Le Bûcher de György Dragomán : Emma face aux fantômes de la Roumanie post-communiste

Dans la Roumanie d'après Nicolae Ceaușescu, on brûle l'effigie du dictateur, partout, même dans la cour de l'orphelinat où Emma, 13 ans, a atterri après la mort accidentelle de ses parents. Dans une ville de province en Roumanie, peu après la chute d’un dictateur, Emma, une adolescente orpheline de 13 ans, débarque chez sa grand-mère maternelle qu’elle ne connaissait pas et dont le récent veuvage date des événements politiques encore frais.

Dans le décor macabre de la Roumanie de l'après-dictature, l'adolescente va suivre dans une petite ville, vraisemblablement de Transylvanie, une inconnue qui se présente comme sa grand-mère. Le roman raconte ainsi un double passage : de l'enfance à l'âge adulte pour Emma, de la dictature à la démocratie pour la Roumanie.

Le Bûcher est le deuxième volet d'un triptyque consacré à la Roumanie du XXe siècle, après Le Roi blanc, publié chez Gallimard en 2009. Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, le roman est paru chez Gallimard dans la collection « Du monde entier » en 2018 et compte 528 pages.

Une adolescente orpheline dans une société en transition

Emma raconte à la première personne, au présent, l'atmosphère sinistre de deuil, de magie, voire de sorcellerie qui règne dans cette nouvelle maison, si différente de celle de ses parents, et à laquelle elle n'échappe que le temps de l'école. La narration claire, transparente et naïve de l’héroïne entre dans une tension étrange, à couper le souffle, avec l’opacité propre au monde sur lequel Emma ouvre les yeux.

Petit à petit, elle élargit le périmètre de son univers et découvre un monde de suspicion, de rancœur, de vengeance, de malveillance, de manipulations et de terreur où chacun ne cherche qu'à régler de vieux comptes, pas seulement ceux du communisme, mais aussi ceux du fascisme. L’adolescente Emma, métaphore d’une société en transition, questionne les êtres et les situations qui l’entourent, permettant à sa grand-mère d’émerger de l’amnésie.

Impossible d’oublier de sitôt la figure d’Emma, qui, du haut de son enfance perdue, remet d’aplomb une société d’adultes brisés, mutiques, désemparés, livrés à leur pulsion de mort : « Je lui prends la main, je souhaite de toutes mes forces qu’elle vive. »

La grand-mère, une mémoire longtemps réduite au silence

La grand-mère maternelle d’Emma est une inconnue lorsqu’elle accueille l’adolescente chez elle. Son récent veuvage date des événements politiques encore frais : son mari, le grand-père d’Emma, s’est-il suicidé ? Fut-il plutôt liquidé, au nom de la révolution, comme « mouchard » - calomnie ou part de vérité ? - par des justiciers de rencontre ?

En contrepoint, la parole de la grand-mère fait entendre ce qu’Emma ne peut ni connaître, ni comprendre. La vieille dame, dans des tirades à la deuxième personne du singulier (« Tu es à l’hôpital, un hôpital psychiatrique, comme ils disent »), libère des continents de douleurs et de silence, au sein d’une société traumatisée prompte à reproduire les sévices infligés.

Les blessures de la grand-mère ne relèvent pas seulement de la période communiste. Celles-ci hantent la maison, le jardin et la remise de la grand-mère. Le roman fait également remonter les violences du fascisme et les traces d'une histoire où les victimes, les témoins, les accusés et les bourreaux peuvent parfois se confondre.

Que mettre après les portraits du dictateur ?

Que mettre à la place des portraits de Ceausescu qui laissent sur les murs les traces d’une longue dictature ? Telle est la question qui traverse Le Bûcher de György Dragomán, second volet d’un triptyque consacré à la dictature roumaine.

Dans la Roumanie d'après Nicolae Ceaușescu, on brûle l'effigie du dictateur, partout, même dans la cour de l'orphelinat où Emma, 13 ans, a atterri après la mort accidentelle de ses parents. Ce geste ne suffit pourtant pas à effacer les habitudes, les peurs et les traumatismes d'un régime qui continue de peser sur les relations humaines.

C’est l’univers d’une démocratie populaire où tout fut congelé par le communisme à la suite des horreurs du nazisme. Il suffit pour cela de se trouver des boucs émissaires…

Un passé qui refuse de disparaître

Le quotidien d’Emma est traversé par les séquelles de plusieurs régimes politiques et par la volonté de régler les comptes du passé. Dans son nouvel environnement, les anciennes rancœurs restent actives et la chute de la dictature ne fait pas disparaître la violence.

