Littérature et bal masqué : le masque comme motif, intrigue et identité

Dans la littérature, le bal masqué est un espace de transformation où les identités se brouillent, où les apparences deviennent incertaines et où les intrigues peuvent se nouer à l’abri des regards. Il permet de mettre en scène la séduction, le secret, la transgression, la dissimulation et la révélation.

Le masque ne concerne toutefois pas seulement les personnages : il peut aussi désigner le pseudonyme sous lequel un écrivain publie, protège sa vie privée, sépare ses activités ou s’affranchit du jugement des autres. La littérature devient alors un véritable bal masqué, où les auteurs comme les personnages avancent sous une identité choisie.

Le bal masqué dans le récit littéraire

Beaulieu-sur-Mer, années 1920. Un bal masqué est organisé à la villa Kérylos, une bâtisse construite dans le style grec antique par le notable et philologue Théodore Reinach. Parmi les invités, Marika Anninos, la grand-mère de l’autrice, qui a quitté sa Grèce natale pour suivre un officier de marine en France.

Marika se voit rejetée par sa belle-famille parce qu’elle ne répond pas à l’idéal d’une Grèce antique rêvée dont Théodore Reinach se fait le champion, peut-être pour oublier l’antisémitisme dont la menace plane déjà en France. Alors Marika comprend qu’il faut mettre en mouvement ces marbres grecs, pour que la Grèce éternellement morte de Théodore Reinach et sa France non moins raide puissent voler, s’envoler, danser enfin.

Un roman virevoltant sur l’appropriation culturelle, les humanités, l’exil et l’hospitalité.

Bal masqué à la villa Kérylos

Alexandre Dumas et le récit intitulé Un Bal masqué

Ce volume regroupe ses premières nouvelles, surprenantes pour qui ne connaît que les longues sagas historiques qui ont fait son succès. On trouve dans ces récits tout le talent, le panache de ses récits postérieurs.

En effet, les thèmes favoris de Dumas sont déjà présents dans ces nouvelles : honneur, vengeance, assassinats en tous genres, atmosphère fantastique, voire effrayante, sombres intrigues, et souvent une certaine dose d’humour.

Le volume comprend :

  • Chérubino et Célestini
  • Le Cocher de cabriolet
  • Blanche de Beaulieu
  • Un Bal masqué
  • Dom Martins de Freytas
  • Le Curé Chambard
  • Marianna
  • Maître Adam le Calabrais
  • Invraisemblance
  • Une Âme à naître
  • Le Chasse-neige
  • Les Fous du docteur Miraglia
  • Le Faiseur de cercueils
  • Un Coup de feu

Non réédités depuis longtemps, ces textes constituent autant de petits bijoux de la littérature du XIXe siècle et un témoignage supplémentaire rare du talent de conteur et de l’imagination foisonnante d’Alexandre Dumas.

Sélection et établissement des textes : Alain Toupin.

Un volume de 332 pages format 15 cm x 21 cm.

Le Bal masqué. Date de l’édition originale : 1863.

La danse comme scène de représentation

« Un quart d’heure après mon arrivée, le bal commença par une polonaise. En qualité d’étranger, la duchesse se crut en devoir de m’accorder l’honneur de danser avec elle. Je ne connaissais pas cette danse ; mais elle est si facile que tout le monde la sait sans avoir eu besoin de l’apprendre. »

« C’est une procession véritable composée de plusieurs couples, dont le premier est le maître de diriger les tours à droite ou à gauche. Malgré la conformité du pas et du geste, cette danse aide le couple à étaler ses grâces. C’est la plus majestueuse et la plus simple de toutes les danses où toutes les personnes qui composent le bal peuvent se montrer. »

Histoire de ma vie, III, p. 369.

Polonaise dans un bal parisien

Le masque et la dissimulation

Le bal masqué repose sur une contradiction féconde : chacun vient s’y montrer tout en dissimulant son identité. Le costume attire l’attention, tandis que le masque empêche de reconnaître immédiatement celui ou celle qui le porte.

