Dans Les Noces de Figaro associés à Elisabeth Schwarzkopf, Chérubin est interprété par une artiste différente de la Comtesse, rôle auquel la soprano allemande a consacré l’une de ses incarnations les plus célèbres. Le Chérubin de Mme Sena Jurinac est vocalement délicieux, mais, quant à l’aspect physique bien féminin, Mme Emmy Loose a montré dans Barberine qu’il n’était pas de petits rôles pour une artiste excellente.
Le rôle de Chérubin prend ainsi place dans une interprétation dominée par la présence d’Elisabeth Schwarzkopf en Comtesse Almaviva. La soprano allemande excelle en tant que Comtesse Almaviva (Noces de Figaro), Donna Elvira (Don Giovanni) et Fiordiligi (Cosi fan tutte), tandis que chez Richard Strauss, elle une la Maréchale (Chevalier à la Rose) et une Comtesse Madeleine (Capriccio) de référence.
Chérubin au cœur de l’univers mozartien
« La première des comédies musicales, que personne n'a jamais imitée. » C'est ainsi que M. G. de Saint-Foix définit les Noces de Figaro. Et c'est vrai : dans ce chef-d'œuvre tout est chef-d'œuvre : chaque air, chaque ensemble, et les ensembles plus encore que les airs.
Au milieu de l'imbroglio imaginé par Beaumarchais, et que Da Ponte a, somme toute, habilement transformé en livret d'opéra buffa, Mozart est à l'aise. Ce n'est plus une comédie française, et ce n'est pas davantage un opéra italien ni un opéra allemand. C'est une œuvre spécifiquement mozartienne.
Les personnages demeurent, et leurs actes, leur comportement, restent tels que Beaumarchais les a voulus ; mais quelque chose qui vient de Mozart seul les métamorphose : la musique les recrée. Elle a le don si rare de paraître nouvelle chaque fois qu'on la réentend, la connût-on par cœur.
Pas une longueur, pas un instant de faiblesse dans ce long ouvrage où tout est enchantement, où, de scène en scène, on va de merveille en merveille. Il est banal de le dire, certes. Comment ne point le redire, pourtant lorsque l'on sort du théâtre grisé de cette musique ?
La place de Chérubin dans la distribution
La Suranné de Mme Elisabeth Schwarzkopf est parfaite. L'air des marronniers lui a valu un triomphe mérité. La voix de Mme Maria Reining, nuancée et souple à souhait, manque un peu de volume pour les airs de la comtesse, et le Chérubin de Mme Sena Jurinac est vocalement délicieux, mais, quant à l'aspect physique bien féminin, Mme Emmy Loose a montré dans Barberine qu'il n'était pas de petits rôles pour une artiste excellente.
L'interprétation est généralement excellente : j'ai beaucoup aimé le Figaro de M. Erich Kunz et le comte de M. Hans Hotter. Tous deux nous offrent de leurs personnages des images fort différentes de celles que nous avons coutume de voir.
Un Figaro jeune, presque trop jeune, mais plus grave, plus réfléchi, et qui dès la première scène, dans l'air Se vuol ballar (quel dommage de chanter le Nozze dans une traduction au lieu du texte italien original !) affirme cette conception du rôle qu'il accentuera tout au long de l'ouvrage.
On peut en discuter, mais M. Erich Kunz nous fait saisir ainsi la richesse de Mozart, qui comme Shakespeare permet de montrer sans les trahir des aspects fort différents de ses personnages. De même M. Hans Hotter fait apparaître le drame de l'homme de quarante ans en qui survit quelque chose de Chérubin à l'âge du démon de midi.
| Personnage | Interprète | Caractéristique relevée |
|---|---|---|
| La Comtesse | Elisabeth Schwarzkopf | Parfaite ; l'air des marronniers lui a valu un triomphe mérité |
| Chérubin | Sena Jurinac | Vocalement délicieux |
| Barberine | Emmy Loose | Une artiste excellente, y compris dans les petits rôles |
| Figaro | Erich Kunz | Jeune, grave et réfléchi |
| Le Comte | Hans Hotter | Un homme de quarante ans en qui survit quelque chose de Chérubin |
Le Chérubin de Teresa Berganza dans le concert de 1961
Nul n'a peut-être mieux chanté Cherubino que Teresa Berganza, et Teresa Berganza n'a jamais mieux chanté Cherubino devant des micros que ce soir-là.
Tout le monde connaît Les Noces de Figaro selon Giulini ? Le studio de 1959 chez Emi peut-être, mais sûrement pas ce rare concert du 6 février 1961, joyau de poésie et de vivacité où se surpasse une distribution de rêve.
Ceux qui reprochent à l'enregistrement studio de Carlo Maria Giulini un calibrage trop studio doivent impérativement découvrir cette captation en concert de la BBC, dix-huit mois plus tard - le 6 février 1961. Qui apprit ses Noces avec le classique Emi en retrouvera sur le vif toute l'énergie et l'attention au détail, et goûtera une poésie nouvelle.

