Débuter comme drag queen consiste à créer un personnage artistique à part entière, à travailler une apparence spectaculaire et à développer des compétences de scène comme la danse, le chant en playback, la comédie, le théâtre ou l’improvisation. Le drag ne se limite donc pas au maquillage, aux perruques et aux talons hauts : c’est une performance pluridisciplinaire qui permet d’explorer les codes du genre et l’expression de soi.
Une drag queen est, en général, un homme qui se travestit pour adopter une identité féminine dans le cadre de performances artistiques, bien que des personnes de tous genres puissent pratiquer le drag. Le but de ces performances est de créer une figure souvent spectaculaire, hautement stylisée, qui incarne et caricature des archétypes de la féminité. Cela peut inclure des personnages glamour, excentriques ou humoristiques.
Qu’est-ce qu’une drag queen ?
Une drag queen est un homme qui porte des vêtements et des artifices (tels que des perruques et du maquillage) du sexe opposé dans le but de divertir, d’attirer l’attention et de provoquer des émotions chez le public. Elle imite de manière exagérée la silhouette et l'attitude féminine de par ses costumes, son apparence et sa façon d'agir pendant les spectacles, qui consistent souvent à chanter, danser ou doubler des voix, en exprimant son identité et en essayant de briser les stéréotypes établis par la société.
Les drag queens ne se contentent pas de porter des vêtements féminins, elles créent un personnage à part entière. Les costumes exagérés, avec des robes extravagantes et souvent scintillantes, font partie intégrante de cette transformation. Le maquillage est également un élément clé du processus, avec des couleurs vives, des formes géométriques et un contour soigneusement réalisé pour accentuer les traits.
Les coiffures volumineuses ou les perruques colorées ajoutent une dimension théâtrale à l’ensemble. Cependant, le drag n’est pas qu’une simple question de costumes. Il s’agit d’une véritable performance de la féminité, où les traits et les comportements sont amplifiés pour captiver l’audience et défier les normes traditionnelles de genre.
Les origines du drag
Pour comprendre ce que signifie être une drag queen aujourd’hui, il est essentiel de remonter aux racines historiques de ce mouvement. Les drag queens trouvent leurs origines dans le théâtre élisabéthain, au XVIe siècle en Angleterre, où les hommes étaient les seuls autorisés à monter sur scène.
Ainsi, ils interprétaient également les rôles féminins, ce qui les obligeait à porter des costumes exagérément féminins pour accentuer la distinction entre les genres. Les personnages féminins qu’ils jouaient étaient souvent des caricatures de la féminité, avec des robes imposantes, des coiffures extravagantes et des manières affectées.
L'origine du mot « drag queen » est incertaine. L’origine du mot est contestée. Certains y voient l’acronyme de dressed as a girl (« habillé comme une fille »), que l’on aurait retrouvé en didascalie de pièces de William Shakespeare, tandis que d’autres évoquent une référence aux robes de comédiens travestis qui « traînaient » sur scène (to drag) au théâtre.
Pour l'apparition du mot "drag", on a du mal à en déterminer l'origine. Pour Cyril Lacarrière, rédacteur en chef de "Zoom Zoom Zen", la première trace de l'utilisation du terme daterait du XVIIIᵉ siècle. Il était alors utilisé pour qualifier les hommes travestis et homosexuels qui laissaient traîner leurs jupes sur le sol.
Car "to drag" signifie laisser traîner. Selon Florent Gouëlou, ça pourrait aussi être l'acronyme de "Dressed as a Girl" dans le théâtre élisabéthain où l'on sait que les comédiens interprétaient les rôles féminins. On a du mal à en dater exactement l'apparition.
Cette tradition n’était pas unique à l’Angleterre. Dans le kabuki japonais, un style de théâtre traditionnel, des acteurs masculins jouaient également les rôles féminins, ce qui a donné naissance à une pratique similaire appelée onnagata.
Dans ce contexte, les acteurs masculins interprétaient des femmes avec une précision et une élégance telles qu’ils étaient considérés comme des experts dans l’art de capturer la féminité. L'origine du mot « drag queen » est incertaine, mais on suppose qu'elle remonte au milieu du XIXe siècle en Orient.
