Fête de la Ghriba à Djerba : pèlerinage, rites et histoire d’un sanctuaire juif

La fête de la Ghriba à Djerba est un pèlerinage juif annuel organisé autour de la synagogue de la Ghriba, près de Hara Sghira, au sud-est de l’île. Chaque année lors du Lag BaOmer, la synagogue attire à Djerba des milliers de pèlerins issus de la diaspora juive tunisienne, en France ou en Israël.

Fort marqueur identitaire, ce pèlerinage est un temps de réunion familiale et communautaire : « faire la Ghriba » c’est retrouver ses racines, vivre une communauté éphémère soudée par la pratique religieuse et la joie festive. Nombre de Tunisiens non-juifs et de touristes étrangers se joignent à cette fête juive, célébrée au début de la saison touristique et qui, selon le discours officiel tunisien, témoigne d’un pays ouvert et tolérant, où coexistent Juifs et Musulmans.

Synagogue de la Ghriba à Djerba

Une fête religieuse au cœur de la communauté juive de Djerba

L’île de Djerba abrite une des dernières communautés juives du Maghreb. À Tunis et dans le reste du pays, synagogues et cimetières juifs sont le plus souvent à l’abandon, mais la communauté juive de Djerba résiste aux tribulations de l’histoire.

Au mois de mai, au 33e jour de la Pâque juive, des milliers de pèlerins venus du monde entier viennent prier dans la synagogue. L’occasion pour les non croyants d'assister à cette ferveur religieuse et de découvrir une île ouverte sur la mer où les communautés juives et arabes ont longtemps vécu en paix.

Les festivités de la Ghriba débutent le 14 du mois d’Iyar, en commémoration de Rabbi Meïr baal Haness, et se terminent le 18, fête du Lag Ba’Omer, célébrant Rabbi Shimon bar Yohaï et d’autres Justes (tsadikim).

ÉlémentDescription
Période traditionnelleLe 14 au 18 du mois d’Iyar
Moment centralLe Lag Ba’Omer
LieuLa synagogue de la Ghriba, près de Hara Sghira
ParticipantsPèlerins de la diaspora juive tunisienne, Tunisiens non-juifs et visiteurs étrangers

Origines et légendes de la synagogue

Selon l’orientaliste Nahum Slouschz (Un voyage d’études juives en Afrique, 1909), le mot arabe ghriba, « étrange », nommait aussi d’autres synagogues en Algérie et en Libye. Proche du village de Hara Sghira, qu’habitent surtout des Cohanim, la Ghriba de Djerba, tout comme ces synagogues homonymes du Maghreb, serait un sanctuaire antique fondé par des prêtres juifs.

La vénération de populations locales berbères pour ces lieux de culte prouverait leur origine antéislamique. Selon la légende, fuyant la destruction du Temple de Jérusalem (586 av.J.-C.), des Cohanimse réfugient à Djerba et édifient une synagogue, y encastrant des fragments d’une porte du Temple qu’ils ont pu emporter avec eux.

D’après une autre légende: une jeune « étrangère » solitaire s’installe dans une hutte, sur une colline proche de Hara Sghira. Une nuit, sa cabane prend feu. Personne ne vient à son secours. Le lendemain, les villageois découvrent son corps intact et comprenant qu’il s’agit d’une sainte, lui élèvent un sanctuaire.

Ce second « mythe d’origine » de la Ghriba ne précise pas si la « mystérieuse » étrangère était ou non juive. Pour Slouschz, vers 1900, la Ghriba de Djerba est une sorte de « Lourdes juive ».

Le développement du pèlerinage

Le rayonnement du pèlerinage à la Ghriba s’accentue dans l’entre-deux-guerres. Des bateaux transportent à Djerba les pèlerins de Tunisie, de Lybie, d’Égypte et de Grèce.

Selon Moïse Uzan, secrétaire du grand-rabbin de Tunisie, Haïm Bittan, « La Ghriba favorise le retour en Tunisie de Juifs tunisiens des deuxième et troisième générations. C’est une fête familiale. On mange, on chante et on danse ensemble dans la joie des retrouvailles. Et comme des gens viennent du monde entier à la Ghriba, cette fête est vue par les Tunisiens comme l’événement dont la réussite garantit le succès de la saison touristique ».

Djerbien, émigré à Paris en 1976, Gabriel Kabla organise depuis 1999, en collaboration avec l’ONTT, des voyages de presse à la Ghriba, visites « œcuméniques » de lieux de culte, d’écoles, valorisant le vivre ensemble basé sur le respect.