La prise de son, renvoyant les cordes loin derrière, accentue l'allègement des textures du Philharmonia, qui imposait dans la gravure officielle toute sa splendeur symphonique. Mais Giulini recherche des équilibres et une polyphonie beaucoup plus chambristes - il faudra attendre Marriner pour les retrouver, un quart de siècle plus tard.
Alors que ses tempos étaient déjà parmi les plus rapides de la discographie, ceux de la première version Karajan exceptée, il ose plus de célérité encore, mais avec une respiration bien plus naturelle que son prédécesseur, une infinie délicatesse des phrasés, une subtilité inouïe des nuances.
Elisabeth Schwarzkopf en Comtesse
Seuls la Comtesse d'Elisabeth Schwarzkopf et l'Antonio de Piero Cappuccilli sont toujours sur le pont. La première, dont les années d'or touchent à leur fin, conserve toute la variété de ses intentions musicales et dramatiques ; face au public, elle délivre son chant des maniérismes cultivés pour les seuls micros, et laisse in extremis s'épanouir l'élan du souffle et l'irrésistible lumière du timbre.
Il s'établit entre elle et Elisabeth Söderström, bientôt une Comtesse elle-même, une alchimie plus précieuse qu'avec Irmgard Seefried dix ans plus tôt ou Anna Moffo quelques mois auparavant - Susanna légitimement révérées pourtant.
Une beauté rare, à la fois radieuse et distante, et un port de reine lui promettaient une irrésistible carrière sur les scènes lyriques. La débutante a certes connu les planches, mais, au fil des années, l'opéra a vu ses apparitions se raréfier et son répertoire se concentrer autour de quelques grands rôles de Richard Strauss et de Mozart.
La soprano allemande Elisabeth Schwarzkopf doit en partie sa gloire au microsillon : instrument docile entre les mains d'un mari Pygmalion, elle a su répondre, par un travail acharné, à toutes les exigences artistiques et techniques de ce nouveau support ainsi qu'aux insatiables attentes de son Mentor.
Sa dévorante obsession de la précision, de la perfection de l'intonation et de la pureté stylistique lui ont permis de s'approprier pendant de longues années les rôles de la Comtesse des Noces de Figaro ou ceux de la Maréchale du Chevalier à la rose, au point d'occulter d'autres incarnations tout aussi dignes d'admiration.
Elle personnifie l'un des sommets de l'idéal musical au disque, et l'une des références absolues du chant straussien et mozartien. Elle a donc littéralement fait sienne la consigne de son enseignante Maria Ivogün : « Sois noble, mon enfant », pas seulement au vu de l’importance des personnages titrés dans son répertoire de prédilection, mais aussi et surtout par l’intense perfectionnisme dont elle fait preuve, qui explique sans doute le fait qu’elle ait préféré jouer quelques rôles à merveille que de s’essayer à une vaste palette de répertoires.
La formation musicale de Schwarzkopf et son rapport à Mozart
La soprano Elisabeth Schwarzkopf est née le 9 décembre 1915 à Jarotschin, dans la province prussienne de Posen, près de la frontière avec la Pologne (la province passe d’ailleurs en Pologne après la guerre). Elle montre très tôt de l’intérêt pour la musique, chantant Eurydice dans une production scolaire de l’opéra de Gluck Orphée et Eurydice dès 1928.
En 1934, elle part étudier le chant à la Haute Ecole de Musique de Berlin. Sa première enseignante est persuadée d’avoir affaire à une mezzo-soprano, intuition totalement fausse puisque Schwarzkopf deviendra l’une des plus grandes sopranos lyriques de son époque.
Elle change finalement de professeur, optant pour Maria Ivogün, colorature célèbre pour son interprétation de la Reine de la Nuit (dans la Flûte enchantée de Mozart). Cette dernière, avec l'aide de son mari, le célèbre pianiste accompagnateur Michael Raucheisen, reconstruit sa technique vocale, affermit son sens du style et l'initie aux arcanes du lied.
Signe du destin, elle figure, en 1937, dans les chœurs du mémorable enregistrement de La Flûte enchantée de Mozart que dirige Thomas Beecham et que produit pour E.M.I. Walter Legge, qui ne la remarque pas.
Un premier récital à Berlin en 1942 fait sensation. Ses débuts à l'Opéra de Vienne, prévus en 1943 sous la baguette de Karl Böhm, auront lieu en 1944, dans le rôle de Zerbinetta, sous la baguette de Josef Krips.
Une carrière qui se concentre autour de Mozart et de Strauss
Elle fait ses débuts professionnels à l’Opéra Allemand de Berlin en 1938 en fille-fleur dans Parsifal de Wagner. A cette époque, Elisabeth Schwarzkopf adhère au parti nazi. Ce sera une source de controverse par la suite, quoiqu’elle défendra toujours que son adhésion ne fût qu'une formalité requise de tout chanteur allemand à cette époque.
Elle intègre la troupe de la maison deux ans plus tard, et sa carrière y décolle rapidement, quoiqu’elle doive chanter des rôles qui ne conviennent pas à sa voix, tels que Zerbinetta dans Ariane à Naxos (Strauss). En 1941, elle est atteinte d’une grave tuberculose, dont il lui faut près de trois ans pour se remettre pleinement.
