Les Tueurs de la Lune de Miel, également connus sous le nom anglais The Honeymoon Killers, sont un groupe belge excentrique dont l’album de 1981 associe pop new wave speedée, mélodies imprévisibles, textes caustiques, humour musical et reprises profondément décalées. L’œuvre repose notamment sur les personnalités de Yvon Vromman et Véronique Vincent, ainsi que sur la rencontre entre la première version du groupe et Aksak Maboul.
L’album n’est pas un simple disque de reprises : les compositions originales brillent par leur inventivité et font entrer en collision les univers du Bashung de Play Blessures, des B-52’s et des Stickmen, tandis que les adaptations de Charles Trenet, France Gall et Sheila sont transformées en morceaux hilarants, survoltés ou inquiétants.
Une histoire belge à deux noms
C’était un groupe fabuleux, mais compliqué. D’abord, ils avaient deux noms : Les Tueurs de la Lune de Miel, et sa traduction anglaise, The Honeymoon Killers. Et puis ils étaient issus de la fusion provisoire de deux groupes : une première version des Tueurs, et Aksak Maboul, autre groupe belge excentrique.
Pour simplifier les choses, leur album posthume est sorti sous le nom de la chanteuse, Véronique Vincent. Les Tueurs de la Lune de Miel apparaissent en Belgique en 1974, avec Yvon Vromman, Gérald Fenerberg et Jean-François Jones Jacob.
Un premier LP, Spécial Manubre, voit le jour en 1977. Quasi instrumental, dans un style foutraque, approximatif et déconnant, il est très différent de ce qu’ils vont faire par la suite.
La rencontre avec Aksak Maboul
Dans le même temps, un autre groupe tourne également dans le petit royaume : Aksak Maboul, dirigé par Marc Hollander, futur créateur du label Crammed Discs. Eux font plutôt une sorte de jazz-expérimental-world-électronique.
La rencontre des deux formations et l’arrivée de la craquante Véronique Vincent donne naissance en 1980 aux Tueurs de la Lune de Miel, nouvelle formule : Vincent Kenis à la basse, Jean-François Jones Jacob à la batterie, Gérald Fenerberg à la guitare, Yves Flon au saxophone, Yvon Vromman à la guitare et au chant, Marc Hollander aux claviers et Véronique Vincent au chant.
Ce n’est pas un hasard si les membres d’Aksak Maboul se sont un temps greffés à cette entité bicéphale. La nouvelle formation donne au groupe une assise instrumentale plus précise et une ouverture vers des arrangements plus riches, sans faire disparaître son goût de l’absurde.
L’album de 1981 : une bombe pop et imprévisible
L’album, sorti en 1981, est une bombe. Finie l’approximation des débuts, remplacée par une pop new wave speedée, mélodique et imprévisible, croisement improbable de Serge Gainsbourg, B-52 et Captain Beefheart.
Avec des titres originaux aux textes caustiques, pour la plupart signés Yvon Vromman, et des reprises renversantes de tubes sixties. Derrière ce costume de plastique coiffé de la voix enfantine de Véronique Vincent, très Lio sur « Décollage », se cache en réalité un mode d’écriture beaucoup plus complexe que son apparente légèreté laisse supposer.
Albert Marcoeur et Débile Menthol réunis. Rien de fondamentalement sombre, quoi que le côté relativement pervers de leurs textes nous laisse entendre que tout ne tourne pas rond.
Un célèbre musicien demanda un jour : « est-ce que humour et musique sont conciliables ? » Oui, trois fois oui ! Et The Honeymoon Killers ne pourront pas le démentir. Après tout, les meilleurs blagues belges sont les plus courtes, pas vrai ?
Yvon Vromman, figure centrale et insaisissable
En dépit d’un parcours chaotique vite réarrangé pour la circonstance, il faudra retenir que l’histoire de ce groupe atypique reposa sur les épaules de Yvon Vromman, personnage insaisissable cultivant l’iconoclasme comme mode de vie.
Quand il était encore de ce monde, le regretté Yvon passait son temps à casser ses jouets avec une insolence jubilatoire. Les titres originaux du groupe brillent par leur inventivité, leur approche délurée et leur capacité à rendre instable une chanson apparemment légère.
Le groupe associe ainsi une écriture volontairement ludique à des textes dont la dimension caustique et parfois perverse se révèle progressivement. La voix enfantine de Véronique Vincent ne rend pas les chansons plus innocentes : elle accentue au contraire le décalage entre leur apparence pop et leurs zones d’ombre.
Des reprises transformées avec une insolence jubilatoire
Sur cet album, « Route Nationale 7 » de Charles Trenet et « Laisse Tomber les Filles » de France Gall en font les frais. Reprises hilarantes et survoltées, décalées bien entendu, non sans rappeler ce que fit Devo du « Satisfaction » des Rolling Stones.
Sans oublier « Nationale 7 », l’hymne à la France immortelle de Charles Trenet, dont le 45 tours fera un tabac sur les radios françaises. La chanson devient l’un des signes les plus visibles de l’identité du groupe, capable de détourner une mélodie populaire sans perdre son efficacité immédiate.
« L’Heure de la Sortie » de Sheila se fait plus grave et étonne par sa profondeur et sa dimension plus trouble sous son habillage minimaliste, à la manière des premiers Élie et Jacno.
Ces reprises ne constituent toutefois qu’une partie du projet. Mais ne vous y trompez pas : « Les Tueurs de la Lune de Miel » n’est pas un album de reprises.
Une esthétique entre légèreté, trouble et expérimentation
Les titres originaux du groupe brillent par leur inventivité, leur approche délurée, qui font entrer en collision les univers du Bashung de « Play Blessures » avec celui des B-52’s ou des Stickmen.
