Les disparues de l’A26 : l’affaire Christel Oudin et les cold cases de l’Aisne

Christel Oudin est l’une des quatre femmes assassinées entre 1985 et 1988 le long de ce qui était alors le chantier de construction de l’autoroute A26, dans l’Aisne. Disparue le dimanche 17 novembre 1985 après avoir assisté à un match de football à Brissy-Hamégicourt, l’adolescente de 13 ans a été retrouvée plusieurs mois plus tard sur le chantier de l’autoroute, à hauteur d’Anguilcourt-le-Sart.

Quarante ans après les faits, l’affaire Christel Oudin, comme les trois autres dossiers associés aux « disparues de l’A26 », a été reprise par le pôle des crimes sériels ou non élucidés du tribunal judiciaire de Nanterre. L’affaire Oudin est la seule des quatre dans laquelle un suspect sérieux a été identifié, mais aucun procès n’a encore eu lieu.

Quatre victimes le long du chantier de l’A26

Entre 1985 et 1988, quatre femmes ont été tuées le long de ce qui était à l’époque le chantier de construction de l’A26. Ces quatre meurtres successifs ont longtemps fait croire à l’existence d’un tueur en série. Quarante ans plus tard, on en est beaucoup moins sûr.

Néanmoins ces quatre affaires criminelles, des cold cases comme on les appelle, viennent d’être reprises conjointement par le pôle des crimes sériels ou non élucidés du tribunal judiciaire de Nanterre. Avec l’espoir mince, mais réel pour les familles, de trouver enfin des réponses aux questions qui les hantent depuis quarante ans.

VictimeDate de la disparition ou du meurtreLieu de découverte
Sophie Borca31 mai 1985Un bois à la sortie d’Homblières
Christel Oudin17 novembre 1985Le chantier de l’autoroute A26, à hauteur d’Anguilcourt-le-Sart
Ghislaine Charlier30 juin 1988Un bois près de Montigny-en-Arrouaise
Marie-Thérèse Borde23 octobre 1988Un bois près de Ployart-et-Vaurseine

Sophie Borca

Sophie Borca est la première victime de cette triste série. Le 31 mai 1985, elle disparaît sur le chemin du retour du lycée, quelque part entre Saint-Quentin et Guise.

Le corps de la jeune fille de 16 ans est retrouvé trois semaines plus tard, dans un bois à la sortie du village d’Homblières.

Christel Oudin

Christel Oudin se volatilise cinq mois plus tard, le dimanche 17 novembre 1985. Passionnée de foot, l’adolescente de 13 ans vient d’assister cet après-midi-là à un match amical dans la petite commune de Brissy-Hamégicourt, à moins de deux kilomètres de chez ses grands-parents, qui ne la verront jamais rentrer.

Ce n’est qu’en avril 1986 que ses restes sont retrouvés par hasard, par un conducteur d’engin, lors de travaux de terrassement sur le chantier de l’autoroute A26, à hauteur de la commune d’Anguilcourt-le-Sart. Très abîmée, elle ne peut être identifiée que grâce à la gourmette reçue pour sa communion.

Chantier historique de l’autoroute A26 dans l’Aisne

Ghislaine Charlier

Ghislaine Charlier, une femme élégante de 43 ans, avait l’habitude de faire son jogging dans la campagne autour de son village de Petit-Verly, où elle était conseillère municipale. Le 30 juin 1988, elle part donc courir, comme elle le fait très souvent.

Le lendemain, son corps est découvert lors d’une battue organisée par sa famille, dans un bois près de Montigny-en-Arrouaise.

Marie-Thérèse Borde

Marie-Thérèse Borde est la quatrième victime. Celle par qui l’affaire des disparues de l’A26 va véritablement commencer.

Cette femme de 55 ans a l’habitude de faire de la route : elle est commerciale pour une marque de prêt-à-porter. Le 23 octobre 1988, sa voiture est retrouvée abandonnée sur l’aire d’autoroute de Saint-Brice, sur la portion d’autoroute Calais-Reims qui vient d’ouvrir.

Une semaine plus tard, son corps est retrouvé à trente kilomètres de là par des chasseurs, dans un bois situé près de la commune de Ployart-et-Vaurseine.

La naissance de l’affaire des « disparues de l’A26 »

C’est à la suite de ce quatrième meurtre que va naître l’affaire des disparues de l’A26. Isabelle Horlans est alors une jeune journaliste qui entame sa carrière au quotidien L’Union, à Reims.

C’est un représentant de commerce qui, le premier, l’alerte sur la disparition de l’une de ses collègues, Marie-Thérèse Borde. Quand le corps de la quinquagénaire est découvert, un gendarme confie à Isabelle : « Vous savez, c’est pas la première : il y en a déjà eu trois autres avant elle. »

C’est ainsi que démarrent les investigations de la journaliste. Elle va finir par remonter jusqu’aux familles des trois victimes précédentes, et établir un rapprochement avec le chantier de l’autoroute alors en construction.

