La bombe du 1er mai en Amérique : le massacre de Haymarket et l’origine de la Fête des travailleurs

Le 1er mai 1886, une grève massive éclate à Chicago pour défendre la journée de travail de huit heures. Trois jours plus tard, le 4 mai, une bombe explose à Haymarket Square pendant un rassemblement contre les violences policières, provoquant la mort de plusieurs policiers et une fusillade dans la foule.

Huit militants anarchistes sont arrêtés et accusés d’avoir préparé l’attentat, alors que l’auteur de l’explosion n’a jamais été identifié. Quatre d’entre eux sont pendus, un autre se suicide en prison, et les condamnations des survivants sont finalement commuées ou annulées. L’événement devient un symbole international de la lutte ouvrière et conduit la Seconde Internationale à faire du 1er mai la Journée internationale des travailleurs.

Chicago, capitale industrielle des États-Unis

Pour comprendre cette date historique, il faut partir aux Etats-Unis et plus précisément à Chicago. A la fin du 19e siècle, l’industrialisation du pays est intense. La ville de Chicago est en plein développement économique.

Elle est désignée comme la « capitale industrielle » grâce à son industrie agroalimentaire, qui, par son activité, devient rapidement le première fournisseuse de viande de toute l'Amérique du Nord d’une part, et stimule le secteur de l'industrie métallurgique du pays d'autre part.

Pour subvenir à son besoin de main-d'œuvre, la bourgeoisie locale se fournit en travailleurs européens, principalement allemands et irlandais, afin de compléter la division du travail avec les travailleurs locaux.

Comme en Europe, les conditions de travail sont rudes. Les ouvriers travaillent 60 heures par semaine, six jours sur 7, pour seulement 1$ par jour. Les accidents du travail sont quotidiens et les morts trop souvent réguliers.

Les travailleurs immigrés surexploités militent pour la journée des huit heures, se mettent en grève, occupent les usines, et sont systématiquement réprimés dans une extrême violence par les forces de l’ordre, qui ont le soutien des Américains de souche et des médias, partisans de l’ordre établi.

La revendication de la journée de huit heures

Au IVe congrès de l’American Federation of Labor, en 1884, les principaux syndicats ouvriers des États-Unis s’étaient donné deux ans pour imposer aux patrons une limitation de la journée de travail à huit heures.

Ils avaient choisi de débuter leur action un 1er mai parce que beaucoup d’entreprises américaines entamaient ce jour-là leur année comptable.

Le 1er mai 1886, lors de la journée internationale pour la réduction de la journée de travail à 8 heures, des centaines de milliers d’ouvrier·es lancent une grève d’ampleur à travers le pays.

Les syndicats organisent une grève générale le 1er mai pour exiger la journée de 8h. On comptabilise environ 350 000 ouvriers, dont 40 000 dans la ville de Chicago.

Le 1er mai 1886, une grève généralisée - suivie par près de 350.000 travailleurs - paralyse un nombre important d'usines outre-Atlantique. Les salariés réclament la journée de travail de 8 heures mais le patronat s'y oppose fermement.

ÉlémentDonnée
Revendication principaleLa journée de travail de huit heures
Mobilisation nationaleEnviron 350 000 ouvriers
Mobilisation à Chicago40 000 ouvriers
Conditions habituelles60 heures par semaine, six jours sur 7
Salaire mentionné1$ par jour

Un grand nombre de travailleurs obtiennent immédiatement satisfaction. Mais d'autres, moins chanceux, au nombre d'environ 340 000, doivent faire grève pour forcer leur employeur à céder.

Un grand nombre de travailleurs obtiennent satisfaction. Mais d'autres, moins chanceux, au nombre d'environ 340 000, doivent faire grève pour forcer leur employeur à céder.

Les tensions sociales à l’usine McCormick

C’est à Chicago, ville industrielle, que la contestation est la plus vive. À l’usine McCormick, les conflits opposent les grévistes aux travailleurs qui ont franchi les piquets de grève.

À l’usine McCormick 2, dans les quartiers Sud de la ville, une altercation survenue entre grévistes et briseurs de grève a mis le feu aux poudres.

1 400 travailleurs sont en grève depuis la mi-février, et les rancoeurs sont fortes à l’égard des jaunes qui ont franchi le piquet de grève.

