La dimension patristique de l’Épiphanie comme mystère des nations

L’Épiphanie est la manifestation de Dieu aux hommes et de sa venue historique dans le monde en la personne de Jésus. Le mot « épiphanie » est un mot d’origine grecque qui signifie « manifestation » et qui désigne pour les catholiques la manifestation de Dieu en Jésus Christ.

La fête de l’Épiphanie célèbre particulièrement la révélation du Messie aux nations représentées par les Mages venus d’Orient. Elle manifeste que le salut offert en Jésus-Christ ne demeure pas limité à un peuple, une origine ou une culture, mais qu’il est destiné à toutes les nations, associées au même héritage, au même corps et à la même promesse.

Une fête ancienne, centrée sur la manifestation du Christ

S’il y a une fête qui a bien changé dans l’histoire de la liturgie chrétienne, c’est bien celle-là. D’après ce qu’on entrevoit, elle remonte très haut, dans les premiers siècles de l’Église, à peine plus récente que la fête de Pâques, elle marque le second pôle de l’année : si Pâques nous fait revivre le mystère de notre salut dans la mort et la Résurrection du Christ, l’Épiphanie nous apporte la vision de ce Dieu qui « apparait », qui « se manifeste ».

La fête de l’Épiphanie a un double sens. Nous fêtons d’abord la venue des Rois Mages auprès de l’enfant couché dans la crèche. Et nous fêtons aussi plus largement la manifestation de Dieu aux hommes comme l’indique l’étymologie du mot épiphanie.

À l’Épiphanie, Dieu se manifeste, se dévoile comme jamais auparavant il ne s’était révélé. Nous pourrions dire, pour faire écho au mot grec, que la lumière est faite sur Dieu ou plutôt que Dieu se met au jour devant nous.

Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique plein de grâce et de vérité.

Nous n’avons pas moins besoin de Lumière que de Vie, et, si Dieu nous rachète du péché, c’est pour que nous puissions enfin le contempler sur le visage de son Fils. Nous sommes faits, c’est cela notre nature profonde, pour « voir » Dieu.

L’Épiphanie dans la tradition de l’Église

Assez naturellement, l’Épiphanie a donc manifesté le l’Église dans l’Incarnation. Pendant assez longtemps il n’y a pas eu d’autre fête pour évoquer la venue de Jésus sur terre.

L’Épiphanie commémorait moins un épisode précis, la naissance, que tout un versant de la vie de Jésus, où celui-ci se manifeste comme le Fils bien aimé du Père, agissant en son nom avec la puissance de Dieu.

C’est ainsi que trois moments-clés ont été rapprochés, parce qu’ils paraissaient illustrer plus que d’autres ce versant : la venue des mages qui adorent le petit Roi de gloire, le baptême au Jourdain où la voix du Père et la présence de l’Esprit manifestent le lien éternel qui unit Jésus à Dieu, et enfin les noces de Cana où il se révèle l’Époux de son peuple qui vient verser le vin nouveau des noces définitives.

Lorsque la fête de Noël a commencé de se répandre en Occident, on a gardé la fête de l’Épiphanie qui était déjà traditionnelle. À partir de ce moment, une certaine spécialisation s’opérait et selon une logique bien connue qui consiste à attribuer à chaque évènement la vie du Christ une fête propre, on en est venu ainsi à la répartition actuelle : 25 décembre = la naissance, 6 janvier = la visite des mages.

Au moins en Occident, car en Orient la fête du 6 janvier est plutôt celle du Baptême. Mais la liturgie, qui est conservatrice, garde la trace d’une vision plus synthétique, où plusieurs épisodes se concentrent ce jour-là.

C’est ainsi que l’antienne du Magnificat des Vêpres de la fête de l’Épiphanie nous fait dire : « Nous célébrons trois mystères en ce jour : aujourd’hui l’étoile a conduit les mages vers la crèche ; aujourd’hui l’eau fut changée en vin aux noces de Cana ; aujourd’hui le Christ a été baptisé par Jean dans le Jourdain pour nous sauver. Alléluia. »

Profitons de toute cette richesse, ne soyons pas trop cartésiens et saluons la sagesse de l’Église qui ne s’enferme pas dans une seule approche. En profitant de toutes ces ouvertures, nous sortirons de l’anecdote, de la vision appauvrie des mystères du Christ, qui en fait autant de petits tableaux séparés, juxtaposés les uns aux autres.