On dit qu'à cette époque, il y avait des représentations théâtrales connues sous le nom de burlesque victorien et dans lesquelles les acteurs masculins étaient vêtus de vêtements féminins. Selon une autre théorie, l'origine du mot « drag » remonterait au XXe siècle, époque à laquelle les femmes n'étaient pas autorisées à se produire sur scène et où ce sont donc des hommes qui interprétaient les rôles féminins.
De la scène théâtrale à la culture LGBTQIA+
Avec le temps, la culture drag a évolué, particulièrement au XXe siècle, pour devenir non seulement un moyen d’expression théâtrale, mais aussi un espace de résistance et de libération, notamment dans la communauté LGBTQ+. Les spectacles de drag queens sont devenus des formes d’art à part entière, où la performance va bien au-delà du déguisement : c’est une célébration de la diversité, de l’expression personnelle et de la fluidité des genres.
Ce qui est sûr, c’est que le drag fait partie intégrante de la culture LGBTQIA+. Bien avant de devenir un divertissement grand public, il a servi de refuge pour ces populations marginalisées et aussi d’outil politique au service de la lutte pour leurs droits.
Le drag est aussi un exercice de libération identitaire, un affranchissement des codes. Pour beaucoup, le fait de pouvoir s’exprimer et d’être soi sans peur est libérateur. Le fait de s’habiller de tenues extravagantes, colorées et pailletées a un effet performatif de la joie.
Il s’agit pour les drag queens et kings de faire une performance pour répandre cette joie et cette fête. Ainsi, ielles sont de véritables performeureuses multidisciplinaires. En plus de se maquiller, confectionner leur tenue et perruque, ielles mettent au point de véritables spectacles, alliant différents arts de la scène.
Le développement historique du drag
Les cabarets et le vaudeville
Au fil du temps, la pratique du drag a évolué pour devenir bien plus qu’un simple divertissement théâtral : elle s’est affirmée comme une véritable forme d’expression artistique et culturelle. Aux États-Unis, le drag a été popularisé dans les années 1920 et 1930 grâce aux spectacles de vaudeville et aux cabarets, qui mélangeaient souvent musique, danse, et comédie.
Ces lieux offraient aux drag queens une plateforme pour expérimenter, se transformer, et incarner une identité féminine exagérée et théâtrale. Des artistes comme Julian Eltinge, célèbre drag queen de l’époque du vaudeville, ont su captiver le public avec des performances d’une finesse incroyable, faisant du drag une véritable attraction grand public.
Les années 1960 et 1970
Le drag, tel que nous le connaissons aujourd’hui, s'épanouit dans les années 1960 aux États-Unis, en Angleterre, mais aussi en France, à Paris, en particulier dans le quartier de Pigalle. Il se développe autour de la performance scénique dans les bars et cabarets, lors de compétitions pendant lesquelles plusieurs concurrentes s’affrontent dans des épreuves de roast and shade, de lip sync, de danse ou encore de catégories.
Dans les années 1960 et 1970, alors que les mouvements pour les droits des LGBTQ+ commençaient à prendre de l’ampleur, le drag est devenu un symbole de résistance. Des figures comme Marsha P. Johnson, une drag queen activiste, ont joué un rôle majeur dans les émeutes de Stonewall en 1969, un tournant historique dans la lutte pour les droits des homosexuels aux États-Unis.
Cette période a marqué le début de la fusion entre la culture drag et la revendication des droits civiques pour la communauté LGBTQ+. Ces compétitions prennent un nouveau tournant avec la création de la scène ballroom.
La scène ballroom
En effet, à la fin des années 60, les compétitions qui ont lieu principalement à Harlem à New York, sont constamment gagnées par des drag queens blanches. Les compétitrices noires et latinas décident alors de quitter cette scène et de créer la leur.
En raison de leurs conditions de vie précaires, elles ne peuvent louer que des salles municipales de bal. Par métonymie, ces nouveaux lieux de rencontre et de développement d’une culture propre, prennent le nom de ballroom.