La grève se poursuit aux usines McCormick le 3 mai 1886 où des anarchistes comme Samuel Fielden et August Spies prennent la parole.

Le 3 mai, environ 10.000 ouvriers grévistes se massent devant les usines McCormick pour protester contre les briseurs de grève.

Le 3 mai, une manifestation fait trois morts parmi les grévistes de la société McCormick Harvester, à Chicago.

Le 3 mai, les forces de l’ordre sont appelées en renfort. 200 policiers ouvrent le feu sur les grévistes, tuant quatre personnes et faisant de nombreux blessés.

La police réprime la mobilisation au fusil à répétition et tue 3 manifestants et fait environ 50 blessés.

La police charge alors la foule puis l'armée intervient. 6 morts sont à déplorer ainsi que de nombreux blessés.

Le rassemblement du 4 mai à Haymarket Square

Le lendemain, des affiches d'appels à la vengeance recouvrent la ville ouvrière de Chicago. Le 4 mai, des leaders anarchistes organisent une manifestation de protestation au Haymarket Square.

Un deuxième tract appelle à un rassemblement dès le lendemain (le 4 mai) sur Haymarket Square.

Le 4 mai au même endroit, Spies prend la parole devant une foule de 3 000 personnes, tout comme Albert Parsons, l’éditeur du plus grand journal anarchiste du pays : The Alarm: A Socialist Weekely 3.

Chicago est alors l’épicentre du mouvement anarchiste aux États-Unis, très organisé et progressiste. Ses leaders les plus influents s’expriment devant des rassemblements massifs d’ouvrier·es et militent en faveur des pauvres, des sans emploi ou des immigrant·es vivant dans la ville.

Sur Haymarket Square, Spies, Parsons et d’autres dénoncent les violences policières de la veille.

Le maire Carter Harrison se rend alors au rassemblement et confirme devant la police que l’ordre y règne, avant de rentrer chez lui pour la nuit.

À 22 h, les deux tiers de la foule ont quitté la place et la pluie se met à tomber. L’événement aurait pu se clore sans incident, si les forces de l’ordre ne s’étaient pas lancées dans une démonstration de force.

180 policiers entreprennent de marcher sur la foule assemblée, exigeant qu’elle se disperse.

Une marche de protestation a lieu le lendemain. Dans la soirée, tandis que la manifestation se disperse à Haymarket Square, il ne reste plus que 200 manifestants face à autant de policiers.

Place Haymarket Square à Chicago en 1886

L’explosion de la bombe

Deux jours après, alors que le mouvement se poursuit, une bombe explose sur la place de Haymarket à Chicago en plein affrontement entre les manifestant·es et la police venue les réprimer.

Quelqu’un, dont l’identité reste jusqu’à aujourd’hui inconnue, jette alors une bombe parmi l’escadron de policiers en train de charger.

Est-elle lancée par un·e ouvrier·e pour venger les meurtres policiers de la veille ? Est-elle jetée par un agent provocateur prêt à utiliser la violence et mettre un coup d’arrêt aux progrès du mouvement ouvrier ? Plus de 125 ans plus tard, aucune certitude 4.

Une chose est sûre : dans le chaos qui succède à l’explosion, la police tire à vue dans la foule, tuant de nombreuses personnes, y compris dans ses propres rangs.

Un policier est tué par le souffle, sept autres dans la bataille rangée qui s’en suit.

Au moins huit agents meurent au cours de l’explosion et à la suite de leurs coups de feu. Plus de 200 civil·es sont blessé·es et le nombre de tué·es n’est alors pas établi.

Lors d’une grève massive en mai 1886, à Chicago, une bombe explose, tuant sept policiers.

Une bombe explose, sept policiers sont tués, et les forces de l’ordre tirent dans la foule. Entre quatre et huit personnes sont tuées, des dizaines d’autres, blessées.

La ville est en état de siège et une bombe explose, faisant 15 morts du côté des forces de l’ordre.

Les chiffres diffèrent selon les récits, notamment parce que certains décomptes incluent les policiers morts sous les tirs de leurs propres collègues et d’autres distinguent les morts immédiates des victimes décédées ensuite.

La répression contre les anarchistes

Les séquelles de l’explosion sont profondes. La police s’empare de l’événement pour justifier l’attaque sur les syndicalistes : fermant les journaux ouvriers et arrêtant des centaines d’individus, écrasant en grande partie le mouvement anarchiste de Chicago.