La venue des Mages : la révélation du Messie aux nations

Selon l’Évangile, Mt 2,1-12, trois mages venus d’Orient ont suivi une étoile qui les a menés jusqu’à Jésus, à Bethléem. Toutefois, l’évangile de Matthieu qui relate cet événement ne dit presque rien d’eux : il ne dit pas qu’ils sont trois, ni qu’ils sont rois.

Dans la tradition latine, la solennité de l’Épiphanie célèbre plus particulièrement l’évocation des Mages venus d’orient à Bethléem pour adorer l’Enfant Jésus dont la naissance leur a été indiquée par une étoile.

La visite des mages porte une signification importante quant à l’universalité de la révélation, et montre que le Messie d’Israël se donne aussi à connaître des nations païennes, et par elles, à tous les hommes.

Dans ces « Mages », représentants des religions païennes environnantes, l’Évangile voit les prémices des nations qui accueillent la Bonne Nouvelle du Salut par l’Incarnation.

La venue des Mages à Jérusalem pour « rendre hommage au roi des Juifs » montre qu’ils cherchent en Israël, à la lumière messianique de l’étoile de David, celui qui sera le roi des nations.

Leur venue signifie que les païens ne peuvent découvrir Jésus et l’adorer comme Fils de Dieu et Sauveur du monde qu’en se tournant vers les juifs et en recevant d’eux leur promesse messianique telle qu’elle est contenue dans l’Ancien Testament.

L’Épiphanie consacre l’universalisme du christianisme. L’Épiphanie manifeste que « la plénitude des païens entre dans la famille des patriarches » et acquiert la Israelitica dignitas.

Les Mages, chercheurs de vérité

D’abord, les mages dont parle l’Évangile de Mathieu sont quant à eux des chercheurs de vérité. Ils l’ont cherché avec sincérité dans les livres, dans les récits consignés de voyageurs, dans des signes, dans les phénomènes naturels ou cosmiques, et ici dans les étoiles.

Les mages, ces sages qui scrutent le ciel et y cherchent le sens des événements, sont d’authentiques chercheurs. Ils sont prêts à un grand déplacement pour trouver une réponse à leur questionnement.

C’est ainsi qu’ils déduisent de la convergence des astres qu’un roi pas comme les autres vient de naître chez les juifs. Convergence de leur intuition, de leur disponibilité, de leur probable connaissance des prophéties bibliques et des traditions messianiques de leur pays, ils décident de se mettre en route pour rencontrer le nouveau roi des juifs.

Un signe particulier dans le ciel, une nova selon des experts actuels, ne passe pas inaperçu aux yeux acérés des mages. Un roi réside dans une capitale et c’est donc naturellement vers Jérusalem, capitale des juifs, qu’ils portent leurs pas.

Ils sont prêts à quitter leur pays, leurs habitudes et leurs certitudes pour se mettre en route. Leur recherche devient un chemin de rencontre, et leur savoir ne s’accomplit qu’en s’ouvrant à Celui qu’ils ne connaissent pas encore.

L’étoile et la lumière du Verbe

Et voilà qu’une étoile va désormais les guider, les diriger, les orienter et va s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant, le roi des juifs.

Par ailleurs, l’évocation de l’étoile qui conduit au Christ les Mages venus d’Orient, rappelle non seulement la riche symbolique et profonde de la lumière, très présente à Noël, mais également la dimension universelle du message évangélique.

Le Verbe fait homme est « lumière du monde ». Le Christ est la vraie lumière qui éclaire toute vie humaine et guide les nations : « Lumen gentium ».

L’étoile qui a mis les mages en route est le signe symbolique de la présence de Dieu. Savons-nous toujours lire dans notre vie les signes que Dieu nous adresse ?

L’étoile qui guide les Mages a suscité beaucoup d’intérêts divers : si les Pères de l’Église y ont principalement vu une réalité surnaturelle, indiquant comment le Seigneur gouvernait tout l’Univers, y compris la marche des astres, nombre de scientifiques et d’astrologues ont fait l’hypothèse d’un événement naturel et providentiel.

