Quel penseur tchèque est mort sur le bûcher ?

Le penseur tchèque mort sur le bûcher est Jan Hus, théologien, prédicateur et réformateur religieux du royaume de Bohême, condamné au concile de Constance et brûlé vif le 6 juillet 1415.

Il ne faut pas le confondre avec Jan Patočka, philosophe tchèque du XXe siècle, mort en 1977 après une hémorragie cérébrale consécutive à de violents interrogatoires menés par la police tchécoslovaque.

Jan Hus, le penseur tchèque brûlé vif

Jan Hus est condamné par l’Inquisition et exécuté sur un bûcher pour ses positions religieuses et son opposition à certaines pratiques de l’Église de son époque. Sa mort fait de lui une figure majeure de l’histoire intellectuelle et religieuse de la Bohême.

Sa condamnation intervient dans le contexte du concile de Constance, réuni pour résoudre la crise de l’Église latine et examiner les doctrines de plusieurs théologiens considérés comme hérétiques.

Pourquoi Jan Hus a-t-il été condamné ?

Jan Hus critique la corruption du clergé, le commerce des indulgences et l’écart entre les pratiques de l’Église et les enseignements du christianisme. Il défend une réforme religieuse fondée sur l’Écriture, la morale du clergé et la responsabilité spirituelle de l’Église.

Ses idées sont également influencées par les écrits du théologien anglais John Wycliffe, dont il reprend certains thèmes relatifs à l’autorité de l’Église et à la nécessité d’une réforme profonde.

Jan Hus devient un prédicateur très écouté à Prague, notamment à la chapelle de Bethléem. Son influence inquiète les autorités ecclésiastiques, qui lui interdisent progressivement de prêcher et l’excommunient.

Le procès et la mort de Jan Hus

Convoqué au concile de Constance, Jan Hus se rend en Allemagne en 1414, muni d’un sauf-conduit impérial. Il est pourtant arrêté et emprisonné, puis sommé de renoncer à ses convictions.

Jan Hus refuse d’abjurer des positions qu’il estime conformes à la vérité chrétienne. Il est déclaré hérétique et condamné au bûcher le 6 juillet 1415.

Après son exécution, ses cendres sont dispersées dans le Rhin afin d’empêcher que sa tombe ne devienne un lieu de pèlerinage. Sa mort provoque une profonde indignation en Bohême et contribue au développement du mouvement hussite.

Jan Hus et la tradition hussite

La mort de Jan Hus ne met pas fin à son influence. Elle renforce au contraire son statut de martyr et donne une nouvelle impulsion à ses partisans.

Le mouvement hussite rassemble des courants religieux et politiques variés, unis par leur volonté de réformer l’Église et de défendre les particularités religieuses de la Bohême.

Les guerres hussites éclatent au XVe siècle et opposent les partisans de Jan Hus à plusieurs forces catholiques. La mémoire de Hus devient ensuite un élément central de l’identité historique tchèque.

Ne pas confondre Jan Hus et Jan Patočka

Jan Patočka est un philosophe tchèque du XXe siècle (1907-1977) dont les premiers travaux sont largement influencés par Edmund Husserl, puis Martin Heidegger.

Critiquant l’idée d’un ego pur et transcendantal, il tend vers une phénoménologie a-subjective, où l’existence de l’Homme reste attachée à des vécus dont l’essence est toujours problématique.

Il a notamment écrit Le Monde naturel comme problème philosophique et les Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire.

Jan Patočka est parfois associé à la question du « penseur tchèque mort pour ses idées », mais il n’est pas mort sur un bûcher. Il meurt le 13 mars 1977 d’une hémorragie cérébrale après une série d’interrogatoires menés par la police tchécoslovaque ; le dernier avait duré plus de 10 heures.

« Littéralement mis à mort par le pouvoir », constata Paul Ricoeur quelques jours après dans un article du Monde.

La mort de Jan Patočka après les interrogatoires

Les persécutions policières s’étaient amplifiées avant cette conclusion funèbre : Patočka s’était en effet rendu criminel en devenant l’un des porte-paroles de la « Charte 77 », une pétition revendiquant l’application des droits de l’Homme par le gouvernement en place.