Les jours suivants, la police rafle des dizaines d’anarchistes présents ou non à la manifestation.

Au lendemain de ces troubles, un esprit de vengeance s’empare des autorités.

Huit hommes, August Spies, Albert Parsons, George Engel, Michael Schwab, Adolph Fischer, Louis Lingg, Oscar Neebe et Samuel Fielden, sont arrêtés et accusés, à tort, d’être à l’origine de l’attaque.

Au final, huit anarchistes, pour la plupart des immigrés allemands, sont poursuivis, dont certains pourtant absents le soir de la manifestation.

Ils ont en commun de lutter pour les droits des travailleurs, ce qui en fait de parfaits boucs émissaires pour la police, qui n’arrive pas à identifier l’auteur de l’attentat.

En réalité, l’auteur de l’attentat n’a jamais été identifié. Mais le mouvement ouvrier eut à en répondre lourdement.

La police et l’Etat utilisent cette bombe pour justifier une répression de très grande ampleur envers les leaders anarchistes afin de limiter leur influence dans la classe ouvrière.

Un procès présenté comme un procès politique

C'est donc avant tout le procès du mouvement ouvrier.

La justice acquiesce et choisit de broyer leurs vies.

La justice bourgeoise est en route. Elle mobilise un jury dépravé composé d’individus qui détestent les ouvriers et le socialisme.

Ils sont tous convaincus de la culpabilité des anarchistes avant même le début des débats et on trouve même le parent d’un policier tué dans le jury.

Le 11 novembre 1887, les accusés sont jugés coupables ; c’est ce jour qu’on appela le « Black Friday », le vendredi noir.

Pendant le procès, le juge reconnaît à demi-mot leur innocence en ces termes : « Nous savons que ces 8 hommes ne sont pas plus coupables que le milliers de personnes qui les suivent, mais ils ont été choisis car ils sont des meneurs, Messieurs du jury faites d’eux un exemple, faites les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société ! ».

Le procureur Julius Grinnel est très clair : « Ces hommes sont choisis parce qu'ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivaient. Messieurs du jury, condamnez ces hommes, faites d'eux un exemple, faites les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société ».

La décision des jurés est terrible : malgré l’absence de preuves formelles et le fait que seulement 2 accusés sur 8 étaient présents à la manifestation du 4 mai, tous sont condamnés à mort, sauf Oscar Neebe qui est condamné à 15 ans de prison.

Les condamnations et les « martyrs de Haymarket »

August Spies, Albert Parsons, et deux autres - Adolph Fischer et George Engel - sont condamnés à mort après un procès grossièrement injuste.

Quatre anarchistes sont pendus, tandis que Lingg se suicida en prison.

Quatre anarchistes sont pendus (Adolph Fischer, Albert Parsons, August Spies, George Engel), Louis Lingg condamné aussi à la pendaison se suicide en détention, Michael Schwab, Oscar Neebe et Samuel Fielden voient leur peine se transformer en peine de prison.

Tous sont condamnés, quatre sont pendus en public, un autre se suicide en prison à la dynamite.

Trois anarchistes sont jugés et condamnés à la prison à perpétuité. Cinq autres sont pendus le 11 novembre 1886 malgré des preuves incertaines, ils seront réhabilités plusieurs années après.

Un autre homme ayant également écopé de la perpétuité se suicide en prison 5, et trois autres - Michael Schwab, Samuel Fielden et Oscar Neebe - sont envoyés en prison.

Deux autres obtiendront que leur peine soit commuée en un emprisonnement à vie. Le dernier devait rester quinze ans derrière les barreaux, il est gracié en 1893.

Souvenons-nous des derniers mots de l’anarchiste Augustin Spies juste avant d’avoir le souffle coupé par la corde, nouée à son cou par la main bourgeoise : « le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd'hui ».

La réhabilitation de 1893

Ce n’est qu’en 1893 que les huit anarchistes sont innocentés par le gouverneur de l'Illinois John Peter Altgeld, premier gouverneur démocrate de l’État.

Il déclare que la plupart des preuves sont faibles voire fausses, et que les interrogatoires se sont tenus dans une grande violence à l’encontre des accusés.