Initialement, la ballroom est composée principalement de femmes trans africaines-américaines ou latinas, mais s’élargit rapidement. Se développe également la communauté drag king.
De la même façon qu’une drag queen s’approche d’une esthétique dite « féminine » en performant les stéréotypes du genre féminin, un drag king se tourne vers une esthétique dite « masculine », en performant les stéréotypes du genre masculin.
Toutefois, le drag king n’est pas le pendant masculin absolu de la drag queen. Plusieurs chercheureuses situent la naissance des pratiques king au début des années 1990, dans les bars underground de New York, de San Francisco et de Londres.
Dans un premier temps, la scène ballroom est un espace-temps non-mixte, sorte de parenthèse safe loin d’un monde discriminant et dangereux comme scène clandestine, car illégale. Il s’agissait de lieux de rencontre, de création, de divertissement, de fête, de libération et de spectacle où étaient célébrés des corps et identités discriminées.
Le drag dans les années 1980 et 1990
Les années 1980 ont vu l’essor des clubs gays et des concours de beauté drag, notamment à New York et à San Francisco, qui ont propulsé la culture drag sous les projecteurs. Ces concours, souvent très compétitifs, combinaient glamour, talent et extravagance, permettant aux drag queens de se réinventer constamment et d’acquérir une visibilité nouvelle.
C’est aussi à cette époque que le concept de la « ballroom scene » s’est développé, avec des compétitions de voguing et de drag, rendant hommage à la créativité et à la fluidité des genres. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, les drag queens s’imposent sur la scène de New York.
Au sein de cet univers urbain et nocturne, une nouvelle génération de beautés lumineuses atteint enfin sa majorité. Récusant le style des transformistes d’antan, les jeunes artistes s’inspirent de superstars à la Warhol, telles que Holly Woodlawn, Candy Darling ou encore Jackie Curtis, sans oublier la fabuleuse et cultissime Divine, pour créer leur propre mode de divertissement, basé sur la personnalité.
Visionnaires, Lady Bunny, Lypsinka et Kevin Aviance accèdent à la notoriété, métamorphosant notre conception actuelle du genre, de la beauté, de la mode et du glamour. Dans les années 1980, la mouvance drag fait encore partie de l’underground.
Pourtant, elle s’enracine peu à peu, notamment au Pyramid Club, Avenue A, déjà haut lieu de la vie gay bien avant la gentrification de l’East Village. C’est là que Linda Simpson, décrite par le New York Times comme « la mère supérieure de la scène drag new-yorkaise », fait ses débuts.
En 1986, Simpson commence à fréquenter le Pyramid, et rencontre un panel éblouissant de personnages : RuPaul, Tabboo!, Sister Dimension, Billy Beyond et Hapi Place. C’est une révélation.
« Quand je me suis lancée comme drag queen, je n’avais même pas de nom. C’était assez gênant, car tout le monde m’appelait par mon vrai nom. J’essayais d’en trouver un et c’est Tabboo! qui m’a suggéré de conserver une partie du mien ».
L’année suivante, Simpson quitte Chelsea pour l’East Village et fait ses débuts en tant que drag queen, organisant des fêtes à l’occasion de la sortie de son magazine, My Comrade. Il s’agit d’une publication ironique-chic, qu’elle destine à combattre l’homophobie qui fait rage avec la montée du VIH.
En 1990, elle s’associe avec DJ Dany Johnson pour lancer Channel 69, sur le principe d’une soirée hebdomadaire accompagnée de spectacles de drag au Pyramid. Une star est née.
En 1990, Madonna « strikes a pose », dans sa chanson Vogue, reprenant les mouvements du voguing, danse née au cœur de la scène ballroom dans les années 70. Dans les années 90, les films Paris is Burning et Priscilla, folle du désert, avaient provoqué l’intérêt et le dépassement des frontières américaines, notamment en France grâce à Mother Niki Gucci et Mother Lassandra Ninja.
Il y a en effet eu le film Priscilla, folle du désert. Je pense aussi à Marianne James, à la fin des années 90, avec son spectacle de stand-up musical, et son personnage de l’Ultima Récital.