Soulignant la singularité de cette fête juive, célébrée en Tunisie, où se trouve la 4e ville sainte de l’Islam, Kairouan, il rappelle que « la majorité des Juifs djerbiens vivent aujourd’hui en Israël et en France. Ceux qui habitent l’île sont moins d’un millier… mais ils ne veulent pas partir et treize synagogues sont en activité à Hara Kbira, où ils se concentrent ».

Les espaces du festival

L’espace du festival de la Ghriba se divise de part et d’autre d’une allée centrale : à gauche vers la synagogue, à droite vers l’oukala, l’ancien caravansérail.

Les prières et les rites dans la synagogue

Dans la synagogue, une première grande salle grouille d’activités : prières et rites marqués par la consommation d’eau-de-vie (bûkha), de biscuits et de fruits secs. D’autres rites sont plus individuels, tels l’allumage de cierges devant deux longs brûloirs et la prière au mur de l’Arche (Hekhal), à la base duquel une petite porte permet d’accéder à la grotte où seraient enterrés les reliques du corps de la ghriba et les fragments de la porte du Temple.

Des pèlerins viennent prier contre ce mur où sont exposés sous verre de nombreux ex-votos en argent gravé et dont les formes variées montrent certains symboles populaires chez les musulmans (poisson, Hamsa, etc.). Des bouts de papier inscrits de vœux sont glissés dans les fentes des portes de l’Hekhal.

Des femmes inscrivent sur des œufs de poule leurs vœux et les noms de proches. Puis, elles font la queue devant la petite porte de la « grotte » de la Ghriba pour se glisser une par une dans cet espace très étroit et y déposer leurs œufs votifs.

La place des images numériques

La caméra, l’appareil photo et surtout le smartphone sont au cœur de l’acte rituel. La femme photographie les œufs et les cierges qu’elle dépose dans la grotte après avoir prié.

Ou bien elle téléphone à ses proches en France ou en Israël et partage en direct son expérience. Miracles de l’imagerie numérique !

L’oukala, lieu de convivialité

Le caravansérail, ou oukala, destiné à l’origine à loger les pèlerins, s’articule autour d’une vaste cour à portique, décorée d’une multitude de petits drapeaux tunisiens.

Théâtre des festivités du pèlerinage, on y trouve des étals de souvenirs plus ou moins religieux et de la restauration kasher : grillades et plats traditionnels de la cuisine juive tunisienne. Dans l’après-midi, l’oukala grouille de monde, d’odeurs et de convivialité.

Chants et danses sont ponctués de harangues et de discours. En principe, seuls les hommes dansent en public, mais aujourd’hui parmi la foule on voit aussi de petits groupes de femmes improviser de brèves chorégraphies.

Cour de l’oukala pendant la fête

La Menara et la procession des rimonim

Un temps fort des festivités dans la cour centrale de l’oukala est la vente aux enchères des rimomim, ornements de la Torah qui sont placés ce jour-là au sommet de la Menara, chandelier monumental dont le décor des cinq étages évoque les rabbins honorés, les patriarches, les tables de la loi et les douze tribus d’Israël.

Les femmes y accrochent de nombreux foulards votifs, tandis que montent les enchères des rimonim dans une atmosphère exceptionnelle de convivialité, d’humour et de musique.

En fin de journée, la Ménara, fixée sur un chariot est sortie en procession de l’oukala et de l’enceinte du sanctuaire. Cette procession se rendait jadis à Hara Sghira.

Aujourd’hui, elle fait vite demi-tour et ne sort pas du périmètre gardé par les forces de sécurité et leurs blindés. Elle se termine avec l’entrée de La Ménara dans la synagogue où elle est illuminée par des dizaines de cierges.

Une fête juive ouverte à d’autres traditions

Nombre de musulmans participent en effet au festival juif. On voit ainsi à la Ghriba des femmes musulmanes déposer dans la « grotte des miracles » les œufs sur lequel elles ont inscrit des vœux, avec l’espoir de les voir exaucés dans l’année.

Quelle que soit leur religion, des femmes partagent des attentes et des désirs communs : enfanter, guérir, prospérer, etc. À côté de ces pratiques silencieuses, les propos des pèlerins expriment souvent un idéal de fraternité judéo-musulmane, faisant écho aux discours officiels de l’un ou l’autre ministre tunisien venu rehausser le festival de sa présence, voire de représentants du corps diplomatique en visite à la Ghriba.

On voit aussi à la Ghriba des femmes musulmanes déposer dans la « grotte des miracles » les œufs crus sur lequel elles ont inscrit des vœux, avec l’espoir de les voir exaucés dans l’année.

C’est ce qu’a fait en 2018, lors de sa première visite à la Ghriba, Habiba Y., Tunisienne vivant à Bruxelles. Cette fois elle découvre la Ghriba dans ses conversations avec des Juifs tunisiens dont elle comprend les déchirements de l’exil et la nostalgie pour la terre ancestrale.