Cette tension entre visibilité et secret rejoint l’un des grands procédés de la littérature : faire apparaître une vérité à travers une apparence trompeuse. Le personnage masqué peut cacher son origine, ses intentions, ses sentiments ou sa véritable place dans la société.

Le masque devient ainsi une protection, mais aussi un instrument d’action. Il autorise une parole nouvelle, une conduite transgressive et des rencontres qui auraient été impossibles à visage découvert.

Le pseudonyme, un masque littéraire

Si on vous parle de Lev Asianovitch Tarassov ou de Guillaume de Kostrowitsky pas sûr que cela vous dise quelque … par contre si je vous dis Jean-Baptiste Poquelin… là tout de suite vous situez bien le personnage.

En effet Molière est peut-être le masque le plus facile à faire tomber de la littérature française. Mais peu nombreux sont ceux qui peuvent dire que Lev Asianovitch Tarassov se cache derrière le masque d'Henri Troyat ou Guillaume de Kostrowitsky derrière celui de Guillaume Apollinaire.

Alors tombons les masques…

Bien sûr Internet et ses médias sociaux ont largement généralisé l’utilisation des pseudonymes depuis deux décennies. Cette société virtuelle a conduit de nombreux utilisateurs à se choisir des avatars ou des noms d’emprunts pour vivre leur vie digitale.

Mais bien avant l’ère numérique, le recours au pseudonyme a toujours été une pratique courante, dans le milieu artistique en particulier. En effet le monde de la littérature regorge de noms d’emprunt ou plus singulièrement appelé dans ce domaine précis, nom de plume.

La chasse aux auteurs anonymes

Même si cela semble aujourd’hui une pratique courante et acceptée elle n’a pas toujours été bien perçue. Au XIXème siècle, Joseph-Marie Quérard, bibliographe incompris déplorait la manie de son époque de déguiser son nom en littérature.

Il se charge d’ailleurs dans son ouvrage publié en 1845, Les auteurs déguisés de la littérature française au XIXe siècle : essai bibliographique pour servir de supplément aux recherches d’A. A. Barbier sur les ouvrages pseudonymes de vilipender ces fâcheux travestissements littéraires qu’il dénonce dans sa préface.

« Ce n’était pas assez que le manque de courage, que la modestie et la médiocrité honteuse nous inondassent d’une quantité effroyable d’ouvrages anonymes, il a fallu encore, pour apporter plus de confusion dans les archives littéraires, qu’on dissimulât ses noms sous des pseudonymes, sous des noms usurpés, sous des prénoms au lieu de nom, sous des qualités fictives au lieu des qualités véritables, sous des noms de villages au lieu de ceux des pères de beaucoup de nos médiocres écrivains. »

« Un malin petit journal s’égayait, il n’y a pas longtemps, et non sans raison, dans un article spécial, de la manie de nos auteurs contemporains pour les pseudonymes. « Le domaine littéraire, disait ce journal, est aujourd’hui un grand bal masqué, dont le public paye les violons. » »

Joseph-Marie Quérard, Les auteurs déguisés de la littérature française au XIXe siècle : essai bibliographique pour servir de supplément aux recherches d’A. A. Barbier sur les ouvrages pseudonymes.

Pour Joseph-Marie Quérard l’anonymat en littérature est synonyme de supercherie. Il fustige ce manque d’honnêteté vis-à-vis des lecteurs.

Mais c’est aussi le jeu d’une vie publique que de vouloir protéger sa vie privée et ne pas se mettre à nu. Choisir un pseudonyme ou prendre un nom de plume, une question qui se pose donc lorsque l’on publie un texte littéraire.

Pourquoi prendre un pseudonyme ?

Que nous dit le dictionnaire : Le Robert nous donne la définition suivante du mot pseudonyme : « nom choisi par une personne pour masquer son identité », vient du grec pseudês (faux) et onuma (nom), littéralement faux nom , nom menteur.