L'on sait aussi que le personnage de Divine dans les films de John Waters a inspiré Ursula de La Petite Sirène. Donc, les queens et les artistes drag sont dans l'imaginaire populaire depuis un certain nombre d'années.
RuPaul et la popularisation internationale
En 1992, RuPaul lance son titre « Supermodel (You Better Work) », qui devient l’hymne de la vie nocturne et dont le triomphe planétaire font de l’artiste une superstar. Avec ses longues jambes, sa crinière blonde emblématique, son physique de rêve et sa garde-robe époustouflante, RuPaul s’est donné la mission de faire connaître au grand public la culture drag.
RuPaul est l'une des drag queens les plus célèbres. C'est une drag queen, chanteuse et actrice américaine qui s'est fait connaître dans les années 1990 en apparaissant dans de nombreuses émissions de télévision et de nombreux films.
Elle est productrice et animatrice de l'émission de téléréalité RuPaul’s Drag Race, pour laquelle elle a reçu quatre Primetime Emmys. RuPaul, icône incontestée, a transformé le drag en une industrie internationale, ouvrant la voie à de nombreux artistes pour revendiquer et célébrer leur identité.
RuPaul’s Drag Race est au départ une téléréalité américaine qui a débuté en 2009 et qui avait pour ambition de faire émerger la future nouvelle star du drag. Diffusée pour la première fois en 2009, cette émission de téléréalité a non seulement popularisé le drag mais a aussi permis à de nombreuses drag queens de devenir des figures de la culture populaire.
Il est à l’origine de Drag Race, une émission télévisée créée en 2009 qui met en compétition de 9 à 16 queens dans différentes épreuves éliminatoires. Ces épreuves sont devenues cultes, notamment le Lip Sync For Your Life : lorsqu'une queen risque l'élimination, elle doit affronter une autre concurrente dans un playback accompagné d’une performance de danse, épreuve qui ne manque jamais de nous impressionner.
On retient aussi le Snatch Game : inspiré du jeu télévisé Match Game, il s’agit d’une épreuve où les queens doivent incarner des célébrités avec humour et exagération. Ces épreuves permettent aux queens de se démarquer des autres auprès des juges, puis auprès du public.
Ainsi, les participantes sont éliminées les unes après les autres, afin de finir la saison par la nomination de la "Next Drag Superstar". Cette émission est devenue très populaire grâce à la diversité des épreuves et au talent encore récemment inconnu des queens.
Elle s’est exportée à travers le monde et son succès a entraîné la création de spin-off de Drag Race : 12 pays ont dorénavant leur propre Drag Race, dont la France, l’Espagne, le Canada ou encore la Thaïlande ; la Suède a annoncé l’arrivée prochaine de leur émission ; et d’autres éditions spéciales paraissent ponctuellement comme RuPaul’s Drag Race: All Stars où d'anciennes queens des saisons US sont réunies pour élire la meilleure des meilleures.
Depuis 2022, cette émission s’est déclinée sur le sol français. Elle a mis en avant cet art, encore méconnu du grand public français, et a fait émerger de nombreux talents dont Lolita Banana qui s’est confiée en exclusivité au micro de Casting Call, le podcast de la rédaction de Casting.fr
Le milieu drag a connu une grande effervescence dans les années 1990 puis une petite baisse d'intérêt de la part du grand public avant à nouveau un grand succès populaire actuellement. Pour Florent Gouëlou, cette grande popularité actuelle, ce nouveau souffle, est en partie dû à RuPaul’s Drag Race.
J'ai l'impression que l'émission de RuPaul a beaucoup remis en avant le drag. Et puis, c'est aussi une success story puisque c'est une queen qui fait de la musique, qui compte aussi dans l'industrie musicale, dans l'audiovisuel et qui a réussi à imposer sa téléréalité comme un show populaire et familial.
Comment commencer le drag ?
Devenir une drag queen est un véritable art qui va bien au-delà du maquillage et des talons hauts. C’est un investissement de temps, d’énergie et de talent, nécessitant à la fois une grande créativité et une volonté de se réinventer sans cesse.