Dans tous les cas, l’étoile qui amène les païens à Jésus les amène à sortir de l’idolâtrie. Les astres, en particulier, étaient souvent considérés comme des divinités.

Ici, ce n’est pas l’étoile qui est adorée par les Mages, mais ce qu’elle leur montre : qu’elle soit une manifestation surnaturelle, elle évoque alors inévitablement un créateur, au-dessus de tout, qui la gouverne ; ou qu’elle soit un signe naturel et providentiel de la naissance du Dieu fait homme, et la créature est alors remise à sa juste place de symbole.

Dans tous les cas, elle est créée pour révéler celui qui est au-dessus de tout et qui veut se faire connaître à tous les hommes. En cela, l’étoile évoque plus particulièrement la lumière - à commencer par la lumière naturelle, celle de la science, notamment - qui guide ceux qui marchent dans la nuit, pour les sortir de leur aveuglement et les conduire vers la vraie lumière.

La lecture patristique de l’étoile

Grégoire le Grand avait déjà vu dans cet arrêt de l’étoile, un renversement fondamental : « Puisque ce n’est pas l’enfant qui courut vers l’étoile, mais bien, si l’on peut dire, l’étoile vers l’enfant, ce n’est pas non plus l’étoile qui fixa le destin de l’enfant, mais cet enfant nouveau-né qui fixa le destin de l’étoile ».

Au début du récit évangélique, le Roi des juifs a son étoile. Comme tout le monde, il naît sous une étoile appelée selon la science du moment, à gouverner son destin.

Mais l’étoile s’arrête. Ce n’est plus elle qui commande. Elle est désormais subordonnée à l’enfant qui est Dieu, « celui qui fixa les étoiles dans le ciel ».

Elle retrouve son statut de créature et sa fonction dans le ciel qui « Raconte la gloire de Dieu », « Proclame sa justice », « Se réjouit », comme le répètent les Psaumes.

L’astre des mages s’est arrêté et n’a plus cours. Il est remplacé par une nouvelle lumière. L’Épiphanie marque une rupture historique dans l’histoire de l’humanité.

Avant ce signe, les hommes sont soumis à un destin aveugle qu’ils cherchent vainement à apercevoir dans leur thème astral. Désormais, l’étoile qui les guide est celle du Christ et, illuminés par la lumière du Verbe, ils peuvent « repartir par un autre chemin », en signe de leur conversion.

La prosternation des Mages devant l’Enfant

« Se prosternant, ils lui rendirent hommage » (Mt. 2, 11). Se coucher face contre terre : une attitude de profond respect et de soumission, souvent rencontrée dans la Bible.

En l’accomplissant, les mages marquent leur soumission devant l’enfant Dieu. La tradition les a faits rois et ils l’étaient en quelque sorte, car ils prétendaient régner sur les consciences et le mode de vie de leurs contemporains.

Ces rois s’inclinant devant le Verbe incarné marquent par leur attitude la soumission de l’astrologie dont ils sont les représentants éminents, devant celui dont l’évangéliste Jean dira qu’il est la lumière qui illumine tout homme.

Les Mages vont trouver et rencontrer Jésus-Lumière du monde. « Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie ». Cette étoile va les changer complètement.

Enfin, les Mages vont écouter une voix qui, de l’intérieur, les pousse à suivre cette lumière - Ils sont irrésistiblement attirés par la LUMIERE qui est le Christ.

La dimension universelle du salut

La fête de l’Épiphanie met donc en perspective le caractère universel de ce mystère du salut annoncé aux païens depuis l’Ancien Testament jusqu’à nous.

Mystère dévoilé par Dieu en Christ-Jésus dont parle saint Paul dans sa lettre aux Ephésiens : « Ce mystère, c'est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps au partage de la même promesse, dans le Christ-Jésus, par l'annonce de l'Evangile. »

Le contenu du message se confond ici pratiquement avec la manière dont il nous parvient : Dieu passe par des uns pour atteindre les autres et il associe ainsi tout le monde à sa vie, dans un merveilleux projet d’adoption qui s’étend à l’humanité entière.