Elle goûte les produits de la cuisine juive tunisienne, à la Ghriba et dans les échoppes du quartier de Hara Kbira où elle visite aussi des synagogues. Pour elle, « La Ghriba fait partie de notre patrimoine culturel. C’est une fête de la Tunisie, pays d’accueil, de tolérance et du vivre ensemble ».

Les publications touristiques mettent en valeur l’histoire multiculturelle de Djerba, haut-lieu de l’Ibadisme, ce courant égalitaire de l’Islam, et du vieux fonds berbère de l’Afrique du Nord.

Une organisation marquée par la sécurité

Pourtant la Ghriba a été touchée par le terrorisme. En 1985, un soldat tunisien chargé de la sécurité du sanctuaire y ouvre le feu, faisant cinq morts.

Après une période de crise et de peur, le pèlerinage reprend de l’ampleur, attirant jusqu’à 10 000 visiteurs. Le 11 avril 2002, un camion-citerne rempli d’explosif saute devant la synagogue.

Cet attentat, attribué à Al-Qaïda, fait 19 morts (dont 14 allemands) et une trentaine de blessés. Le pèlerinage s’accompagne dès lors d’un vaste déploiement sécuritaire.

Comme l’a montré le pèlerinage de 2023, ce dispositif est devenu une composante visible de l’événement. Tous les véhicules doivent se garer à l’extérieur du périmètre de la Ghriba où les visiteurs se rendent à pied après avoir passé un portique de sécurité, un contrôle d’identité et une fouille.

Aux checkpoints policiers et gardes nationaux contrôlent les accès à l’île de Djerba, ses routes intérieures, la zone touristique, les quartiers juifs… À l’entrée du sanctuaire de la Ghriba, blindés et commandos cagoulés surarmés renforcent ce vaste déploiement policier.

Le pèlerinage s’accompagne dès lors d’un vaste déploiement sécuritaire. Notons que ce dispositif sécuritaire limite l’accès des Djerbiens et Tunisiens non-Juifs au site durant le pèlerinage.

Contrôle de sécurité devant la Ghriba

Les attentats de 2023 et leurs conséquences

Après l’attentat… Comme vient de le rappeler l’attentat du 9 mai 2023, survenu en fin de pèlerinage, le vaste déploiement des forces de sécurité aussi important soit-il ne suffit pas à écarter totalement la menace terroriste.

Deux pèlerins morts, d’autres blessés et toute une communauté juive tunisienne bouleversée par l’attentat que le président Kaïs Saïed se contente d’imputer à un « criminel » voulant « déstabiliser le pays » et « saboter la saison touristique » !

Au lendemain de la tragédie, le chef de l’État ne s’est pas rendu à Djerba et c’est le ministre du tourisme qui a fait le tour des grands hôtels de l’île pour rassurer les pèlerins.

La fête emblématique du judaïsme tunisien s’est donc trouvée confrontée à une nouvelle rupture, après les violences de 1985 et l’attentat de 2002.

Les éditions de 2020 à 2026

Interrompu en 2020 et 2021 par la pandémie du covid-19, il reprend en 2022.

Les festivités ont été annulées et un important dispositif a été déployé pour assurer la sécurité aux abords de la synagogue, qui reste ouverte aux pèlerins. Un étrange calme règne à Djerba.

A la veille du pèlerinage juif de La Ghriba, l’heure est habituellement à la fête et à la joie sur l’île. Mais l’édition 2024, du vendredi 24 au dimanche 26 mai, est organisée dans la discrétion.

A cause du « contexte international » lié à la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023, l’ensemble des festivités a été annulé et seuls les « rituels religieux à l’intérieur de la synagogue sont maintenus », ont annoncé les organisateurs dans un communiqué.

« La synagogue de La Ghriba reste ouverte, comme d’habitude », précise M. Trabelsi, mais « seulement pour venir prier, allumer des bougies ».

Le pèlerinage annuel juif à la synagogue de la Ghriba, sur l’île de Djerba, aura lieu cette année du 30 avril au 6 mai 2026, a annoncé son comité d’organisation, présidé par Pérez Trabelsi, précisant que la visite sera ouverte aux participants tunisiens et étrangers, dans le cadre d’un retour progressif à la normale, même si la prudence demeure de mise suite au traumatisme de l’attaque de la synagogue en 2023.

L’édition 2026 marque une réouverture partielle après deux années de restrictions sévères. En 2024, les célébrations avaient été annulées et limitées aux rites religieux à l’intérieur de la synagogue, en raison du conflit à Gaza.