Pourquoi donc masquer son identité ? Pour qui souhaite détourner l’attention de ses origines, changer ou modifier son patronyme peut être une solution.

L’académicienne Marguerite Yourcenar qui se dénommait en réalité Marguerite de Crayencourt ou encore Jack Kerouac qui était né Jacques Lebris de Kerouac ont voulu masquer leur origine aristocratique.

Cela peut aussi être motivé par un souci de discrétion. En effet changer de nom permet de se préserver de la célébrité, si jamais elle arrive bien entendu… cela permet aussi de se libérer d’une certaine réserve et d’un certain sérieux pour oser la provocation.

« J’ai choisi un pseudonyme pour être libre d’écrire ce que je voulais, sans que le jugement des autres me pèse » James Salter, Le Magazine Lire, octobre 2014.

Séparer la vie professionnelle et l’activité littéraire

Cela peut s’avérer utile si l’on souhaite séparer l’activité littéraire de la vie professionnelle : Julien Gracq alias Louis Poirier avait choisi un nom de plume car il voulait maquer une séparation entre son activité de professeur et son activité d’écrivain.

Alexis Léger le diplomate a été lauréat du prix Nobel de littérature en 1960 sous le nom de Saint-John Perse. Il lui était impératif de séparer sa mission diplomatique de sa fonction plus officieuse de poète.

Roger Vercel, prix Goncourt 1934 dont le nom de naissance était Roger Crétin, a pour des raisons évidentes choisi un pseudonyme. Vercel deviendra son patronyme officiel par décret en 1936.

Il n’a pas toujours été bien vu de frayer avec les monde artistique quand on occupe de hautes fonctions. Henri Rochefort, célèbre journaliste du Second Empire et de la Troisième République, s’indigna de l’attitude méprisante de certains hauts fonctionnaires de l’époque à l’endroit des auteurs dramatiques :

« Quand un homme fait jouer une comédie au Théâtre -Français, il commet une action tellement honteuse qu’il est obligé de prendre un pseudonyme pour échapper au déshonneur. Pourquoi les référendaires trouvent-ils mauvais que le nom de l’un de leurs collègues côtoie sur l’affiche ceux de Jules Sandeau et d’Alexandre Dumas ? »

« Pourquoi ? Parce ce que, chez certains individus gourmés, qu’on peut appeler des Jocrisses du pouvoir, il est convenu qu’un fonctionnaire s’encanaille dès qu’il franchit la barrière qui sépare l’admninistration de la littérature. »

Introduction du Nouveau dictionnaire des pseudonymes par Henry Coston, 1985.

Les pseudonymes féminins et le masque social

Pour les femmes, l’enjeu peut être tout autre, au XIX ème sicècle nombre d’entre elles prennent un pseudonyme masculin pour écrire, les femmes qui écrivent étant méprisées.

L’exemple le plus emblématique est celui de Amantine-Lucile-Aurore Dupin qui pour publier son livre choisit de cacher son vrai nom et opte pour le pseudonyme de George Sand.

Celle qui est connue notamment pour ses ouvrages Histoire de ma vie, La Mare au diable et Un hiver à Majorque a également fait scandale par sa vie amoureuse agitée, ses tenues vestimentaires masculines et son pseudonyme masculin dont elle lança la mode.

Après elle de nombreux auteurs féminins ont choisi de prendre un pseudonyme masculin.

George Sand portrait et manuscrits

Choisir un nom de plume

Changer de nom oui, mais que choisir à la place ?

Cela peut être un attachement géographique à l’exemple de Marguerite Duras dont le nom de naissance était Marguerite Donnadieu. Elle a vécu deux années dans son enfance dans une maison proche de la ville de Duras dans le sud-ouest de la France d’où le choix de son pseudonyme.

Maison à laquelle elle est restée très attachée, comme le témoignent ces quelques mots à propos de cette maison : « il y a comme ça des maisons qui refusent de mourir ».

De la même manière celui que l’on connait aujourd’hui sous le nom de George Orwell, auteur de 1984 et de la Ferme des animaux s’appelait en réalité Eric Arthur Blair. C’est pour protéger sa famille qu’il a choisi d’avoir recours à un pseudonyme.