En miroir avec l’affaire des disparus de Mourmelon, sur laquelle elle travaille également, c’est elle qui va baptiser ce dossier « Les disparues de l’A26 ».

Une psychose dans l’Aisne

À l’époque dans l’Aisne, ces disparitions successives créent une véritable psychose. La presse locale n’hésite pas à parler de « la voie maudite » ou des « mystères du couloir de l’Aisne ».

« Il y avait beaucoup de rumeurs », se souvient Isabelle Horlans. « Ça suscitait beaucoup d’interrogations et beaucoup de fantasmes. On parlait du sadique de Saint-Quentin, on se demandait s’il n’y avait pas un tueur d’enfants, un pervers dans la nature. On fermait la porte, on se méfiait du voisin. À un moment on parlait même de huit meurtres ! »

Beaucoup de tapage autour de ces quatre affaires. et puis l’oubli. Rapidement, des non-lieux sont prononcés par la justice, faute de piste sérieuse.

Des preuves sont perdues ou détruites par négligence, les proches des quatre victimes se sentent complètement abandonnés.

La famille de Christel Oudin face à l’oubli

La famille qui symbolise de la manière la plus criante tous ces espoirs déçus, c’est celle de la jeune Christel Oudin. Chez elle, dans un village de l’Aisne, sa photo trône sur le buffet du salon : une blondinette rieuse de 13 ans, qui adorait le football et les majorettes.

« Elle avait la confiance, cette gosse », lâche Valérie, sa sœur aînée, les larmes aux yeux.

Quarante ans après le meurtre, la mère de Christel n’attend plus grand-chose de la justice. D’abord, elle et son mari Jean-Pierre ont dû batailler contre une enquête qui s’enlisait : deux non-lieux prononcés, en 1989 et en 1992.

Pour finir par apprendre que le dossier et les scellés, les indices récoltés lors de la découverte du corps de leur fille, avaient disparu, probablement détruits.

À ce drame se sont ajoutés d’autres deuils pour la septuagénaire : une autre fille qui a succombé à la maladie, plusieurs frères décédés, et son mari en 2018.

Aujourd’hui malade, Lydie Oudin n’a même plus la force de peindre, malgré le joli coup de pinceau qu’elle possédait, comme en attestent ses toiles accrochées aux murs. Le temps n’a pas amoindri sa douleur, et l’incertitude où elle est toujours plongée s’ajoute au malheur, comme une double peine.

« Ce n’est pas que l’enquête redémarre, moi ce que je veux », souffle-t-elle en faisant allusion à la reprise du dossier par le pôle de Nanterre, « c’est qu’elle aboutisse ! Le problème c’est le temps, le temps qui passe. Moi je ne suis pas repartie pour quarante ans ! Je voudrais bien finir ma vie tranquille. Au moins, pour une fois. Je souffre trop. Ils ne savent pas ce qu’on vit ».

Un suspect mis en examen dans l’affaire Oudin

L’affaire Oudin, c’est pourtant la seule des quatre dans laquelle un suspect sérieux a été identifié. Le 28 juin 2019, le procureur de la République de Laon, Baptiste Porcher, annonce la mise en examen d’un homme de 66 ans.

Déjà placé en garde à vue à plusieurs reprises au cours de l’enquête, il a toujours nié toute implication dans le crime, mais à l’époque le magistrat est formel. Il le dit lors d’une conférence de presse : « La justice dispose d’indices concordants ».

Trentenaire à l’époque des faits, cet Axonais arrondissait ses fins de mois en gardant les chantiers de l’autoroute pendant le week-end, avec son chien. Il traînait aussi souvent au bar où la bande de jeunes dont faisait partie Christel avait l’habitude de se retrouver.

Depuis 2019, cet homme est toujours placé sous contrôle judiciaire, c’est-à-dire qu’il vit chez lui, mais doit régulièrement rendre compte de ses faits et gestes à la gendarmerie.

D’une éventuelle date de procès, il n’a jamais été question. Et cela, la famille de Christel ne le comprend pas : « Moi j’attends le procès. Ça me rapportera pas grand-chose, ça ne nous la rendra pas, mais bon… j’aurais bien voulu savoir avant de partir ».

« Nous on vieillit, l’assassin vieillit », ajoute le gendre de Lydie. « Si ça ne se fait pas rapidement, il courra toujours ».

La reprise des quatre dossiers à Nanterre

Mais que peut-on encore espérer dans ce genre d’affaire criminelle, quarante ans après les faits ? Un renouveau dans ces quatre enquêtes viendra peut-être du PCSNE, Pôle des crimes sériels ou non élucidés, familièrement surnommé « le pôle cold cases ».

Créé en 2022, il dépend du tribunal de Nanterre. Et il reprend certaines affaires anciennes non élucidées, celles du moins dans lesquelles des avancées sont jugées possibles.

Les quatre dossiers des « disparues de l’A26 » lui sont désormais confiés.