Il va jusqu’à mettre la responsabilité de la mort des policiers sur le chef de la police de Chicago, John Bonfield, qui, par la violence de ses troupes depuis de nombreuses années contre les travailleurs, serait à l’origine de la tragédie du 4 mai :

« Alors que certains hommes se résignent à recevoir des coups de matraque et voir leurs frères se faire abattre, il en est d'autres qui se révolteront et nourriront une haine qui les poussera à se venger, et les événements qui ont précédé la tragédie de Haymarket indiquent que la bombe a été lancée par quelqu'un qui, de son propre chef, cherchait simplement à se venger personnellement d'avoir été matraqué, et que le capitaine Bonfield est le véritable responsable de la mort des agents de police »

Le jour qui suit la cérémonie, le gouverneur John Peter Altgeld gracie les trois hommes encore en prison.

Il sait que cet acte va mettre fin à sa carrière politique, mais restant fidèle à ses convictions, il affirme que le procès a bel et bien été une parodie de justice.

Pourquoi Haymarket est devenu l’origine du 1er Mai

Le massacre de Haymarket Square et la condamnation à mort des anarchistes sont devenus un symbole pour les organisations ouvrières de tous les continents.

Et le 20 juillet 1889, la Deuxième Internationale Socialiste adopte le 1er mai comme « Manifestation ouvrière internationale », avec comme revendication principale la journée de huit heures d’une part, et la stratégie de la grève générale d’autre part.

Lorsque, en 1889, la Seconde Internationale fait du 1er mai la Fête des travailleurs, elle voulait notamment commémorer des événements survenus à Chicago, dans l’Illinois, en 1886.

Trois ans après le drame de Chicago, la IIe Internationale socialiste réunit à Paris son deuxième congrès et se donne pour objectif la journée de huit heures, soit 48 heures hebdomadaires, le dimanche seul étant chômé.

Le 20 juin 1889, ils décident qu'il sera « organisé une grande manifestation à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail. »

Dès l'année suivante, le 1er mai 1890, des ouvriers font grève et défilent, un triangle rouge à la boutonnière pour symboliser le partage de la journée en trois : travail, sommeil, loisir.

Afin d'honorer les syndicalistes américains dans leur combat pour la journée de huit heures, leurs homologues européens vont instaurer chaque année, le 1er mai, une « journée internationale des travailleurs » ou « Fête des travailleurs », communément appelée « Fête du Travail ».

La journée de huit heures dans le droit international

Si la lutte pour la journée de 8 heures finit par être victorieuse, la mémoire des événements n’est toujours pas acquise.

Après la Première Guerre mondiale, le traité de paix signé à Versailles le 28 juin 1919 fixe dans son article 247 « l'adoption de la journée de huit heures ou de la semaine de quarante-huit heures comme but à atteindre partout où elle n'a pas encore été obtenue ».

Après des décennies de révoltes ouvrières la journée de travail de huit heures en France sera votée en avril 1919, sans diminution de salaire.

Les manifestations rituelles du 1er mai ne se cantonnent plus dès lors à la revendication de la journée de 8 heures. Elles deviennent l'occasion de revendications plus diverses.

La Russie soviétique, sous l'autorité de Lénine, décide en 1920 de faire du 1er mai une journée chômée. Cette initiative est peu à peu imitée par d'autres pays.

Pourquoi les États-Unis ne célèbrent-ils pas le 1er mai ?

Alors que la Fête des travailleurs est célébrée presque partout dans le monde le 1er mai, les Etats-Unis suivent un autre calendrier avec le premier lundi du mois de septembre, désigné comme le Labor Day.

Cette décision ne doit rien à une excentricité locale. Lorsque, en 1889, la Seconde Internationale fait du 1er mai la Fête des travailleurs, elle voulait notamment commémorer des événements survenus à Chicago.

Or le président américain Grover Cleveland (1837-1908) ne voulait pas entendre parler de cette date, redoutant qu’on alimente ainsi le souvenir de grèves et d’injustices qui avaient marqué le mouvement ouvrier dans son pays.

Le 1er mai vient des États-Unis, mais le « Labor Day » américain, instauré dans les années 1880, est célébré chaque premier lundi de septembre.

La mémoire de Haymarket à Chicago

En témoigne la bataille qui a commencé alors et qui se poursuit aujourd’hui pour décider quelle statue doit être érigée sur la place de Haymarket.

Depuis 1886, les syndicats, les anarchistes et la police se sont déchirés autour de visions opposées de la façon dont la tragédie de Haymarket devait être commémorée.