En effet, sa première nouvelle traitait de son expérience de la pauvreté et il ne voulait pas la partager avec ses parents. L’Orwell est une petite rivière du Suffolk que connaissait l’auteur.

Quelques pseudonymes célèbres

Le plus connu et le plus prolifique en la matière : Roman Kacew, alias Roman Gary, alias Emile Ajar.

« J’étais las de n’être que moi-même » Romain Gary.

Guy de Maupassant eu recours à divers pseudonymes au cours de sa carrière pour des raisons autant personnelles que professionnelles : il utilisa Joseph Prunier pour signer son premier conte en 1875 La main d’écorché, il utilisa Guy de Valmont en référence aux Liaisons dangereuses pour quelques contes et chroniques ou encore Maufrigneuse.

Ce pseudonyme est emprunté à un roman balzacien dans lequel un personnage se nomme la duchesse de Maufrigneuse. Maupassant l’utilisa entre 1881 et 1885 pour signer les contes, nouvelles et chroniques qui paraissaient dans le quotidien Gil Blas, alors qu’il était sous contrat avec Le Gaulois, avec lequel il collaborait sous son vrai nom.

Voltaire, de son vrai nom François-Marie Arouet choisit pour sa part d’écrire sous de faux noms pour échapper à son passé, notamment à sa famille mais aussi au gouvernement qu’il critiquait souvent.

Il utilisa pas moins de cent soixante !

Marie-Henri Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, auteur du Rouge et le Noir, préféra publier son œuvre sous un autre nom sans doute pour échapper à sa famille, spécialement son père qu’il détestait.

Tout comme Pablo Neruda qui choisit de prendre un pseudonyme pour cacher à son père qu’il publiait des poèmes. Le célèbre poète, écrivain, diplomate, homme politique et penseur s’appelait en réalité Ricardo Eliecer Neftalí Reyes Basoalto.

« Tout homme de lettres devrait prendre un pseudonyme pour déshériter sa famille de son nom. » Edmond et Jules de Goncourt, Journal.

Connue dans le monde entier pour sa saga Harry Potter, J.K.Rowling a publié un roman policier, L’appel du coucou, en avril 2013 sous le nom de Robert Galbraith.

Cette tactique lui aurait permis de se libérer des attentes dues au succès de sa saga.

Alors que Paul Auster, rêvant de devenir écrivain, accumulait les petits boulots pour survivre dans sa petite chambre New-yorkaise, il publie un roman policier sous le nom de Paul Benjamin, Fausse balle qui passe cependant inaperçu.

L’auteur ne connaîtra le succès qu’à partir de la publication, sous son vrai nom de sa Trilogie new-yorkaise.

« Qu’est-ce qui pousse certains auteurs à se cacher derrière un pseudonyme ; est-ce qu’un écrivain, finalement, possède une existence réelle ? » Paul Auster, La chambre dérobée.

Boris Vian a publié utilisait le pseudonyme de Vernon Sullivan notamment pour publier J’irai cracher sur vos tombes qui a fait scandale et lui a valu un procès retentissant.

Le pseudonyme Vernon Sullivan a été inspiré par Paul Vernon, un ami de l’auteur, saxophoniste et dentiste ; ainsi que par Vernon Story et Joe Sullivan deux musiciens américains que Vian admirait.

Le bal masqué comme métaphore de la littérature

Nous l’avons vu, les masques et la plume sont intiment liés. Le pseudonyme s’entend comme une marque de fabrique pour certains ou une carapace de protection pour d’autres.

Dans un récit de bal masqué, le masque organise l’incertitude autour des personnages. Dans l’histoire littéraire, le nom d’emprunt produit une incertitude comparable autour de l’auteur.

Finalement cela reste anecdotique car ce qui compte c’est l’œuvre, le texte, et moins la personne qui se cache derrière. L’œuvre transforme le nom et lui donne une aura.

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