Pour devenir une drag queen, il faut impérativement se former. Certes, trouver son look, son identité et son nom de scène est fondamental mais il ne faut pas oublier que l’art du drag est pluridisciplinaire.
Apprenez à danser, chanter, défiler, à faire du théâtre, de la comédie et même à s’entraîner à faire du playback (communément appelé « lip sync »). Une fois ces étapes accomplies, il est plus facile de faire partie d'une communauté de drag queens et peut-être participer à un show un jour.
Choisir son personnage
Certaines drag queens incarnent des personnages inspirés de divas hollywoodiennes, de stars de la pop, ou encore de figures historiques. Cela permet de revisiter et réinterpréter des icônes féminines de manière satirique, parfois humoristique, mais toujours avec créativité.
Une drag queen est avant tout un personnage scénique, mais ce personnage peut évoluer avec le temps. Il peut être glamour, excentrique, humoristique, politique, mystérieux ou volontairement difficile à classer.
Quand je me suis lancée comme drag queen, je n’avais même pas de nom. C’était assez gênant, car tout le monde m’appelait par mon vrai nom. J’essayais d’en trouver un et c’est Tabboo! qui m’a suggéré de conserver une partie du mien.
Travailler le maquillage
Le maquillage est probablement l’un des éléments les plus essentiels pour créer une identité de drag queen. C’est bien plus qu’une simple application de produits cosmétiques.
Il s’agit de transformer un visage ordinaire en une véritable œuvre d’art vivante. Les techniques de contouring sont utilisées pour accentuer ou remodeler les traits du visage, les yeux sont souvent agrandis par des fards vifs et des faux-cils imposants, tandis que les lèvres sont généralement exagérées avec des couleurs audacieuses.
Une session de maquillage peut prendre plusieurs heures, chaque détail étant minutieusement soigné pour s’assurer que l’apparence finale est frappante et inoubliable. Le maquillage est également un élément clé du processus, avec des couleurs vives, des formes géométriques et un contour soigneusement réalisé pour accentuer les traits.
Créer les costumes
Les costumes jouent également un rôle crucial dans la transformation. Les vêtements féminins exagérés sont souvent faits sur mesure pour accentuer les courbes et ajouter une touche dramatique à chaque performance.
Ces tenues peuvent aller des robes somptueuses de style cabaret aux ensembles inspirés de la haute couture. L’objectif est de créer une silhouette théâtrale qui capte l’attention du public.
De plus, les accessoires, comme les bijoux imposants, les perruques volumineuses, et les talons hauts vertigineux, complètent le look et contribuent à l’aura de glamour que dégage une drag queen.
Développer ses compétences scéniques
Le maquillage et les costumes ne sont qu’une partie de l’équation. Une drag queen est avant tout une artiste de scène.
La danse, le chant en playback, la comédie, et même l’improvisation sont des compétences essentielles pour captiver l’audience. Certaines drag queens passent des mois à préparer et à répéter leurs spectacles, perfectionnant chaque geste, chaque expression et chaque mot pour s’assurer que la performance soit à la fois divertissante et émotive.
C’est aussi un moment où elles peuvent explorer des thèmes sociaux, jouer avec les stéréotypes de genre et créer un lien avec le public. Leurs performances, souvent basées sur la danse, le chant en playback, et des sketches comiques, leur permettent d’explorer les notions de genre, d’identité et de performance de manière créative.
La relation entre drag et identité de genre
La relation entre les drag queens et la notion de genre est complexe et profondément multidimensionnelle. Pour certaines personnes qui pratiquent le drag, cela consiste à jouer avec les codes vestimentaires et les apparences extérieures, en revêtant des tenues féminines exagérées pour se produire sur scène.
Cette performance de genre est souvent temporaire et liée à l’art du spectacle. Cependant, pour d’autres, le drag est une exploration plus profonde de leur propre identité, permettant de remettre en question, voire de transcender, les rôles traditionnels assignés aux sexes.
Certaines drag queens utilisent cette pratique comme une affirmation de leur vécu quotidien, où la frontière entre la performance de drag et leur identité personnelle est plus fluide. Par exemple, pour certaines personnes transgenres ou non-binaires, le drag peut être un moyen d’exprimer une partie de leur identité de genre qui n’est pas acceptée ou visible dans la vie quotidienne.