À son enterrement, le gouvernement de l’époque organisa de nouveau le silence : arrestations préventives, mobilisation d’une centaine de policiers pour encadrer la procession de mille endeuillés, interdiction pour la famille du défunt de dire une messe de requiem.

Le gouvernement alla jusqu’à faire fermer les fleuristes de Prague ce jour-là.

La vie de Patočka suit la trajectoire d’un Socrate de l’autre côté du rideau de fer : une vie sans compromission intellectuelle - dont le prix ultime est la mort -, un engagement politique dans le droit mais au nom de normes plus élevées.

La pensée de Jan Patočka

Ce philosophe tchèque a travaillé aussi bien sur la phénoménologie, sous l'influence de Husserl et Heidegger, que sur la philosophie grecque, nourri de ses lectures de Platon et Aristote.

Il développe une nouvelle conception de la subjectivité. C'est l'un des fondateurs du Cercle philosophique de Prague.

Touché par la guerre, il milite aussi pour la défense des idéaux du « Cercle philosophique de Prague » dont il est le secrétaire et s’intéresse à la pédagogie de Coménius.

Trois éléments au moins sont tirés de l’enseignement d’Heidegger et vont considérablement marquer la pensée de Patočka : la critique de la civilisation technique, l’inauthenticité d’une vie ordonnée par le quotidien, et un retour à la philosophie de Platon - en particulier la notion de « soin de l’âme » qui prendra beaucoup d’ampleur dans l’œuvre du penseur tchèque.

La formation européenne de Jan Patočka

Patočka naît le 1er juin 1907 à Tunrov, une petite ville située dans la partie orientale de la Bohême (une région de l’actuelle République tchèque). Son père, Joseph Patočka, est directeur de lycée et oriente son fils Jan vers des études humanistes.

À la même époque, la première République de Tchécoslovaquie naît des traités post-Première Guerre mondiale. C’est un philosophe, Tomáš Masaryk, qui en devient le président.

Il demeura toujours une source d’inspiration pour Patočka, dont une grande partie de l’œuvre porte sur ce personnage historique et commence à être rédigée dès les années 1930.

Il a à peine vingt ans au moment où il obtient une bourse d’études à la Sorbonne. De 1928 à 1929 il étudie à Paris, aspirant comme ses camarades étudiants de Prague à « une autre philosophie, tout à la fois plus spéculative et plus internationale, à un contact direct et personnel avec les courants mondiaux de cette période ».

Patočka découvre la phénoménologie allemande et rencontre son père fondateur Edmund Husserl, qui tient alors une série de conférences sur Descartes.

Ce courant philosophique a pour méthode le retour « aux choses mêmes » (zu den Sachen selbst), c’est-à-dire aux choses telles qu’elles se présentent à la conscience comme objets d’intuition immédiate (avant toute catégorisation, classification du savoir).

En 1932, après avoir passé son doctorat à Prague, et doté d’une bourse de la fondation Humboldt, Patočka continue ses études à Berlin puis à Fribourd-en-Brisgau où enseignent non seulement Husserl mais aussi Heidegger, autre penseur phare de la phénoménologie allemande.

Jan Patočka face aux régimes politiques

Une fois revenu en Tchécoslovaquie, Patočka devient le secrétaire du Cercle philosophique de Prague pour les recherches sur l’entendement humain.

Il invite son maître Husserl à prononcer à Prague ses conférences intitulées « La crise de l’humanité européenne et la philosophie » en novembre 1935, peu avant que ce dernier, étant Juif, se voit interdire d’enseignement en Allemagne par les nazis.

La Tchécoslovaquie vit un épisode traumatisant en septembre 1938 : les accords de Munich sont signés, la France et le Royaume-Uni concèdent à l’Allemagne nazie les Sudètes, territoire tchécoslovaque, alors même que la France s’était liée aux Tchèques par un traité d’alliance.

Patočka enseigne en tout durant deux ans à l’université Charles de Prague, avant que l’armée allemande n’envahisse le pays en 1939.

Il peut reprendre son enseignement en 1945 et noue des liens avec les philosophies de toute l’Europe (comme l’existentialisme français), mais doit s’interrompre après la prise du pouvoir en février 1948 (c’est le « coup de Prague »).