Le monde qu’elle découvre est marqué par la suspicion, la rancœur, la vengeance, la malveillance, les manipulations et la terreur. Chacun ne cherche qu'à régler de vieux comptes, pas seulement ceux du communisme, mais aussi ceux du fascisme.

L’art de György Dragomán consiste à faire peser le doute sur nous qui lisons : ne sommes-nous pas victimes des hallucinations qu’affronte la narratrice ? Atmosphère ensorcelante, sans que jamais Emma ne hausse le ton : le surnaturel devient naturel.

Le réalisme fantastique comme langage de la mémoire

Le réalisme fantastique ainsi déployé offre une magnifique traduction romanesque aux travaux philosophiques de Paul Ricœur : la mémoire, l’histoire, l’oubli. Mais aussi le deuil, la vérité, la liberté, ainsi que les si difficiles pardon et réconciliation, au bout du compte.

György Dragomán sait allier l'insolite au quotidien, le réel à l'onirique, pour suggérer un univers saturé de spectres, d'hallucinations, de visions et d'images. L’écriture parfaitement maîtrisée apporte au roman toute sa singularité.

Les apparitions, les hallucinations et les phénomènes inexplicables ne constituent pas de simples ornements fantastiques. Ils donnent une forme aux souvenirs impossibles à raconter, aux silences transmis et aux violences qui continuent d’habiter les lieux et les consciences.

Cette écriture n’est pas sans rappeler parfois celle de Herta Müller dans ses premiers récits. Comme chez elle, le réel politique se charge d’une dimension étrange, fragmentée et poétique, qui rend perceptible ce que les explications ordinaires ne suffisent pas à dire.

Les animaux et les objets contre la violence humaine

Ayant grandi parmi la minorité hongroise de Transylvanie, György Dragomán semble faire confiance, pour chasser les miasmes politiques du XXe siècle, aux antiques traditions populaires des Carpates marquées par la magie.

Dans Le Bûcher, des animaux recousent ce que les hommes détruisent et des objets inanimés s’animent, ont une âme au point de commander, en des instructions plus sages que tant d’ordres menant aux désordres humains…

Le surnaturel devient ainsi une autre manière d'examiner les blessures de l'histoire. Ce qui paraît impossible ou inquiétant peut parfois se révéler plus cohérent et plus réparateur que les décisions prises par les adultes, les autorités et les justiciers.

Un roman sur le deuil, la vérité et la réconciliation

Le roman explore le deuil d’Emma, privée de ses parents, mais aussi celui de la grand-mère, confrontée à la disparition de son mari et à un passé qu’elle ne peut plus maintenir entièrement dans le silence. Le doute sur les circonstances de la mort du grand-père devient l’un des foyers de tension du récit.

La mémoire, l’histoire et l’oubli sont inséparables des questions de vérité et de liberté. Le roman aborde aussi le pardon et la réconciliation, au bout du compte, sans les présenter comme des solutions simples ou immédiates.

La société décrite par Dragomán est traumatisée et prompte à reproduire les sévices infligés. Les individus cherchent des responsables, désignent des boucs émissaires et transmettent une violence dont ils ne parviennent pas à comprendre toutes les origines.

Face à cette pulsion de mort, Emma représente une force de réparation. Son regard d’enfant, devenu progressivement celui d’une adolescente qui comprend, permet de faire émerger ce qui était enfoui et de remettre en mouvement des adultes brisés.

György Dragomán et le cycle roumain

Deuxième volet d'un triptyque consacré à la Roumanie du XXe siècle dont les éditions Gallimard ont déjà publié Le Roi blanc en 2009, György Dragomán, né en 1973, originaire de la minorité hongroise de Transylvanie et étoile montante de la littérature hongroise, propose une réflexion originale sur l'après-dictature.

Après Le Roi blanc, où il confiait la description de la Roumanie des années 1980 à un enfant, Dragomán déplace son regard vers une adolescente confrontée aux premiers temps de l'après-dictature. La transformation politique du pays accompagne donc la transformation intime de son héroïne.

Dans ce roman impossible à lâcher, la narration claire, transparente et naïve de l’héroïne entre dans une tension étrange, à couper le souffle, avec l’opacité propre au monde sur lequel Emma ouvre les yeux. Le résultat est un roman magistral sur le passage, porté par une écriture à la fois précise, inquiétante et onirique.

Informations sur l’édition

ÉlémentInformation
TitreLe Bûcher
AuteurGyörgy Dragomán
TraductionJoëlle Dufeuilly
ÉditeurGallimard
Collection« Du monde entier »
Parution2018
Pagination528 pages
Emma et sa grand-mère en Roumanie

La Chute du dernier dictateur communiste d'Europe : Nicolae Ceaușescu

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