La fête de l’Épiphanie nous donne trois lectures qui sont les mêmes chaque année et qui sont vraiment caractéristiques de cette fête. L’évangile de la visite des Mages, tout d’abord, qui est lié depuis très longtemps en Occident à la fête de l’Épiphanie.

Le texte d’Isaïe qui constitue la première lecture est une page merveilleuse de la dernière partie du livre de ce prophète. Il faut lire tout ce chapitre 60 qui est une explosion de joie et de lumière au retour des exilés qui reviennent dans la Ville sainte.

Saint Paul dans un passage de sa lettre aux Éphésiens nous parle du « mystère », non pas une énigme incompréhensible, mais le secret du grand Roi, que celui-ci a gardé pour les derniers temps, ces temps où nous sommes et qui concerne non seulement le peuple juif mais tous les hommes.

Isaïe, les Psaumes et l’ouverture aux nations

Les paroles du Prophète Isaïe, adressées à la ville sainte de Jérusalem, nous appellent à nous lever pour aller à rencontre de la splendeur de la lumière de Jésus-Christ qui illumine notre existence.

Ce mouvement de l’humanité entière vers le Christ Lumière du monde a été pressenti par le prophète Isaïe lorsqu’il déclare : « Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi … Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore ».

La sagesse des psaumes nous fait trouver ce jour de l’Épiphanie des extraits de ce grand psaume messianique qu’est le Psaume 71. Le pouvoir bienfaisant du Roi-Messie est tout de suite caractérisé par son attention aux pauvres, et par la justice qu’il fait régner au lieu du droit du plus fort.

Son influence pacifiante s’étend à toutes les nations qui viennent présenter leurs présents, annonce des Mages qui viendront saluer le petit Roi à Bethléem.

Le mystère des nations chez saint Paul

On nous parle donc d’un mystère. Autrement dit, on nous annonce une connaissance spécifique, peu répandue, à propos de ce qui nous dépasse et à la limite de ce que nous pouvons, nous mortels, comprendre.

Qu’apprenons-nous donc ? Les païens ont un même héritage, forment un même corps et participent à la même promesse en Christ-Jésus par l’Evangile.

Autrement dit, les païens peuvent désormais avoir accès au trésor spirituel et religieux des Juifs. Nous n’apprenons donc rien de nouveau sur Dieu : c’est le même Dieu que celui de l’Ancien Testament, le même Dieu que les Juifs.

Si Dieu par l’Evangile de Jésus-Christ nous fait entrer dans sa communion alors que nous ne sommes pas juifs, cela signifie que Dieu ne nous définit pas en fonction de la naissance, ne nous accueille pas d’après un héritage qui vaudrait un mérite quelconque.

Nous sommes certes de tel continent, de telle culture, de telle nation, de telle famille mais nous ne sommes pas fondamentalement cela aux yeux de Dieu.

La manifestation de Dieu, l’épiphanie, se précise donc comme une révélation conjointe à propos de Dieu et de nous-mêmes. Quel Dieu peut en effet accueillir chacun en dépit de son origine, de sa généalogie, de son héritage ?

L’égalité de dignité dans le Christ

L’épître insiste surtout sur l’égalité de statut entre les païens et les Juifs. La Parole évangélique parce qu’elle est universelle, parce qu’elle s’adresse à tous, installe donc nécessairement une égalité de statut entre tous, révèle une dignité égale entre les hommes.

Il n’y a donc pas de différence de nature entre les personnes : nul n’est plus digne qu’un autre. Toutefois, ces différences irréductibles - nous n’aurons jamais les mêmes forces physiques ou les mêmes opinions - n’engendrent aux yeux de Dieu aucune distinction entre les hommes.

En entendant que les païens ont un même héritage, forment un même corps et participent à la même promesse en Christ-Jésus par l’Evangile nous apprenons donc que nous sommes choisis de Dieu non seulement en dépit de notre naissance ou de notre culture mais aussi en dépit de nos aptitudes et mérites personnels.

Le mystère que nous cherchons se définit donc par l’universalité et par l’égalité : Dieu nous appelle tous et tous sur le même plan, révélant ainsi l’égale dignité des hommes, pauvres ou riches, libres ou esclaves, bien-nés ou mal-nés.