Elle fait sa première apparition à l’Opéra d’Etat de Vienne en 1944 en Constance dans L’Enlèvement au Sérail de Mozart. Après la fin de la guerre, elle prend la nationalité autrichienne.
Dès 1946, elle rencontre son futur mari, l’impresario anglais Walter Legge, qui devient son manager. Elle participe notamment à l’Ensemble-Mozart Viennois de l’Opéra d’Etat de Vienne de Joseph Krips, qui remet en avant une interprétation plus chambriste et délicate qui tranche avec les orchestrations romantiques qui étaient jusque-là en vogue.
C’est en tournée avec cet ensemble mozartien qu’elle se produit pour la première fois à Covent Garden en 1947 en Donna Elvira dans Don Giovanni et à la Scala l’année suivante dans le rôle de la Comtesse Almaviva dans les Noces de Figaro.
Elle passe l’essentiel du début des années 50 en Italie, en particulier à la Scala, où elle donne un répertoire beaucoup plus étendu que ce qu’elle pratiquera par la suite. Elle chante notamment Mélisande dans Pelléas et Mélisande de Debussy ou Elsa dans Lohengrin de Wagner.
En 1951, elle crée le rôle d’Anne Trulove lors de la première du Rake’s Progress de Stravinsky à la Fenice. En 1952, elle chante sa première Maréchale (Le Chevalier à la Rose de Richard Strauss) à la Scala sous la direction de Karajan.
En 1953, elle épouse Walter Legge prenant alors la nationalité anglaise. Elle fait ses débuts américains en concert dans les Quatre derniers lieder de Strauss avec l’Orchestre Symphonique de Chicago en 1954.
L’année suivante, elle donne son premier rôle lyrique américain, la Maréchale à l’Opéra de San Francisco. Ces deux années, elle est également au Festival de Salzbourg, les deux fois dans Don Giovanni dirigé par Fürtwangler, toujours en Donna Elvira.
En 1957, elle chante Liú face à la Turandot (Puccini) de Maria Callas, sous la direction de Tullio Serafin à la Scala de Milan. A partir des années 1960, elle finit par se concentrer sur un nombre réduit de rôles.
En dehors de Mozart et de Strauss, son principal rôle est Alice Ford dans Falstaff (Verdi). En récital, elle excelle dans Strauss, offrant des interprétations de référence des Quatre derniers lieders, et affectionne également Wolf et Schubert.
Ce n’est qu’en 1964 que le Met lui ouvre ses portes, Rudolph Bing étant longtemps resté méfiant vis-à-vis de son adhésion au parti nazi. Elle y donne la Maréchale (Chevalier à la Rose), rôle qui sera également son dernier sept ans plus tard, au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles.
Elle se consacre ensuite aux récitals de lieder, jusqu’en 1979, sa carrière de chanteuse s’achevant à Zurich, quelques jours après le décès de son mari Walter Legge.
Elle donne ensuite de nombreuses master classes, notamment à la Juilliard School, devenant notoire parmi les élèves pour sa rigueur implacable, appliquant à ses élèves les exigences draconiennes que jadis elle s’imposait à elle-même.
Elle réalise également une mise en scène, qui a lieu à la Monnaie en 1981. Il s’agit de l’un de ses opéras fétiches : le Chevalier à la Rose (Strauss). Elle confie à Elisabeth Söderström le rôle de la Maréchale.
Elle meurt dans la nuit du 2 au 3 août 2006 chez elle à Schruns (Vorarlberg) en Autriche.
Une autre référence discographique de Chérubin
Sans doute la distribution idéalement assortie l'inspire-t-il davantage que celle plus hétérogène du studio. Seuls la Comtesse d'Elisabeth Schwarzkopf et l'Antonio de Piero Cappuccilli sont toujours sur le pont.
Quant aux seconds rôles, a-t-on jamais fait mieux ? Le jeune Cappuccilli a pour fille mal gardée la mélancolique Barbarina de Heather Harper, tandis qu'Hugues Cuénod virevolte d'une noce l'autre dans son immortel Janus d'entremetteur et de notaire.
Et voilà comment un live longtemps introuvable vient tutoyer, parmi les références, celui de Hans Rosbaud à Aix (élu par notre Discothèque idéale), et les plus grandes versions studio d'un chef-d'œuvre déjà bien servi !
- Ernest Blanc (le Comte)
- Elisabeth Schwarzkopf (la Comtesse)
- Fernando Corena (Figaro)
- Elisabeth Söderström (Susanna)
- Teresa Berganza (Cherubino)
- Edda Vincenzi (Marcellina)
- Hugues Cuénod (Don Basilio/Don Curzio)
- Giorgio Tadeo (Bartolo)
- Piero Cappuccilli (Antonio)
- Heather Harper (Barbarina)
- Orchestre Philharmonia
- Carlo Maria Giulini
« Les Indispensables de Diapason » no 126. Ø 1961. TT : 2 h 30'.