Les syndicats et les historien·nes du mouvement syndical considèrent pour la plupart que Haymarket relève de l’histoire du combat en faveur de la journée de 8 heures, et ont pris leurs distances avec les principes radicaux des anarchistes, et donc avec les martyrs de la fin du XIXe siècle.

Spies, Parsons et les autres appelaient en effet à une société collectiviste qui remplacerait le capitalisme et la propriété privée ; ils voyaient le gouvernement américain comme une entité hostile qui perpétue une société fondée sur l’inégalité et le système de classes.

Le mouvement ouvrier a longtemps défendu l’idée qu’un monument officiel devait exister à Haymarket, pour représenter l’histoire et les préoccupations des travailleur·ses de différentes professions et tendances politiques.

Beaucoup d’anarchistes affirment quant à eux que les martyrs qui ont perdu la vie pour leurs convictions haïraient tout type de monument officiel, validé par le gouvernement.

Dans une perspective bien différente, la police insiste sur le fait qu’on ne devrait se souvenir de Haymarket qu’au titre d’un événement au cours duquel un mouvement social, mené par des anarchistes, a conduit à l’assassinat d’agents de la paix.

Selon eux, si un monument devait exister, il devrait honorer leurs collègues qui ont perdu la vie.

Or pendant plus de 100 ans, c’est le point de vue de la police qui a prévalu à Chicago.

Le Monument à la police

Le Monument à la police, sculpté par Johannes Gelert, a été inauguré en 1889, trois ans avant le Monument à Haymarket.

Le quotidien local Chicago Tribune et le Union League Club de Chicago 7 ont organisé la levée de fonds pour le monument, qui devait être placé au centre de Haymarket Square.

L’emplacement du Monument à la police, dans cette version de 1889, représente un policier le bras levé, faisant signe de s’arrêter.

Un message explicite au peuple de Chicago : s’il se rebellait et faisait grève, il en paierait les conséquences.

Sans surprise, le Monument à la police reçoit un accueil plutôt froid de la part des travailleur·ses, qui constituent la majorité des habitant·es de Chicago.

La place de Haymarket a été soit ornée d’un monument à la police, soit complètement nue, dépourvue d’indice sur ce qui s’y était déroulé.

Le 4 mai 1927, à Chicago, le chauffeur de tramway s’élance sur Randolph Street. Comme tous les jours, il passe devant le Monument à la police, statue inquiétante d’un policier, commémorant, du point de vue de la police, le massacre qui eut lieu à Haymarket en 1886.

Le monument, qui se tenait autrefois sur la place de Haymarket à l’emplacement original de l’émeute, a été déplacé ici à Union Park, entre Randolph Street et Ogden Street, en raison de l’engorgement du trafic routier.

S’écartant de son itinéraire habituel, le chauffeur, nommé « O’Neil » selon les sources, sort de sa file et conduit le tramway sur le piédestal du monument, précipitant la statue du policier à terre.

Il explique son geste par une raison simple : il n’en pouvait plus de voir ce flic, bras levé 1.

Après que le monument a été renversé pour la première fois en 1927, il est déplacé loin des voies de tramway, afin que les chauffeurs rebelles ne puissent plus le détruire si facilement.

Le Monument à Haymarket et les martyrs

Les anarchistes ont répondu à cette interdiction en érigeant dès 1893 un monument dans la banlieue proche de Forest Park, au cimetière de la ville de Waldheim, où reposent les martyrs exécutés.

La Pioneer Aid and Support Association, un groupe anarchiste qui soutient les veuves et les enfants des prisonniers et condamnés du procès de Haymarket, organise alors une collecte de fonds pour la construction de ce monument.

Albert Weiner est désigné pour sculpter le Monument à Haymarket, et il crée une allégorie de la Justice déposant une couronne de laurier sur la tête d’un travailleur agonisant.

La figure féminine de la Justice, parfois aussi interprétée comme représentant la Liberté, l’Anarchie ou la Révolution, regarde intensément au loin et est mise en scène comme une protectrice de la classe des travailleurs.

Ce monument puissant devient rapidement un point de ralliement pour les cérémonies organisées par les travailleur·ses et les mouvements radicaux, dès son inauguration, le 25 juin 1893.