Les nations comme un seul corps

Il s’agit d’un terme collectif. L’Evangile ne s’adresse pas seulement à des individus de tous horizons mais aussi à l’humanité en tant que collectif : les païens ou les nations forment désormais un même corps.

Comprenons bien : non pas un amas d’atomes juxtaposés et autosuffisants mais un corps organique où chaque partie est en interaction et dépend des autres parties. Un bras sans corps n’est rien, un coeur hors d’une poitrine non plus.

Le mystère chrétien implique donc la communauté : je ne peux pas savoir ce que je suis sans vivre aux côtés de mes frères et de mes soeurs. Le mystère de l’Evangile implique donc la naissance d’une communauté d’égaux.

Pour éviter l’implosion, il faudrait que nous nous aimions en dépit de ce que nous sommes, ou plutôt de ce que nous croyons être par notre naissance ou par nos engagements, nos goûts etc.

Un tel rassemblement, une telle assemblée, disons le mot en grec, une telle Eglise, ne pourrait tenir qu’en vertu d’un amour inconditionnel c’est-à-dire un amour qui n’est pas une affinité partagée mais un amour, un respect, de l’autre, quel qu’il soit.

Et chers frères et soeurs, un tel amour ne peut être d’abord que reçu. Nous ne pouvons le produire nous-mêmes.

La grâce comme cœur du mystère

Il s’agit bien d’un héritage, de recevoir quelque chose de la part d’un Autre et cette chose, cette force que nous devons accueillir chacun pour soi et tous ensemble rien d’autre que l’amour de Dieu.

Dieu nous as choisis, et choisit chaque homme, par amour, c’est-à-dire par pure gratuité, par grâce. Voilà le coeur du mystère, qu’il ne nous faut pas garder secret mais au contraire publier et partager.

Qui est Dieu ? Répondre à cette question de façon absolue serait présomptueux ; une piste donc, à la lumière de l’épître : Dieu est amour, il m’aime et il t’aime quoi que tu penses, dises ou fasses.

Que sommes-nous ? Là encore, une piste : des êtres aimés de Dieu. Nous ne sommes, fondamentalement, que cela : nous existons par amour.

Et il nous faut exister devant Dieu, dans l’amour. Par conséquent, nous ne pouvons comprendre ce que nous sommes si nous nous pensons indépendamment de Dieu ou indépendamment des autres hommes.

Cela parce que nous sommes des êtres de relation. Nous sommes fait pour vivre devant Dieu et devant les hommes, comme le disait Luther.

La lecture patristique des présents des Mages

Nous pouvons interpréter les cadeaux des mages à la lumière de la vie de Jésus, signe de la royauté, l’or, de la divinité, l’encens, et du don de soi, la myrrhe.

PrésentSignification dans la tradition chrétienne
L’orLa royauté du Christ
L’encensLa divinité du Christ
La myrrheLe don de soi et la mortalité du Christ

L’or, pour Jésus « Christ-Roi », celui qui est choisi par Dieu pour régner en son nom, non pas prendre le pouvoir sur les hommes, mais faire régner l’amour entre les hommes en se mettant au service des plus petits.

L’encens, utilisé pour la prière qui scelle la relation unique entre Dieu le Père et « Jésus Fils de Dieu ».

La myrrhe, onguent utilisé pour l’ensevelissement des morts, rappelle le don que « Jésus Sauveur », fera de sa vie.

Saint Irénée, au IIe siècle, dans son traité « Adversus Haereses » dévoile la nature des présents offerts : l’or pour sa royauté, l’encens pour sa divinité et la myrrhe pour sa mortalité.

Nous pouvons aussi interpréter les cadeaux des mages à la lumière de notre vie, de ce que nous pouvons offrir à Dieu.

  • L’or de nos réussites, de nos moments de bonheur, de nos gestes d’amour, de nos dons… comme un « Merci ».
  • L’encens de nos demandes, de nos attentes, de nos désirs, de nos prières… comme un « S’il-te-plaît ».
  • La myrrhe-parfum de l’ensevelissement de nos échecs, de nos peurs, de nos lâchetés, de nos désespoirs… comme un « Sauve-moi ».