À la faveur d’un assouplissement du régime en 1967, il reprend à nouveau son poste d’enseignant, pour s’en voir exclu deux ans plus tard dans le contexte de la « normalisation », durcissement du régime en réaction à l’expérience libérale de « socialisme à visage humain » tentée par le gouvernement Dubček.

Du fait de son propre refus de relayer la doctrine du parti, qui lui valut une interdiction de passeport et de publication par les autorités, il doit vivre de tâches modestes, archiviste à l’Institut Masaryk de 1950 à 1954, manœuvre à l’Académie des sciences pour un temps.

Des années 1950 aux années 1970, Patočka publie des textes en samizdat (nom donné au réseau parallèle de publications dissidentes, qui contournait la censure officielle).

Il donne des séminaires clandestins dans sa cave, aménagée spécialement pour cela.

Portrait de Jan Hus, réformateur tchèque

Giordano Bruno, un autre penseur mort sur le bûcher

Giordano Bruno est mort le 17 février 1600. Condamné par l’Inquisition, il est brûlé vif à Rome sur le Campo dei Fiori.

Giordano Bruno n’était pas un scientifique, c’était un mage.

Cette précision permet de distinguer deux figures souvent rapprochées dans les recherches portant sur les penseurs condamnés au bûcher : Jan Hus appartient à l’histoire religieuse et politique de la Bohême, tandis que Giordano Bruno est un philosophe italien de la Renaissance condamné à Rome.

Frances Yates (1899-1981), historienne anglaise, spécialiste de la Renaissance, proposait, dans son livre Giordano Bruno et la tradition hermétique, publié en 1964, une lecture novatrice de l’œuvre du philosophe italien.

Yates souhaitait rompre avec la conception de Bruno, nourrie par les libéraux, qui voyaient en lui un précurseur du scientisme, de l’anticléricalisme, de la libre pensée.

Pourquoi Giordano Bruno a-t-il été exécuté ?

À cette question, on répond généralement que Bruno a été exécuté pour sa conception d’un univers héliocentrique et infini, c’est-à-dire pour sa conception scientifique du monde, insupportable aux inquisiteurs obscurantistes de Rome.

Cette image d’Épinal est cependant fausse.

Tout son travail consiste ainsi à resituer Bruno dans son contexte historique exact, qui est l’hermétisme de la Renaissance issu de Marsile Ficin.

Bruno diffère cependant de Ficin sur certains points, dont un capital : il rejette l’interprétation chrétienne de l’hermétisme.

Pour lui, l’enseignement d’Hermès Trismégiste n’annonce pas le christianisme. Il témoigne de la vraie sagesse, qui était celle des anciens Égyptiens, et que le christianisme a fait oublier.

L’héliocentrisme de Bruno n’avait donc pas une motivation scientifique, mais une motivation religieuse.

L’historien s’intéressant au procès de Giordano Bruno a à sa disposition une documentation fort correcte. Il lui manque cependant une pièce capitale : le processo, rapport officiel établissant les chefs d’inculpation qui valurent à Bruno sa condamnation, a été détruit.

Néanmoins, même si nous en ignorons les détails juridiques précis, il est clair qu’aux yeux de Yates, la condamnation de Bruno à un supplice odieux n’a pas été motivée par sa conception scientifique du monde, celle-ci n’existant tout simplement pas, mais bien plutôt pour sa conception magico-religieuse du monde.

Principaux ouvrages de Jan Patočka

  • Le Monde naturel comme problème philosophique, Vrin, Paris, 2016
  • Aristote, ses devanciers, ses successeurs, Vrin, Paris, 2011
  • Socrate, Cerf, Paris, 2017
  • L'Europe après l'Europe, Verdier, Paris, 2007
  • Qu'est-ce que la phénoménologie ?, Millon, Paris, 2002
  • Les Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire

Bibliographie consacrée à Jan Patočka

  • Tardivel E., La liberté au principe, Vrin, Paris, 2011
  • Novotny K., La genèse d'une hérésie, Vrin, Paris, 2013
  • Barbaras R., L'ouverture du monde, Editions de la Transparence, Paris, 2011
  • Jacquet F., Patocka. Une phénoménologie de la naissance, CNRS Editions, Paris, 2016
  • Collectif, Jan Patocka : philosophie, phénoménologie, politique, Jérôme Millon, Paris, 1993

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