En 2025, le pèlerinage s’était tenu à une échelle réduite, réservé aux Juifs résidant en Tunisie et limité aux rituels internes. Cette année encore, selon les organisateurs, les activités resteront confinées à l’intérieur du sanctuaire et n’incluront pas la procession traditionnelle à l’extérieur.

La prudence demeure également de mise suite au traumatisme de l’attaque de la Ghriba en 2023, qui avait coûté la vie à deux pèlerins et trois policiers.

AnnéeSituation du pèlerinage
2020 et 2021Pèlerinage interrompu par la pandémie du covid-19
2022Reprise du pèlerinage
2023Attentat survenu en fin de pèlerinage
2024Célébrations annulées, rites religieux maintenus à l’intérieur
2025Pèlerinage à échelle réduite, réservé aux Juifs résidant en Tunisie
2026Réouverture aux participants tunisiens et étrangers, activités confinées à l’intérieur du sanctuaire

Une communauté réduite mais toujours présente

Considérée comme la plus ancienne synagogue d’Afrique, la Ghriba est l’un des principaux symboles de la présence juive en Tunisie. Par le passé, le pèlerinage a attiré des milliers de visiteurs d’Europe et d’ailleurs, générant des retombées religieuses, identitaires et touristiques importantes pour Djerba, qui abrite l’une des plus importantes communautés juives de la région.

Environ 1 500 Juifs vivent aujourd’hui en Tunisie, contre près de 100 000 dans les années 1950. Ces épisodes répétés de violence ont poussé de nombreux juifs vers le départ ; la communauté, forte de plus de 100 000 personnes avant l’indépendance, en 1956, a été réduite à seulement 1 500 âmes aujourd’hui, principalement réparties dans le sud-est du pays, à Djerba et à Zarzis.

« La majorité des Tunisiens musulmans comprennent bien que nous sommes des Tunisiens comme eux, que nous n’avons rien à voir avec ces guerres. Mais il y a tout de même certaines personnes qui mélangent les deux », résume M. Cohen.

A Djerba, la situation est à mettre en perspective avec le reste du monde, estime René Trabelsi. « Ici, les gens font leur vie. Ils sortent, ils vont au café, les enfants portent la kippa sans problème alors que ce n’est plus le cas à Londres ou à Paris. Je sens plus d’inquiétude en France qu’en Tunisie. »

Une fête familiale, culturelle et touristique

La fête de la Ghriba à Djerba est un événement religieux et culturel unique en son genre. Chaque année, des milliers de visiteurs affluent vers l'île pour participer à cette fête qui célèbre la synagogue de la Ghriba, l'une des plus anciennes synagogues d'Afrique.

L'événement se déroule dans la ville de Hara Seghira, près de la synagogue, et dure deux jours. Le premier jour est dédié à la visite de la synagogue de la Ghriba.

Les visiteurs sont invités à se recueillir et à prier dans le lieu saint. Le deuxième jour est consacré à la fête elle-même, qui est une célébration de la vie et de la foi.

Des concerts de musique, des danses traditionnelles, des défilés et des dégustations de plats locaux sont organisés dans les rues de Hara Seghira.

La fête de la Ghriba est une occasion unique de découvrir la culture juive de Djerba et de rencontrer des personnes de différentes religions et cultures.

C'est également un événement important pour l'économie locale, car il attire de nombreux visiteurs et génère des revenus pour les commerçants et les hôteliers.

Une symbolique du vivre-ensemble mise à l’épreuve

A côté des rites religieux, la Ghriba est associée à un idéal de coexistence entre Juifs et musulmans. Aujourd’hui la littérature touristique présente Djerba comme « une terre bénie » où coexistent « aujourd’hui en harmonie judaïsme, christianisme et islam ».

La décision de rouvrir les visites aux étrangers apparaît donc comme le signe d’une renaissance progressive d’un événement qui, au-delà de sa valeur spirituelle, demeure un test pour l’image de tolérance et de coexistence religieuses que Tunis s’efforce de préserver.

Dans ce contexte, le futur du pèlerinage juif de Djerba semble incertain, du moins en tant que grand symbole du « vivre ensemble » dans la paix et la fraternité, « entre Juifs et Arabes ».

Certains ont tout de même tenu à venir. Elie Lellouche, un avocat parisien et témoin direct de l’attaque de 2023 avait ainsi juré au Monde qu’il reviendrait « chaque année ». Il n’a pas failli. « Il était hors de question de rater le pèlerinage et je suis sûr que ça va bien se passer », s’exclame-t-il au téléphone, heureux de retrouver La Ghriba.

Le pèlerinage de la Ghriba au cœur des traditions des juifs tunisiens

tags: #fete #de #la #ghriba #a #djerba