La date coïncide avec l’exposition universelle de Chicago, ce qui donne l’occasion à des milliers de visiteurs et visiteuses de se rendre à la cérémonie au cours de laquelle le monument est finalement dévoilé.

Plus de 3 000 personnes défilent ce jour-là et 8 000 se rendent au cimetière pour l’inauguration.

Sur le piédestal du monument sont gravés les derniers mots prononcés par Albert Parsons avant d’être pendu : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. »

La grâce qu’il accorde sera par la suite inscrite à l’arrière du monument.

Par la suite, le Monument à Haymarket du cimetière de Waldheim est demeuré un symbole de résistance pour le mouvement ouvrier.

Les commémorations du 1er mai et les cérémonies du souvenir des 4 mai et 11 novembre sont dès lors souvent célébrées autour du monument.

De nombreuses figures du mouvement ouvrier et révolutionnaire états-unien y reposent, dont Emma Goldman, Lucy Parsons, Elizabeth Gurley Flynn, Joe Hill, Big Bill Haywood, et bien d’autres encore, qui y ont été enterré·es, ou y ont vu leurs cendres dispersées.

Monument Haymarket au cimetière Waldheim

Les transformations du Monument à la police

On va y célébrer des commémorations annuelles, et il est très aimé de ceux qu’il représente le mieux : les policiers.

On le met sur Jackson Boulevard, où, ironiquement, il fait alors face à la statue du maire Carter Harrison, qui témoigne contre la corruption dans la police 8.

Les deux hommes se toisent, engagés dans un dialogue silencieux.

En 1956, le Monument à la police est transféré une nouvelle fois et revient dans la zone de Haymarket, à 60 mètres à l’ouest de sa position initiale.

La police de Chicago avait milité pour son retour, mais au début des années 1950, une nouvelle figure urbaine - la construction de la voie rapide Kennedy Expressway - a lacéré le quartier, défigurant le site originel des émeutes.

Placé au milieu des tours, le monument est donc cette fois-ci posé sur un piédestal dominant la route, du côté nord de Randolph Street, à un pâté de maison à l’ouest de Desplaines.

Le 5 mai 1965, le conseil municipal consacre l’édification de ce monument comme un « repère historique majeur », mais il sera contredit par la nouvelle salve d’attaques qui s’apprête à tomber sur la statue.

Le Monument à la police devient bientôt une cible pour le mouvement contestataire des années 1960.

Le 6 octobre 1969, les Weathermen 9, un groupe dissident des SDS, Students for a Democratic Society 10, calent de la dynamite entre les jambes de la statue et la font sauter, envoyant ses jambes voler sur la route en contrebas.

Une mémoire encore disputée

Plusieurs fois démantelée et réinstallée, la figure d’un policier fier de sa matraque n’est plus de mise depuis les années 1970, mais c’est aujourd’hui la bureaucratie et le monde de l’art qui tentent de réduire à néant le souvenir des luttes de classe et l’histoire anarchiste.

Pendant plus d’un siècle, la ville de Chicago a empêché les anarchistes et les mouvements ouvriers de commémorer l’émeute de Haymarket selon leur point de vue et dans l’enceinte de la ville.

Il a même été interdit aux syndicats et aux anarchistes d’installer un monument correspondant à leur vision de l’émeute de Haymarket, où que ce soit dans le périmètre de la ville.

Les familles des martyrs et leurs soutiens ritualisèrent le geste du souvenir, immédiatement après un enterrement que de nombreux témoins n’oublièrent jamais.

Après une longue bataille avec les officiels de la ville qui interdirent les drapeaux rouges et proscrivirent les chansons révolutionnaires, les anarchistes conduisirent une grande marche silencieuse à travers les quartiers ouvriers, tout le long du trajet jusqu’au cimetière de Waldheim.

Haymarket dans la littérature et la culture

Traduit pour la première fois en français, ce roman de Frank Harris revient sur l’attentat de Haymarket Square, à l’origine du 1er Mai, et nous plonge dans le Chicago de la fin du XIXe siècle, en pleine effervescence sociale et politique.

Mêlant faits réels et éléments de fiction, La Bombe nous plonge en plein cœur des luttes sociales et politiques qui donnèrent lieu à la fête des travailleurs, le 1er Mai, en compagnie des leaders socialistes et anarchistes américains de l’époque.