Ce jeu avec les identités multiples permet de remettre en question la binarité traditionnelle du genre, qui divise les individus en deux catégories fixes : homme et femme. Les drag queens illustrent que le genre peut être fluide, modifiable et réinventé.
Elles montrent que le genre n’est pas nécessairement une condition biologique immuable, mais plutôt une expérience sociale, où les codes peuvent être transformés, joués et adaptés. Le drag dérange les codes et met en avant une pluralité des genres, mais surtout la fluidité d’expression de genre puisqu’il s’agit de créer son personnage.
Le drag comme pratique artistique et politique
En outre, le drag, particulièrement dans les milieux LGBTQ+, va au-delà du simple divertissement. Il représente une forme de résistance aux attentes de la société en matière de genre et de sexualité.
La capacité des drag queens à flouter les frontières entre masculin et féminin, tout en célébrant l’expression de soi, a fait du drag une partie importante de la culture queer et un symbole de la liberté d’être soi-même.
L’art du drag et la culture de la scène ballroom questionnent des grands concepts comme la féminité, la masculinité, mais également l’hétérosexualité, la blanchéité et les classes sociales. Il met l'accent sur l'intersectionnalité et la multidisciplinarité.
À la fin des années 80, la pensée queer se théorise et accompagne la diffusion de la culture de la scène ballroom. Cette pensée pose ce principe fondamental : le genre est une construction sociale et non une définition biologique.
La binarité homme/femme est remise en question. L’avènement de cette pensée prend place en 1990 lorsque Judith Butler publie l’essai fondamental Trouble dans le genre.
Instaurant la théorie queer comme discipline universitaire, cet ouvrage est la rampe de lancement des études du genre. De même, lorsque Monique Wittig publie The Straight Mind (1992), exposant le contrat hétérosexuel comme régime politique au fondement de la société binaire et patriarcale.
Ce sont des questions encore très actuelles et le drag, comme pratique du divertissement, est idéal pour une génération critique du genre. Une réelle corrélation existe entre la théorie des études du genre et la pratique du drag.
Non seulement transgression du féminin et du masculin, le drag invente des créatures queer surréalistes avec le mouvement des clubskids qui interprètent non pas un personnage genré, mais une sculpture vivante.
De manière générale, cette nouvelle scène artistique tente de faire comprendre et accepter l’abandon d’une société binaire. De multiples ateliers tels que les ateliers de Louise De Ville, qui a importé le drag king en France à partir des années 2000, sont créés et ouverts à toustes pour apprendre les bases de cette pensée minorisée.
Les rôles des drag queens dans la société
Artistes de scène
Les drag queens jouent de nombreux rôles dans la société moderne. Avant tout, elles sont des artistes de scène, évoluant dans des spectacles de cabaret, des bars LGBTQ+ ou des événements plus grand public comme les festivals de fierté.
À travers leurs personnages exagérés, elles questionnent les stéréotypes de genre et proposent une version ludique, mais percutante, de la féminité. Les spectacles de drag queens sont devenus des formes d’art à part entière, où la performance va bien au-delà du déguisement.
Activisme et visibilité
En dehors de la scène, certaines drag queens adoptent également des rôles plus sérieux en tant que activistes sociaux. Leur visibilité dans les médias et sur les réseaux sociaux leur permet de faire entendre leurs voix sur des questions cruciales, telles que les droits LGBTQ+, l’égalité des genres et la lutte contre les discriminations.
Des figures comme RuPaul ou Marsha P. Johnson sont devenues des icônes culturelles qui transcendent la scène drag pour devenir des leaders de la lutte pour l’inclusion et l’égalité. Elles utilisent leur plateforme pour sensibiliser le grand public et briser les préjugés, contribuant ainsi à un monde plus ouvert et tolérant.
Mentorat et communautés drag
Les drag queens jouent également le rôle de mentors au sein de leurs communautés, particulièrement dans les maisons de drag ou les « drag families ». Ces structures sont souvent des espaces de soutien pour les jeunes LGBTQ+ qui se cherchent une identité et une famille de substitution.