Rien de fondamentalement sombre, quoi que le côté relativement pervers de leurs textes nous laisse entendre que tout ne tourne pas rond. La musique conserve une énergie pop, mais les paroles et les arrangements introduisent une tension qui empêche l’écoute de se réduire à une simple fantaisie.
La formule repose sur des contrastes : la voix enfantine face aux textes caustiques, les mélodies immédiates face aux structures imprévisibles, les reprises populaires face aux traitements sonores décalés, et l’humour face à une inquiétude parfois difficile à nommer.
Composition et enregistrement
L’enregistrement s’est déroulé de janvier à septembre 1981 au Berry Street Studio, à Londres, au studio d’Hennuyères, au Studio Hysteresis, en Belgique, et au Studio Sunrise, à Kirchberg, en Suisse.
| Élément | Information |
|---|---|
| Année | 1981 |
| Format | 1 CD |
| Édition mentionnée | Crammed Discs CRAM 103 |
| Nombre de titres | 18 titres |
| Période d’enregistrement | janvier - septembre 1981 |
| Studios | Berry Street Studio, Londres, Angleterre / Studio d’Hennuyères, Studio Hysteresis, Belgique / Studio Sunrise, Kirchberg, Suisse |
Formation
- Marc Hollander : claviers, saxophone soprano et ténor
- Vincent Kenis : basse, guitare
- Jean-François Jones Jacob : batterie, xylophone
- Gérald Fenerberg : guitare
- Yvon Vromman : chant, guitare, saxophone alto
- Véronique Vincent : chant
Liste des titres de l’édition en 18 morceaux
| N° | Titre | Durée |
|---|---|---|
| 1 | Flat | 2:11 |
| 2 | Histoire à Suivre | 3:05 |
| 3 | Décollage | 5:17 |
| 4 | Rush | 1:50 |
| 5 | Fonce à Mort | 5:00 |
| 6 | J4 | 3:59 |
| 7 | Route Nationale | 3:13 |
| 8 | Ariane | 3:39 |
| 9 | Laisse Tomber les Filles | 2:14 |
| 10 | L’Heure de la Sortie | 6:06 |
| 11 | Wait and See [subtitled remix] | 3:35 |
| 12 | The Lady and The Pig Man [subtitled remix] | 3:58 |
| 13 | A Deep Space Romance [subtitled remix] | 5:18 |
| 14 | Petit Matin | 2:55 |
| 15 | Thank You Mr GB [live] | 2:00 |
| 16 | A.T.A. [live] | 5:00 |
| 17 | Alluvions [live] | 1:28 |
| 18 | Truc Turc [live] | 3:30 |
Une édition enrichie de remixes et de titres en concert
Republié enfin dans le cadre de la série Global Soundclash, « Les Tueurs de la Lune de Miel » comprend désormais trois remixes, un inédit et cinq titres en concert en compagnie de Vincent Kenis et Marc Hollander.
Les titres « Wait and See », « The Lady and The Pig Man » et « A Deep Space Romance » apparaissent sous la forme de remixes sous-titrés. « Petit Matin » complète la partie studio, tandis que « Thank You Mr GB », « A.T.A. », « Alluvions » et « Truc Turc » prolongent l’édition par des enregistrements live.
La scène et le live de Brême
Sur scène, le groupe casse la baraque et pulvérise tous les codes, comme en témoigne ce live, enregistré le 16 septembre 1982 au Cinema Schauberg, à Bremen, en Allemagne.
Hélas, le ver est déjà dans le fruit et les Tueurs, trop beaux pour durer et minés par des conflits internes, éclatent en 1985, avant d’avoir publié leur nouvel album, dont quelques bribes feront néanmoins surface, au hasard des compilations et des rééditions CD.
Les Tueurs de la Lune de Miel apparaissent ainsi comme un groupe aussi intense que fragile : leur formule atteint rapidement une forte singularité, mais les tensions internes empêchent sa prolongation durable.
Après la séparation
Marc Hollander continuera avec succès son label Crammed Discs. L’album inédit attendra 2014 pour réapparaître sous le titre d’Ex-Futur Album, par Véronique Vincent.
Ce disque, Yvon Vromman ne l’aura jamais connu. Il est mort en 1989, victime d’une overdose.
À ne pas confondre avec le film The Honeymoon Killers
Le titre renvoie également à un film américain de 1970, réalisé par Leonard Kastle, avec Shirley Stoler et Tony Lo Bianco. Il s’agit d’une fiction en version originale sous-titrée français, d’une durée de 108 minutes et tournée en couleur.
Martha, une infirmière complexée, et Raymond, arnaqueur, se rencontrent par le biais des petites annonces. Martha tombe amoureuse et s’associe avec son amant dans une combine redoutable, qui consiste à séduire des femmes esseulées, prendre leur argent et les éliminer.
Cette unique réalisation de Leonard Kastle est un véritable diamant noir, portrait de deux marginaux aux frontières morales bien difficiles à cerner. Proche du Démon des Femmes de Lewis, cette histoire, qui servit de base à de nombreux films, est inspirée d’un fait réel, maintes fois porté à l’écran, notamment dans Alleluia de Fabrice du Welz.
Les Tueurs s’est tourné si vite avec si peu d’argent que l’histoire et les personnages semblent suspendus au plan de travail. Ça avance en apnée, sans espace, sans joliesse possible.
Comme la réflexion et la nuance sont impossibles, il en ressort une critique féroce de la société américaine et de ces femmes volailles. Les acteurs, Shirley Stoler et Tony Lo Bianco sont prodigieux.
Après l’échec de son seul film, Leonard Kastle est retourné à son vrai métier : compositeur d’opéra et professeur de musique à l’Université d’Albany. D’où la bande originale signée Gustav Mahler.