La bombe, bien réelle, a été lancée par Rudolph Schnaubelt, dans le roman de Frank Harris. C’est Louis Lingg qui l’a confectionnée, et lui a demandé de la lancer pour ensuite prendre la fuite.

En réalité, l’auteur de l’attentat n’a jamais été identifié.

Dans le roman de Frank Harris, celui-ci confie au narrateur ces paroles prophétiques : « N’oublie pas que nos rêves, s’ils sont assez beaux, se réalisent toujours ; les rêves d’aujourd’hui sont les réalités de demain ».

Gravure de Haymarket Square en 1886

Du 1er Mai à la « Fête du Travail »

En France, la tradition du 1er mai s’est principalement enracinée dans les mémoires ouvrières le 1er mai 1891.

Il faut partir dans le Nord-Pas-de-Calais dans une petite ville ouvrière nommée Fourmies, spécialisée dans l’industrie du textile.

Cette commune du Nord de la France va connaître l’un des plus grands massacres d’ouvriers menés par la bourgeoisie et l’Etat.

Dans l’industrie du textile, les ouvriers et les ouvrières travaillent entre 12 et 15 heures par jour, six jours sur 7, dans des conditions insalubres et des salaires extrêmement bas.

Le 1er mai 1891, une grève générale est organisée pour exiger la journée de 8 heures.

La foule est constituée de nombreuses femmes, dont Maria Blondeau qui prend la tête du cortège, entourée par de jeunes filles qui forment la première ligne en tenant des bouquets de fleurs.

Mais la bourgeoisie refuse tout compromis. La police, munie de ses nouveaux fusils Lebel et Chassepot, tire sur le cortège pacifique.

Des dizaines d’ouvriers et d’ouvrières tombent sous les balles : 10 décès, 8 ont moins de 21 ans dont deux enfants de 11 ans, et plus de 35 blessés.

Après le crime policier vient le crime de justice : neuf ouvriers sont condamnés à de la prison ferme pour entrave à la liberté de travail, rébellion, outrage et violence à agent.

La classe ouvrière française a désormais son Haymarket Square.

Le massacre des Fourmies va consolider dans les mémoires le 1er mai comme le symbole de la lutte des classes contre la brutalité bourgeoise et policière.

Le terme de « Fête du travail » est inventé par Jules Guesde, journaliste militant devenu homme politique.

En 1941, le Maréchal Pétain modifie cette journée en « fête du travail » avec sa devise fasciste et capitaliste « Travail, Famille, Patrie ».

La finalité de cette démarche est de dépolitiser le 1er mai pour rallier les ouvriers au régime vichyste, modifier la conception du travail et se débarrasser de la symbolique de la lutte contre le capitalisme.

C’est le gouvernement de Vichy qui officialise ce jour chômé et payé grâce à la loi Belin.

Sous la collaboration, on parle de « fête du Travail et de la concorde nationale ».

À la libération, sur proposition du socialiste Daniel Mayer, le 1er Mai est ré-institué « jour chômé et payé » dans toutes les entreprises, publiques comme privées.

Le muguet et les autres usages du 1er mai

Le muguet du 1er mai puise son origine dans un passé très lointain.

Le 1er mai 1561, le roi Charles IX officialise les choses. Ayant reçu à cette date un brin de muguet, fleur symbole du printemps, il décide d'en offrir chaque année aux dames de la cour.

La tradition nait ainsi au 16ème siècle.

Offrir du muguet ne deviendra toutefois populaire que le 1er mai 1900 lorsque, lors d'une fête organisée par les grands couturiers parisiens, toutes les femmes reçoivent un brin de muguet.

Les « petites mains » furent séduites par l'idée, et c'est ainsi que la fleur a pris sa dimension emblématique.

Nul rapport donc entre le muguet offert chaque 1er mai, que l’on rapproche aussi à un porte-bonheur, et la fête du travail.

Il s’agit historiquement de deux traditions tout simplement célébrées le même jour.

La portée historique de la bombe de Haymarket

Le 1er mai n’est pas la fête du travail, elle est la fête des travailleurs et des travailleuses, la fête des exploités et des opprimés.

Elle rappelle la violence du patronat, la dictature de la bourgeoisie, la domination de l’Etat et la répression policière.

Le massacre de Haymarket Square et la condamnation à mort des anarchistes sont devenus un symbole pour les organisations ouvrières de tous les continents.

En définitive, il faut connaître notre histoire sociale.

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