes.

Une visibilité incarnée par des figures populaires
Conchita Wurst sur Instagram.
Conchita Wurst et Jean Paul Gaultier - 23e soirée caritative du Grand Opéra pour la lutte contre le Sida à Berlin, le 5 novembre 2016.
Conchita Wurst - Soirée de l'émission "Queen of Drags" à Berlin, le 11 novembre 2019.
Conchita Wurst sur Instagram. Le 27 mars 2021.
Conchita Wurst (Thomas Neuwirth) - 54e cérémonie des Golden Camera Awards 2019 à Berlin, le 30 mars 2019.
Gery Keszler, Conchita Wurst - Conférence de presse du Life Ball Gala 2018 à Vienne en Autriche. Le 16 mai 2018.
Conchita Wurst sur Instagram. Le 15 février 2021.
Conchita Wurst - People lors du "Life Ball 2018" à Vienne, le 2 juin 2018.
Conchita Wurst (Thomas Neuwirth) - Soirée Life Ball 2019 à Vienne en Autriche, le 8 juin 2018.
Conchita Wurst - Soirée de l'émission "Queen of Drags" à Berlin, le 11 novembre 2019.
Conchita Wurst chante à la soirée Roaming Twenties à Hanovre en Allemagne. Le 1er mars 2019.
Ces images illustrent la diversité des apparitions publiques associées à la culture drag : tapis rouges, soirées caritatives, émissions, performances musicales et publications sur les réseaux sociaux. La lingerie et les silhouettes affirmées peuvent alors s’inscrire dans une esthétique médiatique plus large, où la mode et la performance se rencontrent.
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