La communion selon Kathryn Kuhlman

J’avais le meilleur père qu’une petite fille ait jamais eu. Pour moi, mon père ne se trompait jamais. Il était mon idéal. Jamais il ne m’avait donné de fessée, il n’avait pas besoin de le faire. Il lui suffisait de me regarder d’une certaine manière. Ma mère n’hésitait pas à me punir, quand je le méritais. Quand j’étais petite, j’avais terriblement mal aux oreilles. Maman mettait de l’huile sur mes oreilles, et utilisait toutes sortes de remèdes. Mais le plus grand remède était quand papa restait à la maison, me prenait sur ses genoux, quand il s’asseyait sur le fauteuil à bascule, et que je posais l’oreille qui me faisait mal sur son épaule. Mon père, Joe Kuhlman, était maire de la petite ville de Concorde, dans le Missouri. Je suis née de nouveau à l’âge de quatorze ans dans une église méthodiste (l’église de maman), et je me suis fait baptiser à l’église baptiste (l’église de papa).

Mes premières expériences à ce sujet furent à Idaho. J’allais de village en village, en ayant parfois besoin de faire de l’auto stop. Je trouvais un bâtiment vide, j’annonçais la réunion, j’y installais des bancs, et les gens venaient - par simple curiosité de voir prêcher une adolescente aux cheveux roux. Généralement, mon auditoire était composé d’une poignée de paysans, qui me laissaient utiliser l’église pour l’unique raison qu’ils ne pouvaient pas engager de prédicateurs. Je dormais souvent dans les chambres d’amis qu’on m’offrait, ou je cherchais par moi-même une petite chambre à louer. Il m’arrivait parfois de dormir dans un poulailler, quand je donnais des réunions la nuit dans une église abandonnée située à l’intersection d’un petit village de campagne. Mon seul regret était que mon père ne m’avait jamais entendue prêcher. Je languissais après le jour où il serait dans la salle pour voir sa fille derrière la chaire.

Cela m’a pris toute une année pour pouvoir rentrer à la maison; le voyage était cher, et j’avais besoin de chaque sou pour acheter des cartes de visite et mettre des annonces dans les journaux. Puis, je dus repartir encore. En décembre, j’étais au Colorado. C’était mon second Noël loin des miens, mais des invitations à prêcher étaient arrivées, et je ne pouvais pas m’arrêter. Mes premières réunions eurent lieu dans un dépôt vide, à la rue Champa, et je m’étais arrangée avec la compagnie de bois, afin qu’elle nous fournisse le matériel pour les bancs. Le premier mardi après Noël, le téléphone sonna à 16h30. Je reconnus, au bout du fil, la voix d’une vieille amie de chez moi. « Kathryn, ton père a été blessé. « Blessé ? Est-ce grave ? « Dis à papa que j’arrive tout de suite. »

J’avais acheté une vieille Ford V-8. Je mis quelques affaires dans le coffre et démarrai. Le temps s’aggrava, alors que je quittais le Colorado pour le Kansas. A cent cinquante kilomètres de Kansas City, je m’arrêtai à un téléphone public, au bord de l’autoroute déserte, pour appeler chez moi. Je lui dis : « C’est moi. Dis à papa que je suis presque à la maison » « Mais Kathryn, répondit ma tante d’ une voix bouleversée, ils ne t’ont rien dit ? » « Me dire quoi ? »demandai-je. « Ton père est mort dans un accident de voiture. Il a été renversé par un étudiant qui rentrait pour les vacances. Il est mort presque sur le coup. »

J’étais stupéfiée. J’essayais de crier, mais aucun son ne sortait de moi. Mes dents claquaient fortement et mes mains tremblaient, alors que je me tenais là, dans ce téléphone, entourée de ce tourbillon de neige. Les cent kilomètres suivants furent un cauchemar. Le gel faisait briller l’autoroute, il n’y avait pas d’autres voitures que la mienne. La nuit tomba, et mes phares se reflétaient sur moi par une lumière aveuglante. Papa ne peut pas être mort. C’est juste un mauvais rêve. Mais ça n’allait pas mieux. Quand je suis arrivée chez moi, le corps de mon père était dans un cercueil ouvert, dans l’entrée de notre grande maison. Je me rendis dans une chambre à l’étage, refusant de descendre et de le voir. J’avais peur de descendre, de voir le corps de mon père là, et d’affronter la réalité. J’étais aussi agitée par un autre sentiment, la haine. Cela surgissait de moi contre tous ceux qui entraient, et j’en voulais terriblement au jeune homme qui avait enlevé la vie à mon père.

J’avais toujours été si joyeuse. Papa m’avait rendue joyeuse. Puis, vint le jour des funérailles. Assise sur les rangs de la petite église baptiste, je refusais encore d’admettre la mort de mon père. Il ne pouvait pas être mort. Lui, si rempli d’amour pour son « bébé », si tendre et si gentil, il ne pouvait pas être mort. Après le sermon, les personnes présentes quittèrent leurs rangées pour se diriger vers le cercueil et y jeter un dernier regard. Puis, elles s’en allèrent; seuls restèrent la famille et les dirigeants. Un par un, les membres de la famille allèrent en file indienne devant le cercueil. Je restais seule sur le banc. Le dirigeant de l’enterrement s’approcha et me dit: « Kathryn, voulez-vous voir votre père, avant que je ne ferme le cercueil ?

Soudain, je me mis debout, les yeux baissés. Je ne regardais pas le visage de papa, mais son épaule - cette épaule sur laquelle j’aimais tant mettre ma tête. Je me souvenais de la dernière conversation que nous avions eue. C’était dans le jardin de derrière, l’été dernier. Il était debout près de l’étendoir à vêtements, et passait sa main sur le fil. « Bébé, dit-il, souviens-toi, quand tu étais petite, combien tu aimais poser ta tête sur mes épaules et me dire : ÔÇÿPapa, donne-moi une pièce de cinq cents’. J’acquiesçais. « Et tu le faisais à chaque fois, parce que c’est ce que tu voulais. Mais, bébé, tu aurais pu me demander mon dernier dollar, je te l’aurais donné. Je me penchai sur le cercueil, et posai doucement ma main sur son épaule.

Comme je le faisais, quelque chose se passa. Tout ce que mes doigts caressaient était un simple costume. Même si je prêchais déjà depuis un an et demi, c’était la première fois que la puissance de Christ ressuscité venait en moi. Soudain, j’ai cessé d’avoir peur de la mort. Et, en même temps que ma peur disparaissait, ma haine s’en allait. Papa n’était pas mort, il était vivant. Il n’y avait plus de raison d’avoir peur et de haïr.

De nombreuses fois, je me suis rendue au cimetière de Concorde, où le corps de mon père avait été déposé. Il n’y a pas eu de larmes. Il n’y a pas eu de douleur. Et cela fait déjà plusieurs années. Depuis, je peux parler du tombeau vide, et partager mon espoir avec d’innombrables autres personnes. Il y a eu des sommets atteints au travers de toutes mes années de travail, des opportunités pour voyager, d’autres opportunités pour mon ministère et pour prêcher. Cela a été ma première vallée, la plus profonde, celle qui signifiait le plus pour moi. Quand aujourd’hui je marche dans les coulisses, après avoir affronté, pendant des heures, des maladies, des déformations et des besoins de tout genre, je me dirige vers les vestiaires, et soudain, à ce moment, j’ai un sentiment étrange. Je sens que papa est là. Il ne m’a jamais entendue prêcher quand il était ici, mais je suis persuadée qu’il sait que sa fille essaye de faire de son mieux pour le Seigneur.

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