Le changement de chemin : la conversion des nations

Après la rencontre du Sauveur, la vie des mages a changé. Ils s’en retournent différents, transformés. Ils repartent par un autre chemin, un chemin nouveau.

Depuis, chaque homme, chaque femme touché au cœur par le message de Jésus en repartira transformé : Zachée, la Samaritaine… Celui qui accepte d’accueillir Jésus dans sa vie fait de lui un être nouveau.

L’étoile a marqué une étape dans la vie des mages. Ils ont choisi de la suivre. Elle les a conduits vers la vraie lumière qui éclaire tout homme.

Puis ils ont fait le choix de s’incliner pour recevoir cette lumière. Quelle leçon pouvons-nous en tirer dans notre propre démarche de conversion ?

L’histoire des mages montre que notre vie n’est plus gouvernée par un destin, définie par une mécanique céleste qui s’imposerait à nous. Ce n’est plus notre horoscope qui définit notre avenir.

C’est le Christ qui s’offre à nous guider, en nous laissant libres de le suivre ou non. Cet avènement à la liberté autorise et appelle une démarche personnelle d’adhésion.

Car si la lumière illumine tout homme, c’est à chacun de se laisser illuminer, dans une démarche active. Rester passifs devant la lumière du Christ ne suffit pas pour être dans la lumière.

Les Pères de l’Église et le mystère de la liberté

Les Pères de l’Église ont lu dans la marche des Mages une transformation de la relation entre l’homme, le monde créé et Dieu.

L’étoile n’est pas le maître du destin : elle est une créature qui reçoit sa véritable fonction lorsqu’elle conduit au Créateur. L’homme ne doit donc pas se soumettre à une fatalité astrale, mais accueillir librement la lumière du Verbe.

La première épître de Jean illustre cela à propos de l’amour des frères : « celui qui prétend être dans la lumière tout en haïssant son frère est toujours dans les ténèbres. Qui aime son frère demeure dans la lumière ».

En cette fête de l’Épiphanie, le Christ se manifeste comme la nouvelle lumière qui a guidé les mages, précurseurs des hommes de tous pays et de toutes nations.

Dieu agit aussi en dehors du christianisme

Une première lecture du récit de Matthieu y discerne la révélation du Messie à toutes les nations représentées par les mages.

L’Épiphanie représente dans ce cas le triomphe de la vraie religion sur les erreurs du paganisme, du polythéisme et de l’astrologie. Plus positivement, la visite des mages consacre la recherche aboutie de la vérité par des croyants venus d’un autre horizon que le monothéisme d’Israël.

Toutefois, il s’agit toujours de souligner, dans ce type de lecture, la place centrale de la révélation christique. En Jésus, Dieu se révèle de façon définitive aux nations, ce que montre le prosternement des mages devant l’Enfant.

Cependant, une autre lecture du récit, non contradictoire avec la première, est possible. D’après elle, la visite des mages à Bethléem est l’illustration de la valeur positive des autres cultures religieuses qui peuvent entendre elles aussi l’appel divin.

Les semences du Verbe de Dieu sont présentes dans toute existence humaine et toute tradition culturelle. La solennité de l’Épiphanie nous invite de la sorte à dépasser la frontière du christianisme pour découvrir le don de Dieu à tous les peuples.

S’il n’est pas question de contester l’aspect indépassable de la révélation en Jésus-Christ, en revanche nous sommes conviés, en méditant le récit évangélique de Matthieu, à reconnaître que Dieu agit également en dehors du christianisme.

Le décret Nostra Aetate du Concile Vatican II déclarait à cet égard : « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans les autres religions ».

Cette seconde lecture est un formidable appel au dialogue inter-religieux. Ainsi, le mystère de l’Épiphanie, selon le point de vue d’après lequel on l’appréhende, nous livre de multiples leçons qui, loin de s’annuler les unes les autres, se complètent au contraire de façon heureuse.

Telle est la marque distinctive de la Parole divine que de posséder plusieurs dimensions dans un même récit - cette polysémie étant toujours source d’émerveillement pour les fervents de la Bible.

La Pentecôte comme accomplissement du rassemblement

Le récit de Matthieu nous révèle sa profonde réflexion sur ce mystère du rassemblement des hommes par Jésus au nom de Dieu. L’histoire des mages, non juifs venus d’Orient, annonce que Jésus aura la mission de rassembler tous les hommes dans leur diversité.