Les drag mothers, par exemple, sont des figures tutélaires qui guident les nouvelles drag queens dans leur évolution artistique, tout en les aidant à surmonter les difficultés de la vie quotidienne, notamment en termes d’acceptation et de sécurité.
Devenir une drag queen ne se limite pas à une transformation physique ou artistique, c’est souvent un processus de développement personnel. Pour beaucoup, ce voyage permet de mieux comprendre leur propre identité, qu’elle soit liée au genre, à la sexualité, ou simplement à l’expression de soi.
Le drag offre un espace où l’on peut explorer différents aspects de sa personnalité et embrasser pleinement une identité féminine ou toute autre forme d’expression créative. En outre, rejoindre une communauté de drag queens est souvent une expérience enrichissante sur le plan émotionnel et social.
Les drag queens font souvent partie de « maisons » ou de « familles drag », où des liens solides et durables se tissent. Ces communautés offrent un soutien, non seulement pour le développement artistique, mais aussi dans les moments difficiles.
Elles fournissent un réseau de personnes partageant les mêmes intérêts, créant ainsi des relations profondes basées sur la solidarité, le mentorat, et l’entraide. Participer à des événements comme des concours de drag ou des soirées dans des clubs LGBTQ+ permet également de renforcer ces liens et de faire partie d’une culture vibrante et inclusive, où l’expression de soi est non seulement acceptée, mais célébrée.
Le corps et la performance comme affirmation
L’art du drag et plus généralement la culture de la scène ballroom sont par essence politiques. Toutefois, il faut exercer une distinction entre la conscientisation et la politisation.
L’art du drag est politique en soi, car il vient questionner de grands concepts, et apparaît même comme symbole de résistance et de résilience. Mais cela est-il fait en conscience d’être politique ?
La scène ballroom apparaît comme cas d’école de l’incarnation de l’intersectionnalité, de la pratique artistique comme pratique politique parce que c’est une culture, un mouvement. Elle est une scène intrinsèquement politique mais pas nécessairement politisée : politique parce qu’elle a été créée pour des raisons politiques dans un système raciste, patriarcal et classiste, mais elle n’est pas constamment dans le pro-activisme, dans un militantisme de terrain.
La scène ballroom est une scène queer racisée noire-latina donc elle est politique en soi parce qu’elle est l’avènement de la revendication, la volonté d’existence, de représentation de cette communauté par elle-même et pour elle-même.
De plus, elle est le lieu de la mise en mouvement de corps minorisés. La mise en mouvement d’un corps est politique ; mais concernant les corps minorisés, exister dans la rue est un acte politique, même involontaire, car ces corps sont discriminés et à l’encontre des codes imposés par les groupes dominants.
Toutefois, cette politisation n’est pas forcément conscientisée, ou revendicative. Il convient de distinguer les artistes dépolitisé.e.s et celleux apolitiques pour des raisons stratégiques.
Une branche tend vers le mainstream, au profit d’une plus grande visibilité quand une autre plus radicale crée des espaces militants pour porter les messages. D’autres comme Courtney Act ou Nina West de la saison 11 s’affirment également activistes et leurs performances sont militantes.
La reconnaissance du drag comme art
La performance drag s’introduit et tente de se faire une place parmi les pratiques artistiques reconnues. Récemment, les drags queens gagnent les galeries et les musées.
Elles affirment ainsi leur place non seulement en tant qu’artistes, mais aussi en tant qu’icônes fondamentales de la diversité et de la créativité au XXIe siècle. Toutefois, si leur présence s’accroît, rares sont les institutions qui leur consacrent une exposition entière.
Le 6 avril dernier, la Piscine de Roubaix organisait un concours de drag queens en partenariat avec l’école Esmod de Roubaix. Dans le cadre d’une exposition rétrospective de Jeremy Deller, le musée des Beaux-Arts de Rennes a accueilli une performance de drag queens.