C’est une lueur d’espoir pour Grégory Charlier. Il avait 16 ans quand sa mère a été assassinée, alors qu’elle était partie faire son jogging. Aujourd’hui quinquagénaire, il a repris le flambeau du combat pour la vérité longtemps mené par son père André.

En 1993, ce dernier était allé jusqu’à s’enchaîner aux grilles du palais de justice de Saint-Quentin, pour alerter l’opinion et les médias sur les lenteurs de l’enquête.

Grégory, lui, affirme qu’il ne s’est jamais découragé, allant jusqu’à mener des investigations de son côté.

Aujourd’hui, il attend beaucoup de la reprise de son dossier par Nanterre : « Un œil neuf », explique-t-il « avec des personnes vraiment spécialisées, qui ne feront que ça, et l’évolution des technologies. J’ai bon espoir d’un meilleur suivi du dossier, sans forcément un aboutissement. (.) Mais ils résolvent quand même pas loin de 10 % des cas qui leur sont confiés. Ma mère ne sera pas oubliée. C’est très important pour moi, pour mon frère, pour toute ma famille », conclut-il avec émotion.

Cold case : les disparus de l'A26

Les espoirs liés aux progrès de la science

La toute jeune association AVANE, Aide aux victimes des affaires non élucidées, s’est donné pour mission de lutter contre l’oubli. Elle a été créée en mai 2024 par Benoît de Maillard, un ex-technicien en chef de la police scientifique.

Elle est composée d’une petite centaine de bénévoles, dont la plupart sont issus du monde de la police ou de la justice, policiers, gendarmes, avocats, magistrats, légistes, pour certains à la retraite.

Ils s’attellent à relire minutieusement les dossiers d’instruction que leur confient les familles, pour tenter d’y déceler des indices qui seraient passés à travers les mailles du filet.

Si AVANE n’a encore résolu aucune affaire, son créateur affirme qu’elle a déjà permis de fournir quelques pistes intéressantes aux enquêteurs.

Selon Benoît de Maillard, l’espoir est toujours permis, même des années après un crime, notamment en raison des progrès de la science.

Quand les crimes de l’A26 sont survenus, la technique des empreintes ADN était encore balbutiante. Mais aujourd’hui, explique Benoît de Maillard, « on va pouvoir, à partir d’une trace infime, déterminer un profil génétique, alors que dans les années 1980 et même 1990, on avait besoin d’une flaque de sang. Donc quand on a encore des scellés dans des dossiers, on peut tout à fait retrouver des micro-traces ADN et identifier des individus même des années plus tard. Alors oui, il faut y croire ».

De nouvelles pistes dans les dossiers

C’est désormais le cabinet Seban, à Paris, qui représente les quatre familles des disparues de l’A26. Avec son ancienne collaboratrice Corine Herrmann, Didier Seban a beaucoup œuvré, depuis des années, pour que ces dossiers ne tombent pas dans l’oubli, et qu’ils soient rouverts à chaque fois que la justice avait prononcé un non-lieu.

Selon l’avocat, qui s’est fait une spécialité des cold cases, certaines pistes n’ont pas encore été explorées.

La piste Francis Heaulme

Son cabinet a par exemple demandé à Nanterre que soit étudiée celle du tueur en série Francis Heaulme. Surnommé « le routard du crime », il est reconnu coupable, à ce jour, de onze assassinats entre 1984 et 1992.

« Nous sommes en train de réaliser un parcours criminel de Francis Heaulme. Je ne dis pas que c’est lui. Mais je dis qu’il faut prendre le temps de vérifier son emploi du temps. Ça nous aidera à voir si à ce moment-là, dans cette période, il était dans la région, et s’il a pu commettre le meurtre.

Vous savez qu’il était difficile à repérer, mais on peut y parvenir notamment en étudiant sa fréquentation des foyers, ou même ses déclarations, car souvent, il avoue de nouveaux meurtres quand il est interrogé sur autre chose ».

Un scellé retrouvé dans le dossier Charlier

Toujours dans le dossier Ghislaine Charlier, une autre piste existe, selon Me Seban, sur la base de l’étude d’un scellé oublié au fond d’une caisse pendant des années.

« Peu de temps avant que le dossier Charlier ne parte à Nanterre », détaille l’avocat, « la juge d’instruction s’est rendue dans la salle des scellés. Et elle a découvert un nouvel élément. Il s’agit d’un élément correspondant à un véhicule. Il est en train d’être expertisé. Il nous dira peut-être la vérité dans cette affaire ».

Mais comment expliquer que cette pièce n’a jamais été exploitée auparavant ? « À l’époque du crime », explique Me Seban, « quand les enquêteurs ont mis sous scellés un certain nombre de choses, ils n’avaient pas tout noté… C’est seulement quand la juge a ouvert la caisse qu’elle s’est rendue compte de son existence ».

« Donc vous voyez », conclut-il, « il ne faut jamais perdre espoir. Aucune affaire ne peut résister à l’enquête quand on y met l’énergie ».

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