Le jour de la Pentecôte en sera le signe : « Tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous, les apôtres de Jésus, les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu. »

L’Épiphanie ne désigne donc pas seulement l’arrivée de quelques voyageurs auprès d’un enfant. Elle annonce l’ouverture de l’Église à toutes les nations et l’entrée de peuples différents dans une même communion.

Le mystère de l’Évangile implique la naissance d’une communauté d’égaux. Cette communauté n’est pas fondée sur l’uniformité des cultures, des goûts ou des caractères, mais sur l’amour reçu de Dieu.

Les autres manifestations du Christ

Dans l’Église orientale, la fête de l’Épiphanie évoque plutôt le baptême de Jésus dans le Jourdain, et plus particulièrement sa « manifestation » comme Fils unique du Père, consacré par l’Esprit.

Alors l’Esprit Saint, sous forme de colombe, vient sur Jésus, et la voix du ciel proclame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». C’est la manifestation, « Épiphanie », de Jésus comme Messie d’Israël et Fils de Dieu.

Il y a donc dans l’événement du baptême de Jésus une manifestation de l’infinie miséricorde de Dieu, et en particulier du rachat de nos fautes par Dieu lui-même.

Les Pères orientaux, tels saint Cyrille de Jérusalem, voyaient dans le baptême de Jésus une inauguration du baptême chrétien, dont les eaux avaient été sanctifiées par la descente de Jésus dans le Jourdain et avaient ainsi reçu le pouvoir de purifier.

La visite des Mages d’Orient, ou le baptême dans le Jourdain ne sont pas les uniques épisodes qui donnent à célébrer la manifestation de Jésus comme Seigneur et Sauveur.

Traditionnellement, on évoque aussi les Noces de Cana comme épiphanie : « Le signe de l’eau changé en vin à Cana annonce déjà l’Heure de la glorification de Jésus. Il manifeste l’accomplissement du repas des noces dans le Royaume du Père, où les fidèles boiront le vin nouveau devenu le Sang du Christ. »

Au-delà des noces de Cana, c’est tout ce que ce miracle préfigure qui est pour nous épiphanie, à savoir la manifestation de Jésus dans les sacrements, manifestation culminant dans l’eucharistie.

La tradition latine l'identifie avec la visite des rois mages à l'Enfant-Jésus à Bethléem, et l'interprète donc surtout comme une révélation du Messie d'Israël aux peuples païens.

La tradition orientale en revanche privilégie le moment du baptême de Jésus dans le fleuve Jourdain, lorsqu'il se manifesta comme Fils unique du Père céleste, consacré par l'Esprit Saint.

Mais l'Évangile de Jean invite à considérer comme « épiphanie » également les noces de Cana, où Jésus, changeant l'eau en vin, « manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui ».

La lumière reçue et reflétée

Annoncer l’Évangile du Christ c’est être illuminé par Dieu et réfléchir sa lumière.

La lumière naturelle est importante, mais elle ne doit jamais être idolâtrée en permettant de réduire à la seule nature - ou pire encore à la seule matière - le champ d’exploration de la connaissance.

Mais elle doit seulement guider les hommes vers une connaissance plus élevée, qui se réalise dans la rencontre avec le Dieu incarné.

Dans notre société d’aujourd’hui minée par des multiples guerres, violences et rivalités, l’Eglise a besoin d’hommes et de femmes qui cherchent, à travers les signes que Dieu nous offre, une étoile pour guider leur désir de bâtir un monde de solidarité et de justice.

Nous sommes appelés, en ce jour de l’Epiphanie, à tenter, modestement certes, d’esquisser dès aujourd’hui une communauté d’amour, une communion d’entraide, de respect, d’accueil.

C’est ainsi que nous pourrions être, aux côtés d’autres hommes et femmes de bonne volonté, la lumière du monde.

Que cette fête de l’Epiphanie nous apporte la vraie Lumière, celle qui émane du visage du Christ, plein de miséricorde et de fidélité.

Mosaïques de Ravenne représentant les Mages

Le secret de l'épiphanie ! - Commentaire de la Bible

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