Le Palais des Beaux-Arts de Lille avait également présenté une soirée spéciale “Drag Palace” en juin 2024. Les performances et artistes drag sont surtout citées de manière succincte ou prennent part à la programmation autour d'une exposition dans le cadre de médiation, d’atelier ou de hors les murs, comme si elles ne pouvaient franchir ce plafond de verre de la reconnaissance institutionnelle muséale.
Progressivement ielles sont reconnues comme telles, même si cela reste lent et minime. Cette reconnaissance intervient surtout dans les années 2000, notamment grâce à l’émission américaine RuPaul Drag Race, lancée par la célèbre drag queen RuPaul.
Cela participe largement à l'intégration de la culture drag à la culture populaire américaine. Ces dernières années, la communauté ballroom connaît également un regain de visibilité notamment grâce au succès de la série Pose.
Certaines vont même au-delà du drag comme performance, comme la drag queen américaine Violette Chachki, ou la française La Grande Dame défilant comme mannequin pour des marques de luxe comme Prada, Moschino ou encore Jean-Paul Gaultier.
Esthétique révolutionnaire et nouvelle manière de faire performance, le drag s’inscrit pourtant dans la lignée des arts du spectacle. Malgré l’impact du phénomène drag en France, la communauté manque de reconnaissance artistique et culturelle, et leur légitimité est toujours remise en question, due à leurs forts messages de soutien à la communauté trans.
Visibilité et appropriation culturelle
En raison du succès rencontré, l’art du drag et la culture de la scène ballroom sont sortis de leur sphère initiale pour le mainstream et la pop culture, pris dans des logiques de capitalisation et de mainstreamisation.
Les codes d’émancipation de la scène ballroom sont davantage célébrés, mais principalement lorsqu’ils sont dépolitisés. Deux visions apparaissent alors : l’une positive, car cette mainstreamisation apporte de la visibilité sur des groupes minorisés et permet à davantage de personnes de s’identifier et de ne pas se sentir isolées.
La mainstreamisation est intéressante en ce sens qu’elle permet d’exister hors de la ballroom. Elle permet la représentation culturelle.
Une autre vision, plus négative apparaît lorsqu’un public non concerné intègre la scène ballroom et les performances drag et capitalise. D’autant plus que dans cette capitalisation, les personnes employées pour représenter la scène ballroom ne sont pas nécessairement les principales concernées.
La marchandisation du drag, l'introduction d'une recherche pécuniaire, semble nier son aspect politique. Mais cette critique essentialise les identités.
La rémunération et la professionnalisation sont une manière pour les drag queens et drag kings de se faire reconnaître et d’être pris.es au sérieux. Il faut nuancer la condamnation du profit puisqu’il concerne des personnes évoluant dans les marges, voulant parfois en sortir.
Le problème de cette mainstreamisation est donc l’appropriation non-respectueuse de cette culture par la classe dominante. Dans sa conférence « Décolonisons le dancefloor » (2017), l’activiste queer et féministe Habibitch dénonce l’appropriation culturelle qui découle de cette mainstreamisation.
Iel explique que « toutes pratiques artistiques créées et fédérées par les communautés marginalisées sont au centre du processus d’appropriation culturelle ». Il y a appropriation culturelle quand il y a capitalisation donc profit, qu’il soit matériel ou immatériel, d’éléments de cultures d’un groupe dominé, par le groupe dominant.
Habibitch inscrit cela dans un continuum colonial : parce qu’aujourd’hui la colonisation géographique et territoriale est moindre, c’est la culture qui est colonisée. Iel reprend ainsi les mots d’Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme (1950) dans lequel il explique l’effet retour du colonialisme par l’appropriation culturelle.
Les réalités concrètes des débuts
Commencer le drag demande du temps, de l’énergie et des ressources. Les avantages d’une drag queen:
- Créatif
- Art pluridisciplinaire
- Met en avant des minorités
- Environnement inclusif et diversifié
Les inconvénients d’une drag queen:
- Très onéreux
- Difficile de se faire connaître au début
- Plus sujettes aux agressions
Le drag est désormais reconnu non seulement comme une forme d’art performatif, mais aussi comme une expression puissante de la diversité, de la créativité et de la liberté d’être soi-même.
